‹ L'évolution des dogmesChapitre 12 sur 42 · LE MILIEU DOGMATIQUE ET LES ÉLÉMENTS DU DOGME · texte numérisé non relu

LE MILIEU DOGMATIQUE ET LES ÉLÉMENTS DU DOGME

admettaient-elles qu'il était né d'une vierge. Mais, les Grecs, qui n'éprouvaient pas le besoin d'un monothéisme aussi rigoureux, et pour qui surtout la distance n'avait jamais paru si infranchissable entre l'homme et le dieu, se sentaient poussés, par une sorte d'instinct, à orner de tous les attributs de la diyinité le Sauveur en qui ils plaçaient leur confiance; et ils suivirent leur instinct.

Ils aboutirent, à rassembler dans leur foi les notions les plus difficiles à placer côte à côte : il n'est qu'un seul Dieu et Jésus-Christ est Dieu; Dieu est indéfinissable et il s'est enfermé dans le corps d'un homme, resté pourtant distinct de lui; le Dieu-Fils, incarné et distinct du Dieu-Père, est mort, bien que l'idée de la mort de Dieu soit en soi inconcevable, etc. Pourquoi toutes ces contradictions? C'est que la fui qui les a enfantées ne se développait point parmi des hommes instruits et réfléchis, mais bien parmi des croyants simples et spontanés, qui ne cherchaient qu'à grandir. à majorer leurs convictions touchant le Christ, sa dignité et son rôle; et comme ils n'entendaient pas abandonner leurs affirmations fondamentales, sur lesquelles Jésus lui-même avait assis son enseignement, ils leur superposaient tout simplement leurs croyances grandissantes, sans souffrir en aucune manière des divergences qui en résultaient. Est-ce qu'aujourd'hui un croyant qui lit le Nouveau Testament s'aperçoit qu'il contient de grosses contradictions? En aucune manière et. même lorsqu'on les lui montre, il refuse de les voir et s'efforce de prouver qu'elles n'existent pas.

La foi populaire produit la matière des dogmes avec une activité qui varie selon l'intensité du besoin

164 l'évolttio.n' oes dogmes

dogmatique dans tel ou tel groupe de fidèles; la forme regarde les théologiens. Ce sont eux qui sont chargés de réduire les contradictions, en démontrant qu'elles se fondent dans un ensemble logique et harmonieux; ce sont eux qui s'ingénient pour faire un tout homogène avec des morceaux disparates, et qui doivent y réussir. L'opération ne va pas sans difficultés et sans contestations, mais comme il faut absolument qu'elle réussisse, elle réussit : des formules s'élaborent peu à peu, entre lesquelles, après des tâtonnements plus ou moins longs, se fait le choix définitif.

Ces théologiens, est-il besoin de le dire, sont toujours les « intellectuels» de la foi; ils étudient, réfléchissent et combinent; l'ardeur de leurs convictions peut être extrême, mais elle se plie à la discipline de leur esprit, car ils sont les logiciens nécessaires, sans lesquels la foi populaire, si féconde et si vigoureuse, se perdrait promptement dans l'absurde. Toutefois, ces théologiens ne se ressemblent pas tous : je n'entends pas seulement que chacun d'eux peut garder son tempérament et ses aptitudes particulières; je veux dire qu'ils ne procèdent pas tous suivant les mêmes méthodes. En somme, on les peut grouper en deux grandes séries : les philosophes et lesjuristes.

Les premiers ne se contentent pas de chercher des formules; ils creusent, à leur tour, les notions que la foi populaire leur impose, ils les repensent, pour ainsi dire, avant que de les organiser, et comme leur esprit diffère beaucoup de celui des simples fidèles, ils amplifient en expliquant. Ainsi, les docteurs d'Alexandrie, méditant sur la chrislologie, après

LE MILIEU nOOMAiluLE ET LES ÉLÉMENTS DU DOGME 165

avoir lu Platon et sans doute Philon, ont mis au jour la vaste théologie du Logos qui expliquait, d'un point de vue philosophique, les rapports du Christ et de Dieu, par des considérations que le commun des chrétiens ne pouvait comprendre, mais qui leur donnait à eux-mêmes l'agréable illusion de faire un tout cohérent de leur culture grecque et de leur foi chrétienne.

Les théologiens juristes ont une ambition moindre: il leur suffit d'accorder au moins verbalement les contraires, de faire disparaître sous les formules apaisées les pensées contradictoires ; c'est pourquoi, au lieu d'ajouter à la matière que la foi leur offre, ils sont bien plutôt tentés d'en retrancher. Tels sont ces évêques romains du m^ siècle. Calliste ou Denys, qui, jjlacés entre deux doctrines divergentes, touchant la Trinité, cherchaient à les fondre l'une et l'autre dans une formule de foi, dont ils leur empruntaient à toutes deux les éléments, mais oîi ni l'une ni l'autre ne retrouvait son esprit ni son essence. Tel est encore, à dire vrai, TertuUien, qui n'a point découvert des propositions bien originales, mais qui possédait le don des formules frappantes et celui de la logique juridique. Il s'en est fort adroitement servi pour rassurer les Occidentaux sur l'élrangeté de plusieurs doctrines orientales et leur donner le moyen de voir clair dans leur propre foi. Aussi bien aucun docteur n'a plus que lui, et malgré plusieurs opinions particulières qui n'ont point réussi, exercé une profonde influence sur la dogmatique occidentale, avant les grands théologiens du iV siècle.

Ce n'est pas un hasard qui a fait d'Alexandrie, sous la domination romaine, le plus merveilleux milieu

dogmatique que religion ait jamais rencontré; la ville, admirablement placée au point de contact entre l'Europe, l'Asie et l'Afrique, entassait dans ses entrepôts les produits de trois mondes, mais aussi rassemblait, dans son cerveau cosmopolite, toutes les idées de l'Orient et de l'Occident; chez elle vivait encore la grande culture grecque; ses bibliothèques contenaient tous les chefs-d'œuvre du passé, qui rayonnaient sur le présent, et l'activité de sa vie économique avait pour pendant naturel le mouvement incessant des esprits. Là, toutes les écoles philosophiques de la Grèce refleurissaient et,' par-dessus les grands maîtres d'autrefois, Platon brillait d'un éclat incomparable. Là aussi, une puissante juiverie, établie au temps des premiers Plolémées et développée depuis, avait senti la séduction de la pensée hellénique, si bien qu'elle avait cherché à faire entrer dans sa propre Loi, par une exégèse subtile et allégorique, les concepts métaphysiques les plus intéressants des philosophes. Besogne ingrate assurément et qui nous semble vaine, absurde dans son principe et incapable de dépasser, dans ses résultats, une logomachie, où se perdent à la fois la rigueur de la pensée philosophique et le réalisme biblique, mais tout de même inspirée par un désir curieux et, en soi, fécond.

Si étonnante que soit la chose, d'ailleurs, ce désir a été satisfait : des hommes comme Philon en sont venus à ne plus sentir de contradiction entre la Loi juive et la philosophie grecque, ramenée à ses grands principes spiritualistes. Pour avoir accompli l'union de la pensée grecque et du judaïsme, ils ont préparé l'avènement triomphant du christia-

Page 1