CONCLUSION
De l'ensemble des remarques que nous a suggérées l'étude de la vie des dogmes, nous tirerons d'abord cette conclusion qu'un dogme, considéré du point de vue historique , se présente toujours non comme un fait divinement révélé à l'ignorance de l'homme, mais bien comme la combinaison laborieuse et toujours changeante d'une collectivité humaine; c'est avant tout un phénomène social et il accumule, durant son existence, le travail de la foi, souvent très actif, d'un grand nombre de générations. L'argument du consentement universel que les théologies chrétiennes emploient encore quelquefois pour prouver l'existence de Dieu, suppose que l'être humain porte au fond de sa conscience, comme un des instincts primordiaux de son espèce, le sentiment religieux; sans discuter ici la question de savoir si, en fait, tous les hommes l'ont possédé et s'il est vraiment primitif, nous pouvons bien accorder qu'il est très ancien et que le mérite lui revient sans doute d'avoir puissamment aidé l'homme à se distinguerde la brute. En principe, le dogme c'est Texpression que se donne ce sentiment dans un certain milieu, et qui se constitue par la collaboration anonyme et aveugle de toutes les aspirations, de tous les désirs, de
toutes les impressions qu'éprouvent, touchant son objet, les hommes qui l'acceptent.
Né du sentiment religieux, en fonction de l'acquit intellectuel d'un certain milieu, il ne saurait demeurer immobile qu'autant que ce milieu ne change pas; il subit le sort commun des œuvres sociales; il évolue avec la société qui l'a engendré. A vrai dire, il n'est pas par lui-même; il ne constitue qu'une abstraciion, dont la réalité gît dans la foi vivante et non point ailleurs, et la vie de la foi suffit à le vider de sens : la chrysalide abandonnée par le papillon qu'elle contenait n'est plus rien que Tenveloppe, désormais inerte et inutile, de l'insecte envolé qui n'y rentrera jamais; mais sa poussière, dispersée et rejetée au creuset d'où sortent tous les êtres, trouvera un jour un emploi nouveau. De même les éléments dissociés du dogme abandonné par la foi et devenu inutile aux hommes, se retrouveront peut-être un jour dans quelque nouvelle construction religieuse.
Nous concluerons, en second lieu, que les diverses religions dogmatiques ne se rendent point un compte exact de la réalité de leur propre vie. Si elles proclament l'invariabilité de leurs dogmes avec une assurance si ferme, c'est qu'elles ne sortent pas d'ellesmêmes, ou qu'elles se croient — c'est leur raison d'être — chacune en face detoutesles autres, seules divines,révélées, véridiques et éternelles. Aucune ne consent à reconnaître en soi les caractères de l'imperfection et de la fragilité humaines, qu'elle se montre toujours prête à dénoncer chez ses rivales, avec une grande perspicacité; elle n'a le sens de l'histoire que pour les autres.
Aujourd'hui même, dans notre Occident, où tant
CONCLUSION -^'ll
de prêtres de diverses confessions ont étudié et appris, il n'est pas rare de voir l'un d'eux, excellent critique quand il parle des croyances qui ne sont pas les siennes, s'arrêter brusquement, se dérober aux conséquences les plus impérieuses des principes qu'il vient d'appliquer si bien à autrui et prétendre réserver à ses propres convictions un traitement de faveur. A qui s'en étonne, il répond tranquillement que la vérité divine a le droit de n'être [toint confondue avec l'erreur humaine. Beaucoup de livres catholiques, par ailleurs excellents, se trouvent irrémédiablement gâtés parce naïf manquement à l'objectivité scientifique. D'autres confessionnels vont plus loin : suivant le procédé bien connu de toutes les théologies, ils posent implicitement leurs postulats dogmatiques comme une thèse à démontrer, et ils choisissent dans les faits du passé ceux qui ne répugnent pas à la démonstration ; un peu d'habileté littéraire suffit ensuite à les organiser et à leur donner l'apparence de la réalité de l'histoire. Ce que cette opération offre de plus curieux, c'est qu'elle ne recouvre, le plus souvent, aucune supercherie; elle s'inspire seulement d'un parti pris inconscient, qui es-t la négation même de l'esprit historique.
Peu importe d'ailleurs; l'histoire des dogmes, de tous les dogmes, dans toutes les religions, devient chaque jour plus précise et plus sûre ; elle illustre d'exemples, toujours plus nombreux et plus probants, la grande loi de l'évolution que subissent les croyances des hommes, comme leur corps, leur esprit, leurs connaissances, leurs mœurs, leurs institutions et le monde même qui les entoure, jusqu'au soleil qui les
éclaire.
Bien entendu, il y aurait exagération et imprudence à appliquer dans toute sa rigueur et. si j'ose ainsi dire, sous tous ses aspects, le terme de bn à l'évolution des croyauces dogmatiques. Ce qui est une loi. c'est qu'elles se transforment ; mais le mode de leur transformation n'est point fixe ; il est impossible de prévoir les formes qu'il adoptera, et nous avons établi que son rythme se montre si variable, selon Jes milieux et les circonstances, qu'en vérité il échappe à toute formule. L'étude d'un dogme ne nous met pas en présence d'un ouvrage de la nature, où les hasards ne sont jamais que des accidents, que domine et élimine, à peu d'exceptions près, l'enchaînement régulier de phénomènes constants; elle nous montre une œuvre sortie du cerveau humain, où les impressions ne se succèdent pas dans un ordre fatal, où les contingences retentissent en conclusions et en déterminations plus ou moins durables, où les influences les plus fugaces en apparence peuvent laisser une trace indélébile, où les préoccupations diverses de la pensée, en se totalisant, se pénètrent l'une l'autre, agissent et réagissent les unes sur les autres, pour enfanter les combinaisons parfois les plus surprenantes.
Toutefois, si faute de renseignements assez cohérents et assez précis, il ne nous est pas toujours possible d'expliquer intégralement l'enchainement des faits qui ont déterminé les diverses formes où s'enferme l'évolution des dogmes, nous en apercevons l'ensemble assez clairement pour afiirmer avec certitude qu'un seul et même sentiment l'anime; il , est comme la trame sur laquelle la vie religieuse |,de l'humanité a brodé.
CONCLUSION 34ri
Du point de vue de l'historien non confessionnel, le symbole de foi qu'un libre croyant, un Auguste Sabalier, ou un Jean Réville, construit au fond de sa conscience, pour diriger sa propre vie religieuse, a ses racines les plus profondes dans le grossier fétichisme du sauvage. Je veux dire que l'homme s'est élevé, par une transformation ininterrompue de son sentiment religieux, de la forme la plus basse de la religion à la conception de la « religion pure », laquelle n'est encore, d'ailleurs, que le rare privilège d'une petite élite. Et en dernière analyse, il faut bien reconnaître de grands rapports entre ce progrès évident et ce qu'on nomme, dans le langage courant, l'application d'une loi naturelle.
Est-ce donc la notion de la « religion pure » qui tient la vérité et devance l'avenir? Toutes les dogmatiques doivent-elles successivement disparaître au cours des âges, après une série de recompositions de plus en plus simples de leurs éléments dissociés par la science, et l'humanité trouvera-t-elle la satisfaction ultime de son sentiment religieux dans la seule conviction qu'une Force consciente et bienveillante a suscité l'homme, le guide, l'inspire durant son passage sur la terre et recueillera de lui ce qui mérite de survivre, quand sa dernière heure sonnera? Je ne saurais le dire; en tout cas, je n'oserais prévoir dans quel lointain devenir luira le jour où tous les hommes borneront leur désir de linconnaissable à cette foi raisonnable. Et pourtant, à parler franc, je ne crois pas même quelle marque le terme de l'évolution religieuse de l'humanité : le besoin religieux subira d'autres transpositions encore, qu'il serait puéril de chercher à prévoir, et jamais, sans
doute, l'homme ne cessera d'être « un animal religieux ». comme il est un «animal politique », et ses aspirations religieuses ne trouveront jamais leur forme parfaite plus que ses agitations politiques ne l'immobiliseront dans les cadres d'une constitution définitive. Si pareils phénomènes pouvaient se produire un jour, l'homme ne serait plus l'homme.
l'ages