LA MORT IJI- DOG.ME 'VAÏ
dans celle du brahmane, dans celle du mazdéen, dans celle du juif ou du bouddhiste, aussi bien que dans celle du syncrétiste grcco-romain du ni' siècle, dans celle du chrétien et dans celle du musulman. Chacune en les acceptant, les accommode à sa perspective particulière et les revêt d'une forme qui lui convient ; elle ne fait pas davantage.
En dehors même de ces ressemblances générales, qui aboutissent à des affirmations dogmatiques plus ou moins analogues, dont le perpétuel recommencement, dans les religions successives, montre bien la faculté (jirelles possèdent de renaître de leurs cendres, il en est d'autres plus précises, plus particulières, par lesquelles se manifeste encore mieux le phénomène de la recomposition des dogmes défunts.
Nous n'avons pas à redire ici ce que nous avons déjà exposé quand nous avons étudié la naissance du dogme ; nous savons qu'il puise dans l'ambiance oii il se produit les éléments qui constituent sa substance. Or, de ces éléments, beaucoup ne sont que les débris de dogmes plus anciens que l'évolution a conduits à la ruine ; les autres viennent de religions parallèles, ou sont engendrés par la féconde rencontre entre deux conceptions d'origine différente. Les premiers seuls nous intéressent en ce moment. Par exemple, sur le fonds judaïque, qui forme partout sa base, la dogmatique chrétienne s'est édifiée en reprenant, pour amjdilier l'Eucharistie, la vieille idée païenne du sacrifice de communion, dont il faut sans doute chercher les racines dans le totémisme, dans la pratique désuète au temps apostolique de l'absorption rituelle et régénératrice de l'animal sacré ; en adoptant pour développer le sacrement du baptême, l'idée de
laptirilicalion par l'eau lustrale, à laquelle sans doute personne ne croyait plus guère et celle de l'impureté spécifique de la chair humaine, courante en Orient ; en transposant les histoires mythologiques relatives aux filiations divines, dont souriaient tous les hommes raisonnables; plus tard, en recueillant la notion de divinité féminine qui a, pour ainsi dire, nourri la marialogie et en acceptant la foi en des héros protecteurs, élément capital du culte des saints intercesseurs.
Ces notions, pour la plupart périmées sous la forme qu'elles avaient autrefois revêtue et que la foi vivante s'assimilait de nouveau, la théologie nouvelle les a traitées en fonction des postulats premiers de la croyance chrétienne et non pas toujours, d'ailleurs, dans le même esprit, car elle-même n'a point toujours puisé son inspiration à la même source. Platonicienne avec les Alexandrins et saint Augustin, aristotélicienne avec les scolastiques, kantienne ou, si l'on veut, scientifique avec les modernistes, thomiste avec les orthodoxes romains, elle n'a point cessé de travailler sur le même fonds d'affirmations, de les coordonner, de les expliquer, de les commenter, sans pouvoir empêcher que les antiques superstitions, lentement remontées des obscures profondeurs de la foi populaire, ne continuent de les pénétrer peu à peu et ne les altèrent. Aujourd'hui etdepuis longtemps, le paganisme éclate aussi bien dans le catholicisme des paysans espagnols que dans l'orthodoxie des moujiks russes.
N'exagérons rien : tout ne renaît pas des dogmes défunts. Pas plus que ne reparait dans sa figure, son apparence et sa pensée l'être éteint dont la substance chimique, retournée à la terre féconde, sert à composer d'autres êtres, pas plus un dogme ne reparaît dans
la forme qu'il revêtait, dans la place qu'il occupait, dans le rapport qui le liait à d'autres dogmes, dans l'esprit qui l'animait : tout cela est définitivement mort du jour où le sentiment religieux le rejette. Comme dans l'être physique, nourri de la décomposition, c'est la matière du dogme qui dure ; ce sont les morceaux disloqués de la pensée humaine qui l'a une fois composé et que perpétuellement les religions diverses rassemblent et recomposent. En dernière analyse, plus que les dogmes eux-mêmes, c'est le désir des dogmes, l'espoir de la sécurité dans l'affirmation, qui vit au cœur des hommes religieux et c'est, lui qui, inlassablement, sans se douter qu'il ne fait que rajuster des vérités défuntes, poursuit la consolante chimère de la Vérité éternelle.