VI. — Résumé : le processus de la naissance du dogme
Lorsqu'on étudie l'histoire d'un dogme et qu'on remonte la série des textes qui attestent son existence, jusqu'à la formule la plus ancienne qui le laisse entrevoir, au moins en puissance, dans la foi d'un certain temps, on peut recevoir l'impression qu'il est sorti de l'effort persévérant des docteurs et que son principe se trouve dans la rédexion féconde de l'un d'entre eux. C'est là en grande partie une illusion : nous voyons assez nettement les hommes qui
ont parlé ou écrit; nous devinons à peine ceux qui ont senti, ceux dont les aspirations souvent puissantes, mais qu'une collectivité ne saurait formuler, ont été précisées et mises en forme par tel ou tel écrivain sacré.
Je ne nie pas que des penseurs, particulièrement doués pour la contemplation mystique ou la spéculation théologique, ne puissent parfois jeter les fondements d'un dogme ; il est évident, par exemple, que plusieurs des propositions, aujourd'hui de foi, qui ont trait aux mérites divers de la Vierge Marie, portent la marque de préoccupations naturellement étrangères à la piété populaire et que seuls des théologiens ou des mystiques un peu exceptionnels ont pu connaître : telle est la virginité in partu, c'està-dire « pendant l'enfantement », lequel est censé s'être accompli sans modifier l'aspect virginal des organes génitaux de Marie; telle est encore l'Immaculée Conception, déduction théologique très raffinée, qui n'a pu naître que dans l'esprit d'un moine du Moyen Age. Nous avons déjà rencontré l'occasion de dire que le dogme de la Rédemption semblait venir tout droit d'une méditation de saint Paul sur le scandale de la croix et aussi sur la nécessité d'expliquer aux Juifs particularistes et étroitement nationalistes, le fait, pour eux choquant, de l'extension de l'Evangile à des Gentils; il faut donc admettre que la pensée de saint Paul marque le point de départ dau moins un dogme essentiel de l'orthodoxie chrétienne et je crois, pour ma part, qu'elle a également joué un rôle capital dans l'orientation dogmatique du rite eucharistique.
Au reste, la simple existence des Fondateurs suffi-
rait à prouver qu'à l'occasion l'aclion d'un individu peut être primordiale dans la vie du sentiment religieux. Mais si j'ai tout à l'heure écrit le mot illusion, touchant l'impression que semblent nous donner les textes sur l'importance exclusive de cette action, c'est qu'en fait on constate que si intéressants qu'ils puissent être, les individus n'ont d'influence réelle qu'autant que le permet l'ambiance où ils se trouvent. Le théologien inconnu qui a conçu l'idée de la virginité de Marie in pariu appartenait probablement à l'hérésie docète; c'est-à-dire qu'il croyait que le corps du Christ n'avait été qu'une apparence, et l'opinion qu^il émettait sur l'état des organes génitaux de la Vierge, après l'enfantement, venait comme un argument considérable pour confirmer son opinion fondamentale : un enfant seulement apparent ne devait point causer les mêmes désordres dans le corps d'une femme qu'un enfant en chair et en os. Telle était si bien l'intention de cette affirmation singulière qu'elle fut vigoureusement combattue par les docteurs de la grande Église, préoccupés de ruiner le docétisme. Et pourtant elle triompha parce qu'elle trouva sympathie chez les simples qui virent en elle le moyen de magnifier plus encore la Vierge et son divin Fils, et surtout chez les moines du ïV siècle, épris d'ascétisme et d'absolue pureté. Elle répondait à une aspiration, vague dans la forme, mais pourtant profonde de la foi : c'est pourquoi elle vainquit les défiances premières des docteurs orthodoxes. De même la croyance à l'Immaculée Conception rencontra les résistances les plus tenaces de certains théologiens, aussi bien que celle à la sainteté absolue de Marie, et ils citaient des textes qui semblaient leur donner
raison. A la fin, ils ont été vaincus aussi, eux et leurs textes, parce que l'édification iragnait à leur défaite et que la logique, obscure mais invincible, de la foi voulait que le Temple habité par le Seigneur durant neuf mois se rapprochât autant que possible de la perfection divine.
On a pu soutenir de nos jours que saint Paul n'avait eu d'autre mérite que de formuler la foi en la rédemption, qu'elle était « dans l'air » autour de lui et que les Apôtres galiléens eux-mêmes y venaient tout naturellement, encore que le Maître ne leur en eût, et pour cause, jamais rien dit. Ce n'est là qu'une hypothèse et elle diminue arbitrairement l'originalité de l'Apôtre des Gentils, mais il est juste de dire que dans les milieux judéo-païens, où saint Paul fit le plus grand nombre de ses recrues, l'idée d'un Sauveur, d'un Purificateur suprême, d'un grand sacrifice expiatoire était courante et que d'autre part, son coup de génie théologique, en même temps qu'il justifiait son œuvre apostolique, apportait aux judéo-chrétiens un trait de lumière par lequel achevait de se dissiper Tobscurité du supplice accepté par Jésus. C'est pourquoi la croyance à la rémission des péchés par le mérite des souffrances du Christ s'implanta sans tarder dans la conscience chrétienne. Il en fut de même, pour des raisons fort analogues, des commentaires dont Paul enveloppa le rite eucharistique.
Le thème une fois posé, dans un cas comme dans l'autre, il devait se développer par le simple mouvement de la vie chrétienne, en variations plus ou moins confuses et désordonnées; il appartenait aux docteurs d'y mettre de la clarté et de l'ordre, aux autorités compétentes d'y faire un choix convenable.
En somme, l'initiative plus ou moins féconde des individus, dans les divers cas que nous venons de passer en revue, sortait plus ou moins directement des suggestions de l'ambiance et ne portait des fruits que parce qu'elle tombait sur un terrain préparé pour la recevoir.
Il en est toujours ainsi. Le r(')le des individus peut être capital lorsqu'il s'agit de poser des déductions théologiques tirées d'un certain nombre de postulats dogmatiques, et surtout lorsqu'il s'agit de construire les vastes synthèses, qui marquent comme les paliers de la foi; et c'est pourquoi des hommes comme saint Augustin, saint Jérôme ou saint Thomas d'Aquin tiennent une telle place dans l'histoire du dogme; mais, quand il s'agit d'une de ces propositions fondamentales sur lesquelles repose le dogmatique propre d'une religion, c'est au sentiment religieux lui-même qu'il faut demander d'où elle vient, car c'est lui qui l'a enfantée.
Le grand facteur de dogmes, c'est donc, au fond, la foi elle-même. Tant que la foi est vraiment vivante, elle est active ; elle s'inquiète des objections que peut lui susciter la vie journalière, elle les réfute; surtout elle répond aux questions, elle pare aux nécessités, que sa seule existence dans un milieu qui se transforme sans cesse, lui révèle à chaque instant. Du jour où elle semble définitivement ancrée dans une immobilité confiante, comme si elle tenait la certitude de reposer au sein de la vérité absolue, on peut affir-
LA NAISSANCE. DU OOGilE 170
mer que ses jours sont comptés; la vie ne tarde pas à la dépasser de toutes parts et bientôt elle apparaît aux yeux les moins prévenus comme la survivance inerte d'un passé défunt; l'immobilité, c'est donc pour elle le commencement de la ruine et son annonce certaine. Il arrive que la persistance immuable des rites qui l'enveloppent donne des illusions assez longues sur son véritable état; elles ne résistent pas à l'épreuve du temps. Le paganisme gréco-romain était mort bien avant que ne cessassent les cérémomes qu il avait inspirées.
Tant qu'elle vit. celte loi. considérée dans tout l'ensemble de ceux qui la partagent et non pas seulement dans une élite plus ou moins facLice, a pour caractère premier de subir l'influence du milieu intellectuel et social dont elle est d'ailleurs, pour sa part, un des éléments. A vrai dire, elle semble toujours quelque peu en retard sur ce qu'on peut appeler l'esprit public, sauf lorsqu'elle domine et régit toute la vie intellectuelle, comme a fait le christianisme dans l'Europe du Moyen Age. En d'autres termes, elle est rarement tout à fait d'accord avec la science de son temps, pour peu que celle-ci fasse des progrès un peu rapides. La raison en est que les masses croyantes ne reçoivent que très lentement l'impression des mouvements intellectuels, qui. perçus tout de suite par les fidèles instruits, mettent du temps à descendre dans les couches profondes du peuple. Tout de même elle chemine dans la même direction que la culture générale du temps et du pays où elle vit, et à sa suite.
Il suffit de réfléchir un instant à la mentalité religieuse moyenne des Espagnols et à celle des Français, deux peuples dont la grande majorité professe la
religion catholique et de tirer les quelques conclusions que la comparaison la plus superficielle suggère, pour prendre une idée très claire des difïérences que créent, dans la même confession et dans le même temps, une ambiance intellectuelle différente. Une comparaison entre le catholicisme français du xvif siècle et celui du xix*= ne serait pas moins suggestive et tout homme instruit en peut rassembler les éléments en quelques instants. A toutes les époques il est visible que la masse sincère et naïve des croyants ignorants ralentit la marche du sentiment religieux; la conviction des simples est l'appui le plus solide des conservateurs, en matière de foi. Cependant, sous les réserves que je viens de faire, la foi vivante évolue, de toute évidence, et dans le même sens que toute la culture de ceux dont elle guide la vie religieuse; et cet effort constant qu'elle fait pour ne pas perdre un contact nécessaire à son existence et parfois tout de même difficile à garder, avec son ambiance intellectuelle, est un des agents les plus actifs de la formation du dogme.
Et d'abord, dès son début, aucune religion ne bâtit sur une table rase ; nous savons déjà que si brusque que soit son apparition, et si rapide son succès, elle n'est jamais complètement nouvelle, en ce sens qu'elle répond à des besoins qu'elle satisfait, sans doute, mais dont aussi elle s'alimente. Si simples que puissent être ceux parmi lesquels elle s'implante primitivement, elle se plie tout naturellement à leurs formes d'esprit, avant que de contribuer, par un jeu souvent subtil d'actions et de réactions, à les modifier.
Le bouddhisme, par exemple, naît d'un problème proprement indou: il tend à délivrer l'homme de l'an-
goisse des renaissances perpétuelles, d'où sortent une suite ininterrompue de maux et de misères; il accepte donc les postulats de la métaphysique indoue et toute son originalité gît dans les moyens qu'il propose à ses fidèles pour trouverla roule du bonheur et de l'anéantissement. On ne conçoit pas qu'il ait pu naître ailleurs que dans l'Inde et, aussi bien, quand il en est sorti, il s'est profondément modifié. Le christianisme de Jésus s'enfermait dans un cadre juif et se présentait simplement comme une sorte de réforme piétiste de la religion d'Israël, en vue d'un grand événement que les Juils seuls attendaient : la venue prochaine du Royaume de Dieu. Le Maître ne venait pas pour abolir la Loi. mais au contraire pour l'accomplir jusqu'au dernier iota; autrement dit il n'entrait pas dans son esprit de rien changer aux croyances de son peuple, mais seulement de les rendre plus intimes et plus mystiques, et, en même temps, de tirer d'elles des résultats pratiques, pour le plus grand bien de la justice et de la charité. De même Mahomet ne prétendait-il pas fonder une religion nouvelle, mais bien ramener le culte d'Allah à sa pureté primitive, en le débarrassant de la superstition qui avait fait superposer au Dieu unique, qui « seul est Dieu », nombre d'idoles. Quand il eut nettoyé la Caaba de leurs images et que les Arabes eurent consenti à répéter avec lui o Dieu seul est Dieu », son œuvre proprement dite de réformateur religieux était en principe terminée; il ne restait qu'à l'organiser, c'est-à-dire à imposer le Coran, lequel, au reste, ne faisait guère que codifier, sous une forme plus ou moins frappante, des idées et des croyances répandues dans le milieu où vivait le Prophète.
Du seul fait que toute religion, même révélée, n'est au vrai que la mise en forme des aspirations religieuses d'un certain milieu, même lorsqu'elle y est introduite par un Inspiré doué d'une personnalité très originale, on peut inférer que transportée dans un milieu qui n'est pas le sien, elle n'y vivra qu'à la condition de s'y adapter; il pourra même arriver que l'adaptation ressemble à une radicale transformation. Le christianisme, transporté du milieu palestinien dans le milieu grec, nous offre de ce phénomène un exemple frappant.
Tout porte à croire, avons-nous vu. que le Christ ne songeait point à préparer le salut du monde entier et que son regard ne dépassait pas l'horizon d'Israël; peut-être sa bienveillance s'était-elle étendue à quelques étrangers qui l'avaient imploré, dans leur malheur, avec une foi touchante, mais il semble aujourd'hui un peu naïf de parler de son universalisme. Toutefois la simplicité extrême de sa doctrine et, j'ajoute, de la théologie juive, sur laquelle elle s'appuyait, le peu d'importance qu'il semblait attacher aux rites et aux pratiques, par rapport à la piété du cœur et à la charité, favorisaient évidemment l'acceptation de sa Loi par les hommes «de bonne volonté » de toutes les nations. En fait, elle ne tarda pas à sortir d'Israël. La raison principale en fut que les Juifs ayant essaimé hors de leur pays, avaient constitué, dans les grandes villes de la Méditerranée orientale, des groupes considérables, auxquels les Apôtres songèrent assez ' naturellement à communiquer la Bonne Nouvelle.
Autour de chacun de ces fïroupes, dont les synagogues marquaient le centre, gravitait tout un peuple de païens d'origine, gagnés déjà par l'élévation du monothéisme juif et par la morale qui l'accompagnait. Or, il arriva que les Juifs proprement dits ne firent pas en général un bon accueil à TÉvangile; l'humble Galiléen figurait mal le Messie triomphant qu'ils attendaient, celui qui devait réduire les nations au rôle d'escabeau pour les pieds d'Israël; saint Paul, Barnabe, d'autres aussi, qui se donnèrent la tâche de prêcher la vérité dans les synagogues « de la dispersion », c'est-à-dire chez leurs compatriotes établis en terre grecque, y furent en somme très mal reçus et, plusieurs fois, leur initiative faillit leur coûter la vie. En revanche, les prosélytes venus du paganisme montrèrent aux Apôtres de bien meilleures dispositions; ils ne partageaient point les préjugés d'un judaïsme étroitement nationaliste et ils recevaient avec plaisir l'annonce qu'un homme de Dieu leur apportait le salut éternel, en échange de la foi qu'ils mettraient en lui. (N'oublions pas, en effet, que les Apôtres ne disaient plus comme Jésus « le Royaume arrive ». mais bien « le Seigneur arrive » ; ils prêchaient le Seigneur, sa dignité messianique, sa résurrection et, Paul, son sacrifice salutaire, et non plus seulement le Royaume, désormais subordonné à la parousie^ au retour du Christ.) Paul comprit ces hommeslà, et, puisque les Juifs le repoussaient, il se tourna franchement vers eux. Pour eux il abandonna la Loi juive, dont la pratique leur était impossible et. d'ailleurs, leur déplaisait; il proclama que les œuvres de la Loi disparaissaient devant l'œuvre de la Croix, que le Christ avait voulu mourir pour le salut de tous les
hommes. Tous les chrétiens Juifs, les disciples directs de Jésus, n'acceptèrent pas volontiers pareille déformation de sa pensée, mais comme, en définitive, le plus important pour une secte c'est de gagner des adhérents et que le coup d'audace de Paul en amena beaucoup au christianisme, qu'en fait même il lui préparait la conquête de tout le monde romain, sa manière de voir et d'agir finit par s'imposer : peu à peu le néo-judaïsme de Jésus se mua en une véritable religion originale et universaliste.
Mais en pénétrant sur le terrain grec, il se plaçait dans un milieu tout à fait différent de celui pour lequel il était né. Le changement pouvait ne point se manifester immédiatement et ne point porter sans retard ses conséquences, parce que les premières conquêtes que la foi chrétienne fit chez les païens ne lui gagnèrent, à très peu d'exceptions près, que de petites gens, lesquelles n'avaient point une culture assez forte « selon le siècle » pour sentir nettement la disconvenance entre leur esprit et celui du néojudaïsme paulinien : il leur suffisait de croire et d'espérer; ils n'éprouvaient qu'un très médiocre besoin de raisonner leur foi et leur espérance, mais ils en vivaient. D'ailleurs, beaucoup d'entre eux avaient déjà rejeté les croyances desséchées de leurs ancêtres et ils venaient à l'Eglise en traversant la Synagogue: leur exemple suffisait à rassurer les convertis de la pure gentiïité et, en fait, leur présence dans l'Église établissait une véritable transition entre la mentalité juive, déjà modifiée dans les communautés de la dispersion, et la mentalité hellénique.
Les choses changèrent tout à fait quand la foi chrétienne passa des serviteurs aux maîtres et qu'elle fut
acceptée par des hommes instruits. Les Gréco-Romains se trouvaient soumis, d'un bout à l'autre de la Romania. aune même éducation intellectuelle, qui se développait en trois cycles d'études, dont la grammaire, la rhétorique et la philosophie constituaient les centres. Cette éducation, par l'habitude et l'hérédité, s'était à ce point emparée de leur esprit qu'il leur semblait tout à fait impossible de se passer d'elle; ils la jugeaient d'ailleurs belle et croyaient qu'elle méritait à tous points de vue d'être aimée; ils ne concevaient même pas qu'un homme digne de ce nom pût la négliger; le faire eût été se ravaler au rang des barbares. Or, on le voit bien dès le second siècle, dans les écrits des apologistes qui tentèrent de relever le christianisme du mépris où le jetaient les préjugés de la<:ulture hellénique, la foi, tout en commençant à faire des recrues parmi les intellectuels, était considérée, parla majorité d'entre eux, comme une « philosophie barbare », grossière et lourde, indigne de toute comparaison avec l'autre, la véritable, celle des Sages de la Grèce. Les chrétiens instruits, ou mieux les hommes instruits devenus chrétiens, parce qu'ils trouvaient, dans les affirmations chrétiennes, une réponse, pour eux satisfaisante, aux questions qu'ils se posaient sur la vie, sur le monde et sur Dieu, affectaient quelquefois le plus beau détachement à l'égard de la culture qui les avait formés, et il leur arrivait même de se laisser aller à l'insulter; mais ce n'était pas le cas ordinaire; la plupart d'entre eux continuaient de l'aimer, de l'admirer et n'avaient pas de plus cher désir que de la concilier avec leur foi nouvelle, incapables qu'ils se sentaient de sacrifier l'une à l'autre.
L EVOLLTION DES DOGMES
Ils se mirent donc à regarder la foi chrétienne à travers la philosophie grecque; pour venger leurs croyances des mépris orgueilleux qui les humiliaient, ils s'efforcèrent de découvrir des rapports entre elles et les spéculations des philosophes, et ils en virent finalement de si frappants qu'ils jugèrent que Platon, et, avant lui, nombre de penseurs grecs avaient dû piller la Bible. Supposition singulière fà laquelle des Juifs d'Alexandrie s'étaient déjà arrêtés), mais qui offrait le grand avantage d'attribuer une origine commune, et également divine, aux vérités chrétiennes et aux vérités philosophiques ; qui donnait également le moyen de compléter, au moins d'interpréter, les unes par les autres. Nos « intellectuels » chrétiens n'y manquèrent pas et dès qu'elle se fut fourvoyée parmi ces raisonneurs, la simple et plastique doctrine apostolique, déjà singulièrement amplifiée par saint Paul, subit l'invincible pression de l'intellectualisme hellénique, qui finit par Templir tout entière.
Alors on vit les spéculations platoniciennes et stoïciennes sur le Logos s'appliquer au Christ, et, non seulement elles, mais toute la théologie philosophique. A toutes les questions qu'agitaient les écoles, le christianisme fut tenu de fournir une réponse. Et ces réponses, comme celles des philosophes eux-mêmes, furent des dogmes, dont la littérature biblique et la littérature apostolique, convenablement interrogées, fournirent les justifications nécessaires. Alors s'épanouirent non seulement le dogme de la Rédemption, qui devint comme le pivot de tout le christianisme, mais celui de l'Incarnation, celui de la divinité du Christ, celui de la Trinité, avec les dogmes rituels du baptême et de l'eucharistie. Floraison étrange assurément et qui,
selon toute apparence, aurait singulièrement scandalisé les Douze et le Maître lui-même, mais floraison nécessaire et que la logique commandait. Nécessaire, car elle représentait au fond l'adaptation de la foi chrétienne à l'esprit grec ; logique, car elle sortait de l'application de cet esprit à la foi chrétienne.
A vrai dire, les conciliations du genre de celle que je viens de rappeler oifrent, considérées dans leur détail, des étrangetés surprenantes et c'en est une déjà, de belle taille, que de découvrir la même direction de pensée chez les prophètes juifs et chez Platon; mais la nécessité, qui, dit-on, ne connaît pas de loi, ne s'arrête pointàces bagatelles : puisquele christianisme en s'hellénisant, n'avait point su se débarrasser de l'Ancien Testament, force lui était de s'en accommoder, et il s'en accommoda. Quand même, au courant du II'' siècle, les gnostiques et Marcion lui otfrirent le moyen de rejeter la Bible juive, en rapportant son inspiration à un esprit fort inférieur au vrai Dieu et incapable de le comprendre, il repoussa leur doctrine avec horreur, afin de maintenir l'unité de Dieu et l'attribution à Dieu de la création du monde, suivant les affirmations de la Genèse. D'ailleurs, Philon n'avait-il pas déjà prouvé que la Loi de Moïse et la sagesse des Grecs ne semblaient incompatibles qu'à ceux qui les entendaient mal?
Au reste, dès que se trouve accompli dans ses grandes lignes l'indispensable travail d'adaptation d'une religion quelconque à un milieu qui n'était pas le sien, elle compte au nombre des éléments constitutifs de ce milieu et elle en suit l'évolution. Le développement de sa dogmatique, l'assouplissement et l'extension à des sentiments nouveaux de ses formules
de foi manifestent ce travail intérieur, qu'elle subit, sous peine de s'immobiliser et de périr. Ce travail c'est la foi profonde et vivante qui l'accomplit et c'est elle qui continue d'agir comme la grande génératrice des doermes.
Par elle-même, cette foi se révèle majorante et illogique. Elle ne cherche pas à mieux connaître son objet et à en pénétrer la véritable nature; elle ne veut que le grandir, dût-elle, pour y parvenir, le rendre méconnaissable. Les disciples de la première heure ne virent sans doute en Jésus qu'un prophète aimé de Dieu; puis leur conscience, tout emplie de l'espérance messianique, accomplit spontanément la transposition nécessaire pour reconnaître, dans le doux Maître galiléen, le puissant Messie promis à Israël; les Apôtres prêchèrent donc le Christ (équivalent grec de Messie) ressuscité. Mais les Grecs n'attendaient, eux, aucun Messie et même, pris au propre, le mot ne leur offrait aucun sens intelligible ; ce qu'ils comprirent seulement, c'est que Jésus était venu sur la terre, armé de la grâce de Dieu, et qu'il y était mort pour leur salut, pour leur ouvrir les portes d'un Royaume qu'ils tendirent naturellement, de très bonne heure, à identifier, non point à une réalité terrestre, mais à un monde supra-sensible, au ciel, ou à la vie éternelle. Bientôt ils crurent que lui-même venait du séjour de la lumière, qu'il y avait préexisté à son œuvre ; puis on dit qu'il avait devancé le monde, en attendant qu'on fît de lui l'ouvrier suprême
de Dieu et l'auteur même de la création. En serrant de près l'expression de << Fils de Dieu », qui marquait originairement un rapport particulièrement intime entre l'àme de Jésus et le Père céleste, on en vint à en tirer l'idée d'une filiation véritable. Dieu restant le Père, le Christ devenait le Fils ; et l'on disait qu'il avait été adopté par Dieu, ou bien que Dieu l'avait engendré par l'intermédiaire de son Esprit. Dans un cas comme dans l'autre, on le rattachait étroitement à Dieu, on l'élevait vers Dieu et, dès le début du ii^ siècle, il est infiniment probable que la masse chrétienne n'hésite plus : Jésus est Dieu.
Le premier article de la foi chrétienne proclamait l'unicité de Dieu : comment faire ? Ce n'était point une solution satisfaisante que de se contenter de subordonner le Fils au Père, car il restait toujours deux dieux et, d'ailleurs, la foi réclamait, entre le Père et le Fils, une distinction, faute de laquelle la Passion perdait tout son sens et, à vrai dire, le christianisme tout son objet. Néanmoins les chrétiens se contentèrent pendant longtemps de cette solution-là et, cependant, ils continuaient d'affirmer qu'il n'existait qu'un Dieu. En réalité, quand ils arrêtaient leurs réflexions sur Jésus, ils ne pouvaient s'empêcher de le hausser jusqu'à Dieu et quand ils parlaient de Dieu, ils ne pouvaient pas faire autrement que de proclamer qu'il était Un. Voilà un exemple frappant de la puissance de majoration de la foi vivante et de son mépris des difficultés les plus déconcertantes. Du petit au grand, il serait aisé d'en fournir beaucoup d'autres.
Dès que la foi s'applique à une idée, elle la pousse jusqu'à l'absurde, au besoin, tant qu'elle trouve en
elle de quoi s'alimenter; s'il s'agit dun fait, elle l'enjolive, elle l'amplifie, le déforme sans aucun souci, non seulement de ce que nous nommons la vérité historique, mais encore de la vraisemblance et du bon sens. Bien entendu, plus la foi descend dans les couches populaires, moins elle se montre difficile sur la logique et, en revanche, plus elle se montre féconde en majorations. Il suffit, pour s'en rendre compte, de réfléchir un instant sur les légendes que la piété tisse dans toutes les religions autour des saints personnages et sur les miracles qu'à peu près chaque confession invoque pour prouver la vérité de son credo : les absurdités pullulent dans ces récits édifiants et pourtant la foi de bien des hommes a trouvé en eux un réconfort efficace.
Il est difficile de dire jusqu'où la foi spontanée des simples pourrait pousser l'incohérence; en fait, la réflexion des croyants plus éclairés l'empêche de dépasser certaines limites ; c'est cette réflexion qui suscite la théologie, laquelle est aussi un agent important dans la naissance des dogmes. Reprenons l'exemple que nous empruntions tout à l'heure à la christologie.
Un moment vint donc, dès le début du ii" siècle, où les chrétiens se persuadèrent couramment que la nature du Christ avait été celle d'un dieu. Présentée sous cette forme, semblable proposition n'avait rien qui pût scandaliser un Gréco-Romain ; la descente, la vie et même la mort corporelle d'un dieu
LA NAISSANCE Dl' IiOtiMK 191
sur la terre n'apportait aucun trouble dans son esprit ; et je crois, pour ma part, que celui des convertis de la genlilité qui, pour exprimer aussi complètement que possible ses sentiments d'adoration et d'amour pour Jésus, les enferma sous cette affirmation « Il est dieu », se laissa tout simplement aller à une exagération de langage que ses habitudes d'éducation autorisaient et à laquelle il n'attachait pas une valeur absolue. Là où le Juif aurait dit « Dieu est en lui », le Grec pouvait dire « C'est un dieu », sans prévoir les terribles difficultés qu'une variante, insignifiante à ses yeux, allait provoquer. La foi chrétienne n'admettait pas qu'il y eût des dieux : elle proclamait même, avec une énergie particulière, qu'il n'en existait qu'un : si donc Jésus était un dieu, il fallait qu'il fût Dieu lui-même. Mais, durant trente années au moins, ses disciples l'avaient connu, vivant comme un homme ordinaire et il était mort ; pour peu qu'on y attachât son attention ne devait-on pas trouver invraisemblable que l'Infinité divine pût s'enfermer dans les limites étroites d'un corps périssable? Et, d'autre part, est-ce que la souiïrance était digne de Dieu? Et quel sens pouvait bien revêtir la Passion, si Dieu le Père, lui-même, l'avait endurée? L'histoire évangélique imposait la nécessité de maintenir au Fils une personnalité distincte de celle du Père; alors, comment concevoir la relation de l'un à l'autre et surtout comment retrouver l'indispensable notion de l'unicité de Dieu?
Ce fut l'affaire des théologiens de concilier toutes les contradictions. Leur tâche ne fut d'ailleurs pas facile, parce que la foi ne voulait abandonner aucune de ses acquisitions. Grâce au secours que leur offrit.
d'opportune façon, la dialectique des Grecs et la langue de leur métaphysique, ils parvinrent à expliquer que Dieu, tin dans son être et sa substance, était pourtant aussi trois, en ce que son êlre et sa substance se répartissaient entre trois personnes distinctes, le Père, le Fils ou Verbe et l'Esprit ; que Jésus, seconde personne de la Trinité , consubstantiel et coéternel au Père, verus deus, véritablement Dieu, par conséquent, avait, durant son passage sur terre, intégralement revêtu la qualité d'homme, qu'il avait vécu et qu'il était mort, comme un véritable fils d'Adam, verus homo. Le concile de Nicée en 325 s'arrêta aux formules que voici : « Nous croyons en un seul Dieu, Père tout-puissant, auteur de toutes choses visibles et invisibles. Et en un seul Seigneur, Jésus-Christ, le Fils de Dieu, seul engendré du Père, c'est-à-dire delà substance (ooGiy. = subsianiia) du Père, Dieu de Dieu (Oeôv ex OcO'j :^ Deuvi ex Deo), lumière de lumière, engendré et non créé, consubstantiel iôy.ooj'7'.ov = M/iiM5 suhstantiix') au Père; par lequel toutes choses sont devenues, tant au ciel que sur la terre, qui est descendu pour nous, hommes, et pour notre salut, qui s'est incarné et s'est fait homme ; qui a souffert, qui est ressuscité le troisième jour et monté aux cieux; qui reviendra juger les vivants et les morts ; et au
Saint-Esprit « Ainsi se trouvaient résolues toutes
les difficultés que le désordre, dont la foi n'avait pas su garder son activité, avait fâcheusement susci-. tées ri).
Quand je dis résolues, je ne me place pas, naturellement, au point de vue d'un critique moderne,
(1) Cf. Réville. Histoire du du// me de la divinité de Jésus- Chris/, S"^ édition. Paris, 1904.
qui aurait beaucoup de mal à retrouver des idées intelligibles pour lui sous toutes ces formules, si précises daus leurs affirmations; mais un chrétien, instruit des formes de raisonnement et de pensée de la métaphysique du iv' siècle, croyait les entendre, et le simple se réjouissait pai'ce qu'il retrouvait en elles tout ce à quoi il croyait, sans savoir l'organiser. Le Symbole de Nicée fixait définitivement plusieurs dogmes essentiels : l'Unicité de Dieu, la Trinité, les deux natures du Christ, sa consubstantialité par rapport au Père, l'Incarnation, la Rédemption, le Jugement dernier.
Sur cet exemple particulier, mais frappant, nous pouvons juger de la nécessité et de la nature de la collaboration de la foi vivante et de la théologie pour engendrer le dogme, lequel ne revêt évidemment ses caractères propres que lorsqu'il est formulé. La foi a fourni sa matière souvent informe; la théologie l'a organisée.
Au reste, la réflexion théologique ne se réduit pas nécessairement à ce rôle un peu accessoire, encore qu'indispensable; il lui arrive aussi de déduire des dogmes nouveaux des propositions de foi qu'elle met en forme. Ni la présence réelle, ni la transsubstantiation, ni ridée de sacrifice introduite dans l'eucharistie, ne viennent de la foi populaire, non plus que le dogme de l'Immaculée Conception, ou celui de l'infaillibilité du pape ou ceux qui s'attachent à la plupart des sacrements ; tous portent la marque de leur origine : ils sortent de la méditation des docteurs sur des textes ou des rites; ce sont les conclusions de raisonnements de logique mystique. Jamais un simple ne s'aviserait de penser que la Vierge Marie devait
être soustraite du péché originel parce qu'elle ne pouvait avoir reçu le baptême, qui l'efFace, avant que d'enfanter le Christ, et que son corps, pour porter Dieu, devait être pur de la souillure commune. Moins encore, se persuaderait-il de lui-même qu'un homme vivant et mortel, dont la personne et les actes peuvent ne pas lui plaire, ne se trompe pas lorsqu'il tranche d'autorité des questions fort compliquées, sur lesquelles les docteurs les plus subtils ont longuement disputé sans se mettre d'accord. Les théologiens lui affirment que cela est; il peut l'accepter, il ne l'inventerait pas; non plus qu'il ne découvrirait les interprétations symboliques par lesquelles le mysticisme et la théologie fécondent les rites.
Si la foi vivante n'hésite guère dans ses majorations et ne prend pas souci des contradictions où elle se jette parfois, il n'en va pas de même des conciliations théologiques. Elles ne viennent d'ordinaire qu'au bout d'une période souvent longue de disputes, de tâtonnements et d'hésitations. Cette période agitée est aussi dogmatiquement très féconde, en ce sens que les contestations et les discussions permettent d'éclaircir beaucoup de notions actives, mais demeurées obscures, dans la conscience religieuse qui les avait enfantées, et de tirer d'elles les propositions de foi quelles enferment en puissance. Nous l'avons déjà remarqué, la plupart des formules dogmatiques ont, dans leur origine, un caractère négatif; elles semblent beaucoup plus préoccupées de nier et de condamner une opinion que d'établir l'opinion contraire. Dans la religion chrétienne, notamment, les décisions dogmatiques des autorités compétentes, conciles, papes ou évêques, se présentent le i»lus souvent sous la
forme d'un anathème lancé contre telle ou telle proposition. Tout le monde a présents à l'esprit le décret Laraentabili et l'encyclique Fascendi, touchant les erreurs des modernistes; ces deux documents pontificaux sont dans la tradition de l'Église quant à la manière dont elles présentent la doctrine orthodoxe. Je citais tout à l'heure la décision du concile de Nicée sur la christologie et la Trinité : elle marquait le point d'aboutissement de deux siècles de querelles. Par exemple, des chrétiens judaïsanls, demeurés fidèles à la tradition première, s'étaient obstinés à soutenir que Jésus-Christ n'avait jamais été qu'un homme inspiré de Dieu et fait Messie par lui ; d'autres, désireux de maintenir à tout prix l'unité divine, prétendaient que c'était Dieu, le Père lui-même, qui s'était incarné, pour souffrir et mourir sous les traits de l'homme Jésus; d'autres encore affirmaient que Dieu ne s'était fait homme qu'en apparence; d'autres réduisaient le Christ à n'être qu'un Esprit supérieur descendu du séjour de lumière et de perfection qu'ils appelaient le Plerôme, et associé momentanément à l'homme Jésus, pour exécuter les ordres du Père Suprême; d'autres pensaient que le Fils n'avait pas toujours existé, qu'il était né de la volonté du Père, ou bien qu'il lui ressemblait, sans avoir part à sa substance; et quantité d'autres opinions, plus ou moins singulières, trouvaient aussi des partisans. Si on relit le Symbole de Nicée en songeant à toutes ces (c hérésies », on s'aperçoit qu'implicitement, ou explicitement, elles y sont condamnées.
Le Symbole, rédigé par une nombreuse assemblée d'évêques, exprimait l'opinion de la majorité des fidèles, celle que la dispute avait peu à peu dégagée des contra-
dictions. Bien peu de dogmes se sont établis de piano : les dogmes eucharistiques ont été l'objet de longs débats et tout le Moyen Age a disputé sur l'Immaculée Conception. Les plus illustres docteurs la rejetaient, mais le mysticisme monacal l'avait adoptée, •la foi populaire qui voyait en elle un « embellissement » de la Vierge Marie, l'acceptait avec joie; les autorités ecclésiastiques ont fini par céder et par rendre officielle la croyance qui existait depuis longtemps dans la conscience religieuse de tant de chrétiens.
Résumons-nous donc. Le point de départ le plus ordinaire d'une conception dogmatique se trouve dans la foi vivante des masses croyantes : elle s'y présente tantôt sous la forme d'une réaction d'une certaine ambiance intellectuelle sur les postulats, déjà acquis. de la religion en cause; tantôt sous celle d'une majoration, par laquelle se révèle et s'entretient la vie même de la foi. Cette majoration s'inspire souvent d'un zèle pieux très ardent, plus que de la prudence et de la logique, qualités dont les fidèles simplement sincères ne prennent que fort peu de souci ; c'est alors aux intellectuels, aux théologiens d'intervenir, d'expliquer jusqu'à l'inexplicable et de concilier les plus radicales contradictions. La certitude où vit la foi de tenir la vérité en s'attachant aux conceptions les moins faites, en apparence, pour marcher ensemble, facilite singulièrement la tâche des docteurs. Ces derniers, à leur tour, découvrent parfois, au cours de leurs
combinaisons et léflexions, des propositions que la foi accepte et transforme en dogmes. Enfin la formule proprement dite, celle qui façonne et pose le dogme dans sa forme précise, sort, d'ordinaire, de débats qui peuvent être âpres et longs. Celte formule est toujours l'œuvre des théologiens, des autorités, mais la matière des grands dogmes, des dogmes fondamentaux, est toujours l'œuvre de la foi vivante et anonyme : en ce sens, un dogme est, au premier chef, un phénomène social; ses caractères et sa portée varient avec le milieu religieux qui l'a produit.
I. — Difficulté et nécessité, de garder l'accord entre les textes
saints et le dogme. — Comment la foi considère les textes.
— La foi vivante avant le Livre. — Exemple du travail (]ogmati(iue qu'elle accomplit : la cliristologie de l'àgc apostolique.
II. — Influence de la foi vivante sur la composition du Livre.
— Comment elle y introduit ses acquisitions. — L'accommodation des textes fixés. — Exemple : justifications scriptuaires du magistère de l'Église ; du dogme de la Trinité.
III. — La règle de foi résiste mieux que les textes saints. — Est-elle absolument rigide? — Exemple : le Symbole des Apôtres. — Comment la règle peut subir diverses modifications et interprétations qui permettent l'établissement du doffme nouveau.
Dans tout ce qui précède, je n'ai pas tenu compte d'un fait sur lequel j'ai pourtant insisté dans la première partie de cette étude, je veux parler de la prétention que soutiennent toutes les religions révélées d'avoir été mises, dès leur fondation, en possession de la vérité complète, et du désir qu'elles éprouvent toutes de se fixer dans une immobilité doctrinale favorable à cette prétention. Nous savons déjà que les livres sacrés, qui sont censés enfermer la révélation
LES OBSTACLES : LE LIVRE ET LA nÈGLE DE FOI 199
doctrinale, et le Canon de ces livres, ne répondent pas du tout à la conception que s'en font les orlhodoxies et qu'ils laissent au développement de la foi un certain jeu. Grâce à leur caractère composite, ils permettent d'envisager les questions sous plusieurs aspects et d'offrir des appuis à des solutions assez diverses. Nous savons enfin que la Tradition et l'interprétation ajoutent encore à leur souplesse. Cependant les textes existent et non seulement le dogme qui naît ne peut pas les négliger, mais encore il faut qu'il trouve en eux sa justification: ce n'est pas toujours facile.
Pour quelqu'un qui lirait ces textes dans l'intention de les comprendre, selon l'esprit qui a inspiré leur rédaction, ce serait même, souvent, une entreprise impossible; mais, à vrai dire, les hommes de foi ardente ne lisent pas les Écritures pour les comprendre ainsi que leurs auteurs les ont entendues, mais bien pour y découvrir des phrases qui, au besoin isolées de leur contexte, et interprétées en vue de justifier une idée qui leur est étrangère, mais que leurs mots ne répugnent pas absolument à enfermer, rendent toujours le service qu'on leur demande. Arrêtons-nous pourtant un instant sur ce qu'on peut appeler les artifices dont use le dogme pour se superposer aux postulats déjà fixés d'une religion révélée.
Tant que cette religion ne possède pas encore de Livre, la majoration dogmatique est relativement facile; la foi ne connaît aucune contrainte et se développe dans tous les sens où la poussent les aspirations de son ambiance. L'histoire de l'âge apostolique de la religion chrétienne nous laisse clairement voir ce phénomène, dans le curieux travail qu'elle
200 l'évolution des dog.mes
nous révèle sur la personne même du Christ. Il se peut, et je le crois pour ma part, que Jésus se soit donné à ses disciples comme le Messie promis par les prophètes à Israël; il se peut également qu'il se soit attribué le don de faire des miracles et qu'il en ait fait, qu'il ait cru que la grande réorganisation du monde serait présidée par lui, mais si haute opinion qu'il ait eue de sa dignité devant Dieu, il ne s'est jamais prêché lui-même : il s'est contenté d'annoncer la proche venue du Royaume et de conseiller aux Juifs de se préparer à ce grand événement. Assurément il ne se croyait pas fils de David, puisqu'il reprochait à des rabbins d'enseigner que le Messie appartiendrait à la descendance davidique(ij;il ne se croyait pas non plus né du Saint- Esprit, et ni ses disciples, ni ses auditeurs, ni ses parents eux-mêmes, ne doutaient qu'il ne fût le fils de Joseph {'). Mais quand il fut mort et que se fut établie la foi en sa résurrection, la perspective de son enseignement se modifia, même aux yeux de ses Apôtres. Ce ne fut plus le Royaume, ce fut sa personne qui en occupa tout le premier plan; on fut compté au nombre de ses fidèles, non pas quand on crut que la parole de Dieu, touchant l'avènement du Règne de ju'slice, allait saccomplir, mais seulement lorsqu'on proclama que Jésus de Nazareth, mis à mort par la main des méchants, était bien le Messie attendu et que bientôt, peut-être, qu'un jour certainement, il reviendrait pour jouer ici-bas son rôle messianique. Le signe suprême de vérité qu'il était censé avoir donné, après maint miracle, c'était sa résurrection
(1) Mt. 22 ■5» et ss. ; Me. ii^' ot ss.; Le. 20 "« et ss.
(2) Mt. 13 53-58; ic. 2 4»--^.
même. La foi des convertis n'hésita pas : elle attendait un roi victorieux, qu'elle rattachait à la race de David, parce que le souvenir du vieux roi national dominait tout le passé d'Israël et que des poèmes qu'on lui attribuait semblaient autoriser cette conviction; puisqu'en Jésus il fallait reconnaître le Messie, Jésus devait descendre de David; et tout aussitôt sortirent, on ne sait d'où, des constructions généalogiques, dont nos Évangiles de Mathieu et de Luc nous ont conservé deux spécimens et qui prouvaient ce qu'on croyait déjà,
Jésus était le Messie? Alors on lui appliqua tous les textes de l'Ancien Testament qui passaient pour annoncer quelque chose, louchant le libérateur d'Israël et, par exemple, on reconnut qu'il était né à Bethléem, bien qu'on l'eût toujours appelé de son vivant le Nazaréen, parce que le prophète Michée (5^) semblait avoir désigné Bethléem, la patrie de David, comme le lieu de naissance de l'Elu. Et quand la prédication chrétienne passa en terre grecque, où Ton ne pouvait lire la Bible que dans la traduction qu'en avaient faite les Juifs d'Alexandrie, on découvrit, en Isaïe,!^^, un texte qui, croyait-on, se rapportait à la naissance du Messie; les traducteurs s'étaient trompés et, là où l'hébreu parlait d'un enfant qui naîtrait d'une «jeune femme», le grec disait qu'il naîtrait d'une «vierge». La foi partit sur cette indication erronée et, vers 80-100, il y a lieu de croire que les communautés grecques avaient organisé, dans ses traits généraux, le dogme de la naissance virginale du Christ.
Saint Paul, en arrêtant son attention et sa réflexion uniquement sur la mort de Jésus, au. point qu'il
peut dire de tout son propre enseignement qu'il n'est qu'un « discours de la croix » (16^;o: to\î g-zoluzou) (^), en avait déjà tiré, nous avons vu comment, le dogme fécond de la Rédemption, accepté tout de suite par les convertis de la gentilité, parce qu'il répondait à une de leurs préoccupations, et sans doute aussi reçu par les judéo-chrétiens, à en juger par la place qu'il occupe dans le plus judaïque de nos Evangiles, le premier.
Ainsi, avant que ne s'imposassent dans les communautés, au titre d'Écritures saintes, quelques-uns des livres ébauchés probablement aux environs de 70, lorsque disparaît « cette génération », qui ne devait point passer avant que ne se produisît le grand événement, qui pourtant n'arrivait pas, la figure et la doctrine de Jésus avaient déjà subi, avec l'aide des textes juifs, des majorations de foi qui les modifiaient profondément; sans parler même de la hardie conclusion de Pseudo-Jean qui. je pense, au début du ir siècle, ouvrait à la foi une perspective profonde en proclamant que le Christ, c'était le Verbe de Dieu, le Logos éternel, décrit par Philon, l'Ouvrier de Dieu, proféré par sa Volonté. Qui aurait alors entrepris de rassembler les idées diverses auxquelles la foi avait conduit les chrétiens dans les milieux différents où elle s'était implantée, aurait eu bien du mal à en faire une doctrine cohérente; plus encore, à y retrouver le Jésus qu'avaient aimé les Douze, et les simples enseignements qu'il leur donnait.
(1) I Cor. 118.
Si nous connaissons quelque chose des diverses tendances de la foi durant l'ùge apostolique et le postapostolique, c'est que le Livre chrétien nous en a conservé des traces très visibles. C'est une surprise pour un homme de nos jours que de lire dans deux d'entre les Evangiles synoptiques, par exemple, que Jésus descendait de David, puisque son père Joseph appartenait à la famille du vieux roi et, tout à côté, qu'il n'était point fils de Joseph, mais que le Saint- Esprit Favait engendré dans le corps d'une vierge, cependant que cette dernière manifeste, par la suite, le plus complet oubli de la faveur qu'elle a reçue. C'est avec un étonnement égal qu'il voit, dans les mêmes livres, le Christ prédire sa mort, en annoncer les circonstances, en proclamer la nécessité, puis les Apôtres se disperser, pleins d'épouvante, quand elle arrive, et en demeurer consternés, comme si elle les surprenait. Nous avons expliqué plus haut comment ces contradiclions ont pu subsister dans les Évangiles, dans le Nouveau Testament tout entier et dans tous les Livres des religions révélées, mis à part le Coran.
Les interprétations de foi , comme les divers écrits devenus canoniques, on ne sait trop pourquoi, ont fait leur fortune isolément, ou par petits groupes, dans des milieux différents et, les unes aussi bien que les autres, se sont rassemblées en un temps où aucune autorité n'était encore universellement reconnue, qui pût prescrire un choix parmi eux et éviter les contradiclions. Au reste, les hésitations, la confu-
sion où la foi de la masse chrétienne se trouvait encore, la diversité indécise de ses aspirations lui rendaient, en ce temps-là, c'est-à-dire au ir siècle, très difficile la claire intelligence de ces contradictions; elle se sentait plutôt disposée à les combiner, ou simplement à les juxtaposer toutes, comme des compléments que chaque Église ajoutait à ses propres croyances. Certains se montraient plus exclusifs, évidemment, n'acceptaient point le IV^ Évangile, rejetaient l'Apocalypse et ne voulaient rien entendre de la doctrine du Verbe incarné; mais ce faisant, ils se posaient en conservateurs et se condamnaient à être bientôt accusés de pauvreté d'esprit; ou, en raisonneurs, espèce que la foi spontanée n'aime point. C'est pourquoi le Livre et le Canon, dans la religion chrétienne et dans les autres religions révélées, ne sont point cohérents, non plus d'ailleurs que la Tradition et que pourtant la foi n'en souffre aucun dommage dans l'esprit des croyants; au contraire, car plus nombreuses sont les tendances diverses qu'enferment les ouvrages réputés révélés ou inspirés, plus la foi aura de chances d'y trouver longtemps la justification de ses majorations dogmatiques.
Nous savons déjà comment elle procède pour s'accommoder avec les Livres qui n'ont fixé qu'un moment de son développement. Tant qu'elle le peut, elle les met au point plus ou moins discrètement, je veux dire qu'elle inspire des rédacteurs qui sont des remanieurs. Quand cette ressource lui échappe, elle complète et interprète les textes, désormais fixés, avec le secours de la Tradition. Par exemple, elle introduit dans le I" Évangile, à la fin, une instruction que Jésus est censé avoir donnée après sa résurrection,
LES OBSTACLES : LE LIVRE .ET LA llÈGLE DE FOI 205
et OÙ se trouve proclamée, avec sa souveraineté personnelle sur le ciel et la terre, l'universalisme du christianisme {Ml. 28^8 et ss.). Et il faut considérer cette finale comme une simple projection dans le texte évangélique d'un fait évident dès la seconde moitié du i" siècle.
Autre exemple plus compliqué et plus instructif : le Christ n'avait point songé à établir une Église, puisqu'il n'entrait pas dans son dessein de fonder une religion nouvelle, mais seulement de préparer les hommes d'Israël à mériter une place dans le Royaume tout proche; mais le Royaume ne vint pas et l'Église se fonda, qui fut « son Église » et que la Synagogue reniait. Le besoin s'y fît sentir, en l'absence de toute autorité directrice générale, d'une règle sur laquelle la prédication, longtemps abandonnée à l'initiative privée, pût s'appuyer avec sécurité, par laquelle aussi il fût possible de juger les affirmations des inspirés. Or nulle règle de foi ne pouvait être plus sûre que celle que constituait l'enseignement des Apôtres, confidents de Jésus, dont le plus connu, celui qui inspirait le plus de confiance, était Pierre. Alors s'introduisit dans le 1" Évangile, nous ne savons exactement ni où ni comment, le verset célèbre « Tu es Pierre et sur cette Pierre je bâtirai mon Église et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle » (*), qui, à la fois, justifiait l'existence de l'Église et celle d'une autorité pour la guider, et fondait solidement la tradition qui prétendait remonter à Pierre. Un jour viendra où l'évéque de Rome établira, pour des raisons de fait que nous n'avons pas à étudier ici. sa primauté sur
(1) Ml. IC's.
les autres évêques ; il croira fermement que le siège épiscopal où il s'assied a jadis été occupé par l'Apùtre Pierre et, se faisant à lui-même application du verset évangélique, il proclamera que le Christ a voulu confier à Pierre, et à ses successeurs, la primauté de juridiction sur tous les fidèles. L'addition introduite en Mathieu par un rédacteur inconnu, qui s'inspirait uniquement des nécessités de son temps, deviendra ainsi le fondement scripturaire, jugé inébranlable, de l'autorité et même de l'infaillibilité du pape.
De même encore, lorsque le dogme de la Trinité sera reconnu nécessaire, afin de concilier la double exigence de la foi, croire à un seul Dieu et reconnaître trois personnes divines, il suffira de relever dans les textes saints les trois mots dont on se servira pour désigner les trois personnes « Père, Fils, Esprit », pour reconnaître l'attestation formelle du dogme dès les premiers âges de l'Église. En fait, quand Paul (c'est lui qui fournit les formules trinitaires les plus nettes) employait côte à côte les trois termes, il n'établissait entre eux aucun rapport métaphysique par lequel, et par lequel seulement, il eût montré qu'il connaissait le dogme de la Trinité. Peu importe; les mots inertes se trouvaient bien forcés d'accepter une signification nouvelle, de recouvrir des idées qui leur étaient étrangères et dont ils passaient ensuite pour les témoins indiscutables.
J'en ai assez dit pour faire comprendre pourquoi les textes ne sont jamais un obstacle invincible à la naissance d'un dogme qui ne les heurte pas de front et comment, dans une certaine mesure et moyennant certaines précautions, ils peuvent même lui prêter une aide efficace pour se justifier.
Le plus grand obstacle que rencontre un dogme nouveau ne vient donc pas généralement du Livre, avec lequel il est toujours possible de s'arranger, dont on neutralise les textes gênants grâce à une exégèse convenable et qui présente toujours assez de lacunes pour que, la Tradition aidant, on se donne l'air de le compléter; le grand obstacle vient des développements dogmatiques postérieurs au Livre, qui, se fixant en formules plus ou moins complexes, ont, du même coup, prétendu fixer la foi. Tout sym-, bole de foi, s'il est général comme le Symbole des Apôtres, entend bien enfermer la vérité tout entière et s'il ne porte guère, en réalité, que sur une question, comme le Symbole de Xicée, il entreprend de l'épuiser. Plus tyrannique encore, pour la pensée dogmatique, paraît un vaste travail d'épuration, de synthèse et de fixation des croyances, comme celui qu'accomplirent, par exemple, le concile de Trente, et, toutes choses égales d'ailleurs, la commission qui rédigea le Coran, sous le calife Osman.
Par nature, la règle de foi est systématique et elle ne suppose aucune modification. J'ai déjà parlé incidemment du Symbole des Apôtres ; c'est une règle de foi fixée probablement à Rome, vers le milieu du II' siècle, mais qui avait certainement des équivalents dans toutes les communautés vers le même temps et peut-être beaucoup plus tôt. Elle résumait l'enseignement donné aux convertis et constituait en quelque sorte leur catéchisme ; ils la récitaient avant que de recevoir le baptême. En voici la traduction»
suivant le texte vraisemblablement le pins ancien (ij : a Je crois en un Dieu tout-puissant et en Jésus- Christ son fils unique (tov [lovoy^n,], notre Seigneur, qui est né de Marie la Vierge, qui a été mis en croix sous Ponce Pilale et enseveli, et est ressuscité le troisième jour d'entre les morts, qui est monte aux cieux et s'est assis à la droite du Père, d'où il viendra juger les vivants et les morts ; et dans le Saint-Espiit, la résurrection de la chair, la vie éternelle. »
Cette règle, on l'attribuait au Christ et on croyait qu'elle avait été, d'après son enseignement, red.gee par les Apôtres avant que de se séparer pour aller évangéliser le monde. A la fin du ii« siècle, l Afncam Tertullien proclamait qu'elle n'admettait aucune discussion, qu'elle était « absolument une, seu e immob. e etirréformable» {De virgin. velandis, 1). C était la certainement le sentiment commun de tous les chrétiens; ils ne concevaient pas que personne put s'élever au-dessus d'elle et ils approuvaient Tertullien quand il écrivait : « Ne rien savoir contre la règle c'est tout savoir « (De pra^scnptione. 14;. Oi cette' règle que le Christ lui-même a dictée qui enferme, sous une forme parfaitement claire, ton e la vérité nécessaire, non seulement il est visible qu'elle marque déjà un progrès sur la foi première, celle que professaient les Douze, à en croire les discours que les Actes prêtent à Pierre, mais encore elle-même ne répond pas exactement à la foi du emps qui l'a vu naître, car elle ne dit mot de la redemp-
M T *-.vt..« P'isontiels touchant les divers symboles >'l rtj Ldfto unSânTsm. ancien, on. f.é réun.s pa,- llu. BmàZkier Symbole und Ola„bensr„jeln d,r Men A,.c/k. 3e édit., Breslau, 1807.
LES OBSTACLES : LE LIVRE .ET LA nÈGLE HE FOI 209
tion, à laquelle, assurément, les chrétiens croyaient tous avant le milieu du ii'' siècle.
Si singulière que semble la chose, c'est même probablement parce qu'ils y croyaient tous que la règle de foi n'en parlait pas : on se contentait d'expliquer aux néophytes que si le Christ avait consenti à périr misérablement « sous Ponce Pilate », c'était pour racheter leurs péchés et l'on n'avait introduit dans le texte qu'ils récitaient que l'affirmation des vérités contestées par certains pseudo-chrétiens, ou raillées par les Juifs ou les païens. Est-ce que déjà des hérétiques n'avaient pas prétendu que la Passion ne répondait à aucune réalité? Ou encore que « la résurrection de la chair » n'était qu'une figure qui visait la transformation profonde opérée par la foi dans l'être moral du chrétien? Est-ce que les païens ne trouvaient pas ridicule cette espérance de revivre dans la chair? Pourtant la règle, dirigée surtout contre ceux qui pensaient mal de la vérité, TertuUien avoue que ces gens-là continuaient à la discuter et qu'à son propos ils posaient des questions plus ou moins gênantes. Sans doute, en les posant, ils prouvaient qu'ils étaient hérétiques, mais on ne pouvait pas cependant laisser la vérité sans défense et puisque la règle ne suffisait pas, par elle-même, à contenir les mal intentionnés dans le devoir, il fallait la commenter, en fixer l'interprétation véritable. Et voilà de nouveau la porte ouverte à toutes les majorations.
Notre apologiste lui-même ne craignait pas d'écrire, sans paraître se douter du péril que recelait sa proposition pour l'immobilité de la foi : « Du reste, pourvu que la forme de la règle demeure dans sa
210 l'évolltion des dogmes
teneur, cherchez et discutez autant que vous voudrez et donnez licence entière à votre curiosité ^i^q^^kiue chose vous paraît ambigu ou obscur » (O- h.n tau, commentait la règle et dans les trois ouvrages ou i fonde sur elle un développement, il n en donne pas tout à fait le même texte; même il s écarte quelque peu, dans les trois passages {% de la lettre du symbole romain que je rappelais tout a he-j j: que, peut-être, le symbole en usage dans 1 Eglise de Car hage n'était pas exactement le même que celui de lEglise de Rome; c'est aussi que Tertullien a, dans les trois passages en question, modifie son commentaire conformément aux intentions dil erentes qu'il avait au moment où il a écrit chacun d'eux. Ce faisant, il restait dans la logique d ou était sorti le principe même de la règle : il «PP^^^;^ ^^ adversaire particulier des propositions capables de le
confondre. , t«^to
Pour s'en convaincre il suffit de songer au texte actuel du Symbole des Apôtres :« Je crois en Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel et delà ter^e, et en Jésus-Christ, son Fils unique, notre Seigneur; qui a été conçu du Samt-Esprit, est né de la Vierge Marie; a souffert sous Ponce Pilate, a été cmcifie est mort, a été enseveli, est descendu aux en,ers- e troisième jour est ressuscité des morts; est monte aux cieux! est assis à la droite de Dieu le Père tou^ puissant; d'où il viendra juger les vivants et les morts. Je crois au Saint-Esprit; (à) la Sarnte Lghse cah^ Irnue, (è.) la communion des saints; (a) la remusion des péchés; (à) la résurrection de la chair, et (a) la^
(1) De prœscripliono, 14 p,a>.cnp., 13.
(2) De virç/in. r.d., 1 , Aav. fraxeum, -, ^ i
vie éternelle ». Ce texte est gaulois d'origine et date du V* siècle; j'ai souligné tout ce qu'il contient de plus que le vieux symbole romain. Remarquons qu'il contient un mot de moins ; il dit : « Je crois en Dieu » et non pas « Je crois en un (sic sva) Dieu ». Cette suppression, qui n'était point faite au temps de Tertullien, car il écrit « La règle de foi est de croire en un Dieu unique = in unicuni Deum », s'explique par la nécessité de résister à des hérétiques, qui, pour maintenir, comme ils disaient, la monarchie, l'unicité de Dieu, niaient la réalité des trois personnes de la Trinité et insistaient sur le un (éva) du Symbole.
Les additions sont sorties de causes analogues : plusieurs sont tardives et ne se trouvent attestées qu'à la fin du iv% ou au début du V siècle, par exemple le conçu du Saint-Esprit, le descendu aux enfers, la communion des saints et la vie éternelle; elles précisent plusieurs points de foi et en fixent d'autres. Certaines sont antérieures et on en voit l'origine; le créateur du ciel et de la terre, qui se trouve chez TertuUien, est dirigé contre les gnostiques qui attribuaient la création du monde visible à un Démiurge, dieu inférieur, protecteur des Juifs et auteur de l'Ancien Testament. Dans les formules grecques du symbole le mot latin creatorem a pour équivalent tantôt 7ioiT,~Y,v, tantôt xTiiTTiV, tantôt or,;jLiouoyôv et, par ce dernier terme, s'affirme l'intention qui a déterminé l'addition ' . La sainte Église catholique et la rémission des péchés, in-
;l; TTotr.T-r,?, c'est celui qui fait; -/.-'a-r,;, celui qui fonde: ûT,[A'.o-jfiY6ç, celui qui crée; en donnant au Dieu unique le nom de Démiurge, les orthodoxes réfutent implicitement les gnostiques.
troduits, semble-t-il, daus la première partie du 111° siècle, visaient l'une, les Marcionites et peut-être les Montanistes, qui avaient constitué des Églises rivales de la catholique, et l'autre, le rigorisme montaniste, qui soutenait qu'il existait des péchés impardonnables et qui n'admettait les pécheurs ordinaires qu'à une seule pénitence.
Ainsi la prétendue règle iminobilis et irreformabilis n'a pas été immobile aux premiers siècles de la foi; elle a été, sinon réformée, au moins explicitée et complétée et pourtant jamais elle n'est arrivée à contenir toute la dogmatique clirétienne. Entendonsnous : elle l'a certainement enfermée tout entière, mis à part la rédemption, vers le temps de sa rédaction première, et son emploi dans la liturgie baptismale lui a imposé une fixité relative, mais elle n'a nullement arrêté l'essor de la dogmatique.
Pour peu qu'on y réfléchisse, on comprend très bien qu'elle ait pu garder son rôle de symbole fondamental de la foi chrétienne, tout en étant de plus en plus débordée par cette foi même. En définitive, elle résumait assez bien, sous sa forme primitive, l'enseignement doctrinal essentiel qui fut celui des rédacteurs du Nouveau Testament. Pas plus qu'eux, assurément, elle ne prenait grand souci de la métaphysique et n'attachait à ses formules un sens mystérieux et transcendant; elle disait simplement ce quelle voulait dire et même elle négligeait tout à fait la spéculation paulinienne: mais elle ouvrait à la métaphysique et à la spéculation transcendante un champ illimité; ses articles revêtaient un caractère tout pratique, dans l'esprit de ceux qui les avaient assemblés; mais, en fait, on pouvait les considérer
comme des thèmes féconds proposés à la réflexion el aux recherches Ihéologiques, comme des propositions essenlielles susceptibles d'exjilications. Tel est précisément, nous venons de le voir, le point de vue de Tertullien, tel sera celui de tous les chrétiens qui voudront comprendre ce qu'ils croient.
Du point de vue de la foi vivante et spontanée, les formules du Symbole ne semblent pas moins élastiques et entre elles peuvent se glisser quantité de majorations qu'elles n'excluent pas dans les termes. Quand le Symbole dit par exemple : « Je crois en un Dieu », il n'interdit point de se demander quelle est la nature de Dieu et quels sont ses attributs. Quand
il dit : « Je crois en un Dieu en Jésus-Christ, son
Fils et au Saint-Esprit », il pose implicitement la
question de la nature de ces trois personnes divines, celle de leur origine, celle de leur relation. Et ainsi de suite ; si bien qu'en prenant, l'un après l'autre, chacun des articles du symbole romain le plus ancien, il est très facile de montrer qu'il encadre et détermine tout un développement de la pensée dogmatique chrétienne et que même l'ensemble de ces articles encadre et détermine toute la dogmatique chrétienne.
Cela ne veut pas dire qu'ils la contiennent et il y aurait abus à prétendre que la foi d'un évêque romain du milieu du ii" siècle contenait implicitement toute la marialogie qu'accepte aujourd'hui le pape Pie X; mais, et c'est pour nous la remarque importante, le Symbole, pas plus que le Livre n'a pu résister au développement de la foi et, comme le Livre, il na vécu en elle que parce que, grâce à une exégèse convenable, il a pu passer toujours pour en permettre et
en justifier toutes les majorations dogmatiques. 11 en va de même, et pour des raisons analogues, de tous les symboles de toutes les religions. Par une ironie cruelle pour les textes, qui prétendent immobiliser la vérité, le mouvement incessant du dogme naît d'eux souvent et s'alimente d'eux toujours.
[. — Le dogme évolue comme la foi. — Les orthodoxes n'en conviennent pas. — Doctrines de Teitullien et de Vincent de Lérins. — Distinction de la vérité sous-jacente et de sa formule. — La seconde seule évoluerait. — Inexactitude de cette théorie. — Croyances disparues et croyances créées. — Comment les orthodoxes se donnent pourtant l'illusion de l'immulabilité de leurs dogmes. — Ignorance des Mêles. — Atténuations pratiques de certains dogmes. — Une petite élite se rend seule compte de l'évolution.
IL — En théorie, le dogme ne peut pas rester immobile. — Action persistante des forces qui l'ont engendré. — Le dogme n'est pas partout et toujours compris de même. — Il n'a de valeur que s'il est vécu. — 11 porte en lui un élément mystique encore plus variable que l'intellectuel. — Toute religion dogmatique évolue dans son ensemble.
III. — La théologie en face de la foi vivante. — Elle ne peut l'arrêter dans son mouvement. — La foi qui sent et celle qui pense se heurtent cependant vite à la formule dogmatique.
Les remarques que nous avons jusqu'ici formulées nous ont convaincus qu'une véritable religion ne se présente jamais dans ses débuts comme une théorie métaphysique, ni même comme une connaissance organisée ; elle tient toute alors en quelques affirmations, évidemment dogmatiques dans le fonds, mais
simples et pratiques dans la forme. Il est exact que « l'éveil du sentiment précède toujours dans la vie celui de la pensée » (Aug. Sabatier); une religion est donc sentie, vécue avant que d'être pensée; c'est pourquoi ce n'est pas la dogmatique qui organise la foi et la détermine, c'est la foi qui produit les dogmes. Nous savons déjà aussi que beaucoup de dogmes naissent dans les conflits de foi, qu'en un sens ils ont un caractère contingent, et s'enferment, pour ainsi dire, dans des formules de circonstance; c'est pourquoi nous comprenons que M. Loisy ait pu écrire : « Les conceptions que l'Eglise présente comme des dogmes révélés ne sont pas des vérités tombées du ciel et gardées par la tradition religieuse dans la forme précise où elles ont paru d'abord (i). » Cette observation s'applique d'ailleurs aussi bien aux dogmes de n'importe quelle religion révélée qu'à ceux du catholicisme : le dogme suit la marche de la foi qui l'a engendré; il évolue.
C'est là, bien entendu, une vérité que les orthodoxies n'acceptent pas. Saint Paul écrivait aux Calâtes [Gai. 18) : « Même si un ange du ciel vous évangélise autrement que nous ne vous avons évangélisés. qu'il soit analhème! » Et l'écrivain qui empruntait le nom de l'Apôtre pour rédiger la Premièrp, à 7'imo- Ihée (620) s'écriait de même : « 0 Timothée, garde le dépôt, évite les nouveautés profanes! » Ces recommandations se retrouvent dans la bouche ou sous la plume de tous les docteurs de toutes les confessions, et Tertullien pensait fermer la bouche aux hérétiques de son temps en leur prouvant qu'ils n'étaient que
(1) VÉvangile et VÉglise, 2'= édil., 1004. \k 202.
LE nÉVEI,OPPEMENT DU DOGME 217
(les novateurs, que sa vérité, à lui, avait sur la leur le droit d'invoquer la prescription; l'antiquilé d'une croyance deviendrait donc une garantie de sa véracité. Dans un ouvrage célèbre, qui a exercé sur la théologie chrétienne une durable influence, et connu sous le nom de Commonitorium, saint Vincent de Lérins (première moitié du v" siècle; attribuait l'origine des hérésies à l'erreur fondamentale, à la folie étrange et impie de certains hommes, qui, au lieu de considérer le dogme comme une vérité du ciel, révélée une fois pour toutes, s'obstinent à le regarder comme une institution terrestre, qu'on ne saurait conduire à sa perfection que moyennant un perpétuel amendement, ou mieux une perpétuelle correction (i).
Et, ce disant, Vincent n'inventait rien ; bien avant lui TertuUien prononçait déjà que le Seigneur avait institué une doctrine unique et certaine {unum et certitm) à laquelle les gentils n'ont qu'à croire lorsqu'ils la connaissent [De prxscripl., 9). Cette doctrine prélend se transmettre intacte d'une génération d'orthodoxes à une autre génération et, de bonne foi, Vincent de Lérins, commençant son Commoniforium, annonce qu'il va décrire les règles « transmises par les ancêtres, comme un dépôt que nous gardons » {a majoribus tradita et apud nos depùsita)\ la vraie foi, c'est pour lui celle « de l'antique universalité » [veiustir universitatis); alors que l'hérésie ne saurait représenter autre chose que « les ratures criminelles de l'impiété nouvelle » [nefarlas novelke impietatis non
(1) Coinmon., 21 : Quasi non caeleste dograa sit, quod seiuel revelatum esse sufficiat, sed terrena institutio, quae aliter perfici nisi adsidua emendatione, imnio potius reprehensione, non posset.
littera.s, sed lituras) (^). C'est pourquoi il lui semble que la meilleure sauvegarde que puisse trouver l'Église catholique, celle à laquelle elle doit s'attacher surtout, c'est de « s'en tenir à ce qui a été cru partout, toujours et par tous » [quod ubiqi e. quod seinpei\ quod ab omnibus creditum est); en sorte que le critérium de tous les dogmes tient en trois mots : universalité, antiquité, consentement général lunicersitatem, anfiquitatem, consensionem) (2).
Si on s'attachait étroitement au principe posé par Vincent de Lérius. il faudrait singulièrement émonder la dogmatique catholique actuelle. Pour nous borner à un exem[ile, il serait malaisé de prouver que les propositions de foi touchant la Vierge, et particulièrement son immaculée conception, ont été crues partout, toujours et par <ow6; alors qu'au contraire, nous les voyons se dégager peu à peu et lentement de controverses très âpres; d'illustres docteurs, des saints entre tous vénérables, ont énergiquement repoussé l'Immaculée Conception. Et, au lieu de ces exemples, j'en pourrais prendre bien d'autres, sans sortir du catholicisme, qui prouveraient, à vrai dire, que, presque sur aucun point de la dogmatiijue, l'accord réclamé par Vincent ne s'est jamais rencontré. Pour bien comprendre combien il reste illusoire, il faut encore songer que quantité de croyances très chères à la foi, dans le passé, ont aujourd'luii disparu : les premiài"es générations de chrétiens ont vécu dans l'espérance du millenium, c'est-à-dire d'un règne de mille ans du Christ au milieu des justes, sur la terre; et c'est là une conception que l'ortho-
(1 Coiiiiiiu'u., 1 et 0.
i'2 Comman., 2.
LE DÉVRI.OPPEMÈNT m DOGME 219
doxie a rejetée depuis longtemps, comme très grossière. Beaucoup de chrétiens de ranli(juilé, voire de Pères de l'Eglise, ont admis la corporalilé des anges et celle des âmes, doctrines aujourd'hui abandonnées.
Aussi bien, les théologiens romains eux-mêmes se rendent-ils compte du péril qu'entraînerait une application rigoureuse du critérium en question; ils accordent (ju'il est pleinem-ent valable sensu affirmantp, c'est-à-dire que lorsqu'on rencontre une proposition de foi qui a été acceptée partout, toujours et pto- tous, on doit la croire révélée et d'origine divine: mais ils font toutes réserves sensu excludente] autiement dit, de ce qu'un dogme n'a pas toujours été accepté dans les conditions que semble réclamer Vincent, nul ne se trouve autorisé à lui refuser l'assentiment, attendu que, bien que contenu implicitement dans le dépôt divin de la révélation, il a pu n'être pas explicité tout de suite.
Mais, ne serait-ce point là une reconnaissance de la réalité de l'évolution dogmatique? Que non pas. L'Eglise repousse énergiquement et le mot et la chose; elle n'admet aucune modification progressive du sens du dogme, par adaptation à des milieux et à des besoins nouveaux; elle admet seulement quelque hésitation dans la définition du dogme, qu'une réflexion plus approfondie peut améliorer en la rapprochant un peu plus de son objet; elle admet aussi que le trésor de la révélation constitue un fonds d'une incalculable richesse, que la foi n'a pu épuiser tout •d'un coup, qu'elle n'épuisera même jamais. C'est donc l'intelligence de l'homme qui se développe et se précise; la réalité du dogme reste aussi immuable que la vérité.
Aussi bien, dans la pratique, le fidèle, et même le théologien, ont-ils mieux à faire que d'appliquer aux dogmes le principe de vérification proposé par le Commonitorium : il leur suffît de connaître la définition que donne l'Eglise de chacun d'eux et de s'y attacher solidement : là ils trouvent la pleine sécurité- C'est possible; cependant, pour quiconque connaît quelque chose de l'histoire de la foi, toute inquiétude ne disparaît pas devant semblable assurance; et Vincent de Lérins lui-même, tout en affirmant que « l'Eglise du Christ est la gardienne soigneuse et prudente du dépôt des dogmes, qu'elle n'y change rien par retranchement ou addition », en vient à formuler une véritable théorie du développement du dogme, qu'il appelle un progrès [profectus) de la foi, parce qu'il sent tout de même que. durant les quatre siècles du passé chrétien qu'il peut considérer, les fidèles n'ont pas toujours cru la même chose. L'Église, dit-il, met tout son soin à conserver le dépôt de la vérité ancienne; elle s'efTorce seulement d'y introduire toujours plus de clarté et d'intelligence. Et notre auteur de multiplier les métaphores pour faire bien entendre que la foi ne change pas d'objet, que c'est elle-même qui se développe, comme grandit et se transforme le corps d'un enfant, sans pourtant cesser d'être le même(i). Si Vincent avait connu les constatations modernes sur la naissance et la mort des cellules, il aurait hésité à employer une comparaison qui prouverait tout autre chose que ce qu'il prétend établir : il est vrai, le dogme évolue comme l'organisme humain, par changements souvent minuscules, mais
(1) Common., 23.
qui sont aussi ininterrompus et qui éliminent peu à peu ses éléments premiers, pour les remplacer par d'autres : le corps de l'adulte passe pour être le même que celui de l'enfant, mais le physiologiste sait qu'il est entièrement différent, comme différent de l'adulte sera le vieillard.
C'est du point de vue de Vincent de Lérins qu'un des plus notables modernistes catholiques écrit encore aujourd'hui : « L'objet de la foi reste toujours le même, mais non point la manière de le penser et d'y accéder (*) » ; et cela revient à dire, encore plus nettement que le moine du V siècle, que le dogme se compose de deux parties : la vérité sous-jacetile, éternelle et immobile; la formule variable, toujours imparfaite et que les hommes de chaque milieu intellectuel se font à leur mesure. De la sorte, l'histoire des dogmes ne serait que celle d'une suite de formules; c'est là une simple illusion.
Pour reprendre un des exemples que j'avançais tout à l'heure, est-il possible de dire que la conception du millenium qu'exprimait Tertullien et la théorie aujourd'hui orthodoxe du double jugement, le particulier, subi immédiatement après la mort, et le général, subi à la fin des temps, ne soient séparées que par une différence de formule? La foi au millenium n'empêchait nullement Tertullien de croire au jugement dernier et il n'était pas non plus éloigné de croire eu judicium jjarticulare, puisqu'il enseignait que les méchants avérés allaient attendre dans les tourments de l'enfer la sentence suprême. En fait,
(1) Le Roy, Dogme et critique, p. 4, n. 2.
donc, le millenium représente un objet de foi qui a disparu de la conscience chrétienne et pas seulement une formule tombée en désuétude. De même les premiers fidèles vivaient dans la persuasion que le Christ allait revenir pour inaugurer le Royaume prorais; leur mot de ralliement était Maranaiha = le Seigneur arrive ; comme le Seigneur n'est pas arrivé, l'espérance de la 7jaroM5ie s'est peu à peu dissipée; en fait elle ne tient plus aucune place dans la foi courante des chrétiens.
Réciproquement, le culte des saints et toute la marialogie représentent des objets de foi nouveaux et non pas seulement des formules nouvelles, introduits dans la dogmatique orthodoxe longtemps après l'âge apostolique. Les chrétiens n'avaient aucune idée qu'un pouvoir d'intercession pvit appartenir à tel ou tel d'entre eux, avant que le courage extraordinaire des martyrs, d'une part, la survivance dans l'esprit des convertis de cultes de divinités païennes spécialisées quant à leurs attributions, et l'instinct tenace du polythéisme, d'autie part, n'aient fourni à la piété une orientation inconnue aux deux p'remiers siècles. Dans le même temps, la Vierge Marie n'intéressait les fidèles qu'en tant que mère du Christ et on peut dire que les dogmes fondamentaux qui se rapportent à elle ont été engendrés par le développement de la christologie. Les hommes du iv" et du V siècle n'ont i point seulement changé les formules de ces dogmes marialogiques, ils les ont créés; je veux dire qu'ils les ont tirés de leur conscience religieuse et les hommes du Moyen Age ont complété leur œuvre.
Les philosophes musulmans qui, formés sous l'influence des métaphysiciens perses et grecs, entreprirent d'approfondir la notion de Dieu, celle de la
LE nÉVELOPPEMEINT DU DOGME 223
prédestination, celle de la nature de la révélatiou, ou encore de trouver aux versets du Coran un sens intérieur, capable d'alimenter un mysticisme, ou de soutenir une morale vraiment large, ajoutaient de leur cru au dépôt de révélation; ils créaient de nouveaux objets d€ foi et non pas seulement des formules plus amples et plus justes applicables aux vieilles croyances. C'est pourquoi Auguste Sabatier avait raison d'écrire que la « prétendue immobilité des dogmes est une fiction » et qu'ils ont « en réaliié, comme tout le reste, leur évolution inévitable et naturelle (M ».
On comprend d'ailleurs assez bien comment les orthodoxies arrivent à se donner à elles-mêmes lillusion de l'immutabilité de leurs dogmes, dès qu'elles ont dépassé la période vraiment active où ils se forment. C'est que non seulement elles les placent au-dessus de toute discussion, mais c'est encore et surtout qu'elles les réduisent souvent à ne jouer dans la foi qu'un rôle pratique tout à fait accessoire.
D'abord, pour peu qu'ils soient nombreux et compliqués, ils échappent au commun des fidèles. C'est, par exemple, un étonnement, pour quiconque a l'occasion de s'informer de ces choses, que de voir à quel point la plupart des catholiques, au moins dans les pays latins, ignorent jusqu'à l'essentiel de la religion qu'ils pratiquent, et pour laquelle même ils montrent
^^1) A. Sabatieu. La Vie infime des dof//iies, p. 3.
quelquefois beaucoup de zèle. Les dogmes ne les gênent pas et ils n'éprouvent pas le besoin de les modifier : ils ne les connaissent pas, ou, s'ils sont capables, à la rigueur, d'en répéter la formule, telle que le catéchisme la leur a laissée dans la mémoire, ils se montrent tout ù fait inaptes à en donner la moindre explication; ils n'y ont jamais réfléchi et leur foi, en ce qui les touche, n'est qu'un mécanisme. Il est de même curieux de voir combien de propositions manifestement hérétiques, et dûment condamnées, risquent certains autres catholiques qui se croient en état de raisonner sur leurs croyances. Je rappelais tout à l'heure le dogme de l'Immaculée Conception; il n'en est guère qui soit plus exposé aux interprétations fantaisistes, erronées ou même ineptes, et, pour ma part, je ne compte plus les prétendus catholiques que j'ai rencontrés et qui le confondaient avec le dogme de la conception virginale du Christ. La vérité est que dans la religion catholique, làoij les habitudes de l'ambiance n'entraînent pas tout homme tant soit peu éclairé à étudier ses croyances (comme en Allemagne), une grande partie des fidèles se contentent d'accomplir leurs « devoirs », sans leur permettre de déborder sur leur vie intellectuelle; d'autres, les plus zélés, remettent entre les mains de leur directeur de conscience le soin de réfléchir pour eux et, pratiquement, leur vie religieuse s'appuie sur des indications de confessionnal, qui font des dogmes les adaptations nécessaires; et il reste un groupe infime de croyants, mis à part le clergé instruit, bien entendu, qui sait et qui pense.
L'orthodoxie catholique est encore bien mieux partagée, à ce point de vue, que l'orthodoxie grecque
et, à la vérité, toutes les confessions chrétiennes, toutes les confessions de toutes les religions révélées, atténuent, pour ainsi dire, leur dogmatique dans l'application pratique que leurs fidèles les obligent à en faire. Ce qu'il peut se trouver en elle de périmé, de vraiment inacceptable, dans un milieu donné, n'y est ainsi perçu que par une élite peu nombreuse et dont les réflexions, quand elle en fait, n'atteignent que très difficilement la masse des fidèles. De nos jours, le récit de la création du monde, qui se place au début de la Genèse^ ne saurait, pris au pied de la lettre, trouver créance près d'aucun homme cultivé ; aussi bien nombre de catholiques éclairés s"étonnent-ils tout haut que l'Église le maintienne dans son enseignement, sans lui restituer son caractère mythique. Pourquoi le ferait-elle? Pour marquer sa déférence à l'égard des résultats certains de la science? Sans doute; mais outre qu'il lui faut beaucoup de temps pour reconnaître que des résultats acquis par la science sont certains, elle ne souffre pas, ses fidèles non plus, de ce désaccord évident. Elle, interprète le texte et se persuade que la vérité biblique bien entendue rend le même son que la vérité scientifique; eux, se contentent de l'assurance qu'elle leur donne qu'il n'y a pas de contradiction entre la Science et Dieu; et ils continuent d'étudier la géologie, s'ils ont le goût de le faire, tout en parlant avec respect de l'œuvre des six jours.
Voici, pris tout à fait ailleurs, un autre exemple du même phénomène. Le bouddhisme s'est implanté au Japon depuis longtemps; or on ne saurait aisément soutenir que le bouddhisme soit une doctrine qui pousse beaucoup à l'action, et il n'est pas de peuple
226 l'évolution des dogmeç
plus actif actuellement que le japonais, plus fier de ses exploits, plus désireux d'en accomplir d'autres; la vie ne lui paraît pas méprisable, elle ne peut que i lui sembler trop courte pour y loger tout ce quïl voudrait faire. 11 n'est donc plus touché par les raisons qui ont déterminé l'initiative du Bouddha, et le rêve du Maître pour arrêter la vie personnelle, la dissiper -dans l'anéantissement divin du nirvana, néveille plus en lui de profondes sympathies. Qu'en résulte- t-il? Le bouddhisme japonais n'abolit point la doctrine essentielle du Tataghâta, mais, dans la pratique, il n'en tient plus compte : il prêche une morale très active et il exalte, pour sa part, le patriotisme chauvin et l'esprit militaire entreprenant de lEmpire du Soleil Levant modernisé.
Si l'expérience prouve que le dogme est encore moins immobile dans son fonds que dans sa forme, que c'est l'objet même de la foi et non pas seulement la formule qui en ouvre l'accès, qui se modifie et s'adapte aux besoins religieux nouveaux, quelques réflexions de caractère plus général et théorique achèveront de nous persuader qu'il n'en saurait, en aucun cas, être autrement, que tant que le dogme vit, il n'y a point de terme à son travail d'évolution.
Il est a priori bien peu prabable que les phénomènes qui ont enfanté le dogme bornent leur action à sa naissance, qu'ils s'arrêtent lorsqu'ils ont déterminé le thème élémentaire qu'est en etïet le dogme à son début; ou que tout leur effort consiste, à jiarlir de
LE DÉVELOPI^EAIENT DU DOGME 221
ce moment-ln, à perfectionner sa forme, sans jamais enrichir son fonds, et que leur puissance d'initiative ne s'applique jamais qu'à la création de dogmes nouveaux,
<( Le dogme, dit justement A. Sabatier, c'est la langue que parle la foi. » Or. de toute évidence, la foi ne parle pas la même langue partout. Je n'entends pas seulement qu'elle n'emploie pas les mêmes mots pour exprimer les mêmes idées, ce qui ne serait qu'un truisme; je veux dire qu'elle ne se nourrit point des mêmes idées et que, sous des formules identiques, elle place des concepts très différents, selon les milieux où elle se développe, selon l'état de civilisation intellectuelle et même matérielle des hommes qui la portent en eux.
Croit-on, pour reprendre un exemple proposé par l'éminent exégète protestant dont je viens de rappeler le nom, que le mot Dieu éveille la même idée, réponde à la même notion dogmatique dans la conscience religieuse des fidèles très divers qui assistent à une messe le dimanche? Est-ce qu'en ce cas « l'objet de la foi » est le même pour l'humble femme du peuple et pour le théologien, pour le simple fidèle, d'esprit ordinaire et de culture moyenne, et pour le moderniste? La représentation que les uns et les autres se font du mystère eucharistique est-elle aussi la même? Je pense que personne ne le soutiendrait.
On pourrait, il est vrai, faire observer qu'il existe une dcfinilio ecclesiœ. que c'est à elle qu'il convient de s'en tenir; que si la conception que la bonne femme se fait de Dieu ou de l'eucharistie pèche par défaut, celle du moderniste pèche sans doute par excès et qu'en tout cas, ni l'une ni l'autre ne modifient la
réalité sous-jacenle, l'objet réellement existant de la foi. Sans doute; mais nous avons, dans la première partie de cette étude, montré quelles incertitudes présente toujours la révélation; nous savons que l'homme n'atteint jamais une réalité objective en dehors de sa conscience quand il s'agit de religion, qu'en fait sa foi se crée à elle-même son objet; qui donc saura déterminer la relation d'une représentation de foi à sa réalité sous-jacente, toujours insaisissable? Ne soyons pas dupes des mots : la simple dévote et le croyant réfléchi, assis côte à côte dans la même assemblée liturgique, ne se représentent pas différemment le même « objet », ils se représentent deux « objets » différents.
A fortiori on peut penser que des milieux très divers par la dislance, le temps ou la structure, marquent des écarts bien plus grands encore dans le progrès dogmatique, que ceux qui se manifestent dans les esprits différents de contemporains et de compatriotes.
Quand les premiers chrétiens, ceux que Jésus attira ou que les Douze gagnèrent, s'attachèrent à l'espérance de la résurrection de la chair, ils ne firent que garder une croyance généralement acceptée alors dans leur milieu. Ils étaient Juifs et les Juifs n'avaient jamais bien compris la division de l'être humain en deux parties, le corps et l'àme; vers le temps de Jésus, le dualisme de la nature humaine s'était bien implanté en Israël, mais il ne s'y trouvait pas chez lui et, en fait, il venait du dehors. A des hommes qui ne concevaient pas clairement ce qu'on pourrait appeler la personnalité de l'âme et qui imaginaient cette dernière plutôt comme le souffle de la vie, que
comme une réalité indépendante du corps et capable de lui survivre, il semblait naturel que la récompense et le châtiment dans la vie éternelle — puisque l'idée de la vie éternelle avait fini par s'imposer à eux — s'appliquassent à l'homme tel qu'ils le voyaient, à l'homme corporel réanimé. Mais lorsque la foi commença à se répandre chez les Grecs, elle y rencontra une doctrine dualiste très ferme, que venait fortifier un grand mépris pour la matière dont était fait le corps. L'élément considérable dans l'homme, le seul qui fût digne de jouir d'une vie à laquelle sa nature semblait le préparer, c'était l'âme; à quoi bon rassembler la poussière des corps décomposés, et imposer à l'âme divine l'inutile poids de la chair pour réternité? Beaucoup de convertis de la genlilité se tinrent ce raisonnement et montrèrent la plus grande répugnance à accepter le dogme apostolique de la résurrection de la chair; les plaidoyers que les docteurs multiplièrent en sa faveur, et l'affirmation dont il est l'objet dans le symbole romain, sont là pour témoigner de la peine qu'il eut à s'imposer. L'extrême rareté, sur les anciennes tombes chrétiennes d'Occidentaux, de formules qui fassent allusion à la future nouvelle vie du corps, alors que fort nombreuses s'y rencontrent celles qui ont trait au refrigerium, au rafraîchissement de l'âme en Dieu, en témoigne également.
Le dogme en cause finit tout de même par se faire accepter parce que l'Écriture le recommandait, parce que la résurrection du Christ semblait le garantir et surtout parce qu'il otTrait aux chrétiens ignorants une représentation très claire de la survivance de l'homme. Il n'en reste pas moins vrai que, durant
L EVOLITIOX DES DOGMES
assez longtemps, la foi des Orientaux et celle des Occidentaux n'ont point coïncidé du tout sur une croyance que, de toute évidence, le Christ avait professée, et qu'en retenant à la fois les conceptions juives sur la résurrection des corps et les doctrines grecque^^ sur l'immortalité de l'àme, l'orthodoxie a juxtaposé deux contraires.
Lorsque le symbole romain eut été formulé, il s'imposa très vite atout l'Occident et nul doute qu'en y ajoutant, comme nous l'avons dit, la croyance en la rédemption, les Occidentaux n'aient trouvé en lui, durant longtemps, la pleine satisfaction de leurs désirs de foi; ils le complétèrent, grâce à quelques explications que leur fournirent Tertullien et iSovatien, et longtemps ils s'en tinrent là. Ils s'y tenaient encore au milieu du iv° siècle, alors que les querelles touchant la nature du Christ et sa relation au Père, passionnaient, depuis un siècle, les Orientaux. La sécheresse juridique de la règle de foi romaine ne pouvait suffire aux philosophes chrétiens d'Alexandrie, et quand ils eurent quelque peu médité sur elle, ils l'emplirent « d'objets de foi » qu'elle ne prévoyait pas, qu'en tout cas ses rédacteurs n'avaient jamais songé à y mettre. Qui soutiendra qu'il existait identité d'objets entre la religion du roi Chilpéric, qui prétendait posséder sur la Trinité des lumières particulières, celle de ses leudes ou même celle de ses évêques, et la religion pour laquelle, dans le même temps, les habitants de Constantinople se passionnaient jusqu'à la bataille? A considérer même la plus immobile, en apparence, de toutes les dogmatiques, la plus simple et la plus difficile à modifier, celle de l'islam, a-t-elle abouti aux .mêmes conceptions.