LE MILIEU DOGMAIIULE ET LES ÉLÉMENTS DU DOGME
nisme hellénisé; ils ont indiqué la méthode à suivre pour faire de la simple doctrine du Maître galiléen la philosophie parfaite. Nul milieu plus que celui qui l'avait vu naître ne semblait propre à appliquer cette méthode au nouveau judaïsme! puisque c'est sous cet aspect que se présentait d'abord le christianisme;, après l'avoir éprouvée sur l'ancien.
Alexandrie offre donc le type parfait du milieu intellectuel et. plus particulièrement, philosophique, propre à l'éclosion du dogme : aussi les diverses doctrines et croyances qui se croisent dans ses écoles engendrent des combinaisons actives : après le syncrétisme du paganisme de Grèce et des religions d'Orient, le philonisme, l'origénisme et bientôt le néo-platonicisme de Porphyre et de Jamblique, qui est, au propre, une religion. Mais ce phénomène de « dogmatisation » des croyances se retrouve, à un degré moindre, partout où des hommes appliquent leurs méditations aux postulats de la foi, par exemple dans l'Université de Paris du Moyen Age, dans les petites villes de Babylonie. où discutent les docteurs Juifs aux premiers siècles de notre ère; dans les grands centres de la civilisation arabe, où l'on traduit Aristote. tout en commentant le Coran.
Si donc on peut considérer comme acquis que tous les groupes ethniques ne ressentent point avec une égale intensité le besoin dogmatique, et que tous les milieux ne conviennent pas bien à la genèse du dogme, que. par conséquent, toutes les religions
demeurent très inégalement dogmatiques, il ne reste pas moins vrai qu'aucune religion révélée n'échappe tout à fait au dogmatisme. Aucune ne peut se dispenser d'organiser ses postulats, de les appliquer, je veux dire de les étendre aux questions que la réflexion impose à ses fidèles, touchant la métaphysique, la morale, ou seulement la vie; aucune n'évite complètement la théologie. Toutefois une distinction est ici nécessaire. Il existe des dogmes de deux espèces assez différentes dans leur principe : les uns se rapportent à des postulats métaphysiques, quelle que soit la cause qui les ait engendrés; les autres se rattachent à des rites; ils sont comme les fruits de la méditation mystique ou théologique sur eux.
Prenons des exemples. Une des branches principales, on pourrait dire la principale, de la dogmatique chrétienne se nomme la christologie; elle comprend l'ensemble des spéculations relatives au Christ. Leur point de départ semble bien modeste : un jour, vers la quinzième année du règne de Tibère, le fils d'un charpentier, ou charron, de JNazareth se crut appelé à changer la mentalité religieuse de ses compatriotes et il commença d'aller par les bourgs de Galilée en répandant ce qu'il disait la Bonne Nouvelle; c'était l'annonce de la toute prochaine venue de ce Royaume de Dieu, que les Juifs attendaient, et auquel il leur recommandait de se préparer par une piété sincère et confiante et par des œuvres de charité. Ceux qui eurent foi en lui le virent tel qu'il était, et ils ne s'avisèrent point de le prendre pour un dieu, encore moins pour Dieu; mais ils se persuadèrent que Dieu l'inspirait et ils en vinrent à croire, et lui aussi sans doute, qu'en lui vivait le Messie
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promis à Israël. Quand il eut péri, victime à la fois de l'animosité des prêtres du Temple et de la rigueur romaine, impitoyable aux agitateurs, ses fidèles échappèrent au désespoir en s'altachant à la conviction que Dieu l'avait arraché au tombeau le troisième jour et qu'il le renverrait bientôt sur terre pour accomplir son œuvre. Dans leur cœur, il était déjà au-dessus de tous les hommes; pour la génération qui acceptera son enseignement de la bouche de ses Apôtres, il sera plus qu'un homme et il grandira dans la conscience chrétienne, d'âge en âge, jusqu'à s'identifier à Dieu lui-même.
La résurrection se présentait com.me un fait et c'est bien encore ainsi que la considèrent aujourd'hui les théologiens, mais les rapports entre la nature divine et la nature humaine du Christ, le vrai caractère de sa filiation divine, sa relation personnelle et substantielle avec Dieu, voilà autant de questions que la foi chrétienne a dû poser et résoudre, en dehors de toute réalité tangible, et qui forment la matière de plusieurs dogmes tout à fait essentiels.
Toutes choses égales d'ailleurs, la personne du Bouddha et, à un degré moindre, celle de Mahomet, ont subi une majoration du même genre, puisque le premier a fini par devenir l'objet d'un culte, qu'il n'avait assurément pas prévu et qui, considéré du point de vue initial du mouvement bouddhiste, constitue une espèce d'absurdité, tandis que le second, qui ne prétendait qu'au rôle de confident d'Allah, s'est trouvé peu à peu enveloppé d'une légende merveilleuse qu'il ne souhaitait point. Cependant cette altération de la physionomie réelle de leur fondateur n'a entraîné ni le bouddhisme ni l'islam à des spéculations
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aussi nombreuses et aussi compliquées que celle oii le développement de la christologie a jeté le christianisme. La raison en est que jamais le Bouddha ni Mahomet n'ont atteint, dans la conscience de leurs fidèles, à une dignité aussi haute que celle de Jésus dans la foi chrétienne.
La christologie, qui nous ofîre plusieurs types excellents de dogmes purement métaphysiques, est donc née du désir naturel de grandir la personne de Jésus, que les successives générations chrétiennes ont vivement senti, et de l'organisation théologique de ce désir impérieux, par des hommes tout remplis de la pensée des philosophes grecs, touchant Dieu, sa nature, son activité et ses hypostases : la foi vivante a fourni la matière, la métaphysique grecque a imposé la forme de toute la spéculation christologique. Ainsi se sont accordés le besoin dogmatique et les aspirations du milieu où il s'est produit.
D'autre part, il existe dans la religion chrétienne, au moins dans sa fraction catholique, un certain nombre de rites auxquels la foi attache un sens très profond; on les nomme sacrements; ils sont censés apporter avec eux une grâce particulière : ainsi la pénitence efîace réellement les péchés, le baptême délivre l'homme de la tare mortelle que lui a léguée son ancêtre Adam, et ainsi de suite pour les sept sacrements de l'orthodoxie romaine. Arrêtons-nous un instant sur celui qui a pris le plus d'ampleur; je veux dire l'eucharistie. Qu'était-ce originairement? Probablement un rite juif, qui consistait à rendre grâce à Dieu, sur le pain et sur la coupe, pour les biens qu'il accorde à l'homme, et le mot « eucharistie » lui-même, veut dire " action de rendre grâce ». Jésus,
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quand il prenait sa nourriture avec ses disciples, se conformait à l'usage courant et, quand il fut morl. les Apôtres, en mémoire de lui, répétèrent dans leur repas, comme un signe visible de communion, les gestes et peut-être les paroles dont il usait d'ordinaire. Quand ils rompaient le pain ensemble, ils ne songeaient à autre chose qu'à affirmer leur fraternité et leur foi, sans attacher aucune puissance ni même aucune signification mystérieuse à leur acte; puis ils se persuadèrent que le Christ lui-même leur avait prescrit de répéter ce rite « en mémoire de lui « ; puis ils lui cherchèrent un sens symbolique et naturellement le trouvèrent. Il s'exprime par les mots « Ceci est mon corps... ceci est mon sang, le sang de l'alliance, qui a été donné pour vous » ; formules qui semblent recouvrir des idées pauliniennes et qui, creusées à leur tour, ont produit le dogme de la présence réelle, celui de la transsubstantiation, c'est-àdire du changement de la substance du pain et du vin consacrés en chair véritable et en sang du Christ, et ce qu'on peut appeler le dogme du sacrifice chrétien. C'est en effet le dogme selon lequel le prêtre, qui consacre durant la messe les espèces eucharistiques, renouvelle en quelque manière le sacrifice du Calvaire.
Nous voilà, certes, très loin de l'eucharistie juive, ou même du rite chrétien très simple que célébraient, aux premiers âges de la foi, les communautés syriennes et que nous décrit ce petit livre dont nous avons déjà parlé, la Didaché. Evidemment l'exégèse rabbinique de saint Paul, la métaphysique des Grecs et la théologie ingénieuse sont entrées en jeu pour charger de tant de complications dogma-
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tiques le mémorial primitif et réintroduire en lui l'idée antique du sacrifice, devenue maintenant singulièrement subtile; mais, et c'est la remarque pour le moment essentielle, théologie, métaphysique et rabbinisme n'ont jamais fait qu'interpréter un rite concret, qui semble soutenir et garantir leurs conclusions, et qui fait qu'elles échappent en apparence au reproche de spéculation pure, sous le coup duquel tombent évidemment les dogmes qui touchent, par exemple, à la Trinité.
La religion chrétienne atteintdans la dogmatique des rites, aussi bien que dans celle des concepts métaphysiques, une perfection unique; mais les autres religions révélées attachent de même à un certain nombre de leurs pratiques une valeur mystérieuse, sacramentelle, et, par conséquent, en font matière de dogmes. Le minutieux légalisme juif, dont les prescriptions enveloppaient la vie entière du croyant, se justifiait par des affirmations dogmatiques et portait, pour lui, au moins négativement, un résultat supra-sensible, une grâce divine : il le gardait dans l'état de pureté nécessaire devant Dieu. Il en va de même du ritualisme mazdéen et du musulman. Les religions qui ne sont point naturellement portées à la métaphysique des dogmes, ou qui ne s'implantent point dans un milieu favorable à l'éclosion d'une théologie transcendante, développent leurs rites dans un sens dogmatique et, par ce biais, l'évolution retrouve ses droits sur elles. C'est par la naissance de pratiques nouvelles, révélées à de saints personnages et propagées par les confréries religieuses, que l'islam manifeste son médiocre besoin dogmatique et sa vie intense.
Ainsi, à des degrés divers, toutes les religions rêvé-