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CHAPITRE V L'interprétation

1. — Singularité de sa prétention : expliquer la vérité mieux que Dieu. — Comment l'exégèse théologique traite les textes. — Divers procédés d'interprétation.

H. — Comment une adaption nouvelle des textes se fait accepter des autorités. — Comment s'établit et de quelle nature est le magistère de l'Eglise. — Comment il s'applique en l'espèce.

III. — Limites de l'élasticité des textes. — Epuisement fatal de l'interprétation. — La résistance des Eglises conservatrices. — Pourquoi elle est condamnée à l'impuissance.

IV. — Conclusions. — Impossibilité d'accepter la définition orthodoxe du dogme. — La loi du changement domine toutes ses prétendues justifications. — Elle le domine lui-même.

A lire la plupart des Livres sacrés des grandes religions révélées, on ne sent guère, il faut l'avouer, la nécessité d'explications très développées : leur sens paraît d'ordinaire évident à quiconque n'apporte pas à leur étude un esprit prévenu ; les difficultés, quand il s'en trouve, sont d'ordre philologique ou historique: j'entends qu'elles viennent d'un mauvais état du texte ou de l'ignorance oîi il nous laisse des circonstances, du milieu précis dans lequel se place tel épisode ou tel discours. D'ailleurs, à y rétléchir, c'est une pré-

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lention singulière que d'entreprendre d'expliquer la vérité divine mieux que Dieu lui-même n'a cru à propos de le faire; l'excuse de cette outrecuidance c'est que sans elle aucune religion fondée sur un Livre ne pourrait vivre. Il ne s'agit point, je le répète, de déterminer avec certitude le sens véritable, ainsi que s'efforce de le faire un savant non confessionnel, mais, tout au contraire, d'obscurcir ce sens-là et de lui en substituer un autre qui soit conforme à la réalité impérative de besoins religieux donnés.

L'opération peut être singulièrement laborieuse et parfois les explications déjà exir^tantes la viennent encore compliquer; pourtant elle aboutit toujours au résultat souhaité, avec plus ou moins de bonheur, sans doute, mais sûrement, parce que dans un conflit entre le texte et le fait, c'est le texte qui cède fatalement. Au cas où, par impossible il se refuserait à tous les accommodements, il reste la ressource suprême de ne plus tenir aucun compte de lui, de l'enkyster, pour ainsi dire, au milieu des doctrines qu'il contredit, et de le lire paisiblement, avec la volonté de ne pas le comprendre : ainsi est-il entendu dans l'apologétique romaine que le Jésus du iv* Évangile est identiquement le même que celui des Synoptiques et que leurs propos réciproques sont interchangeables, les uns passant pour le simple complément des autres; et cela au mépris de la conclusion diamétralement opposée qui ressort de la plus superficielle des comparaisons.

Toutefois, avant que d'en venir à celle périlleuse extrémité, l'exégèse théologique dispose de plusieurs moyens pour réduire un texte récalcitrant. -

Elle peut d'abord l'interpréter dans sa lettre, toute

question d'authenticité mise à part. Elle peut, par exemple, décider que lorsque saint Paul termine une lettre (II Cor. 13^3] par cette formule : « La grâce du Seigneur Jésus-Christ, l'amour de Dieu et la communication du Saint-Esprit soient avec vous tous », il professe ouvertement le dogme de la Trinité, interprétation qui ne soutient pas un instant l'examen, pour peu qu'on tienne compte de la théologie de saint Paul, autrement dit qu'on replace le texte dans son milieu véritable.

Elle peut favoriser une interpolation décisive, comme celle du verset dit des Trois témoins célestes dans la première Épître de Jean (5") : « Car il y en a trois qui rendent témoignage dans le ciel : le Père, lé Verbe et le Saint-Esprit , et ces trois-là ne sont qu'un ». Confirmation si éclatante du dogme trinitaireque toutes les incertitudes s'effaceraient devant elle et que toutes les contradictions même perdraient leur crédit s'il n'était aujourd'hui démontré qu'elle n'a vu le jour que dans la seconde moitié du iv^ siècle. Jusqu'ici pourtant la théologie romaine a refusé de s'incliner devant l'évidence.

Elle peut nier une contradiction, ou la réduire de force; par exemple, affirmer que Jésus, descendant de David par Joseph, selon les généalogies du i*"" et du m" Evangile, a pourtant été engendré par le Saint- Esprit et nullement par Joseph; alors qu'en réalité la proclamation de la naissance davidique du Christ et celle de sa naissance miraculeuse, d'une vierge, représentent clairement, au jugement de tout exégète indépendant, deux étapes de la foi chrétienne touchant la venue en ce monde du Messie ; toutes deux, d'ailleurs, sans aucun rapport avec des faits véritables.

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Elle peut surtout, et de tous les procédés dont elle dispose, c'est le plus efficace, autant que le plus commode, se détourner de la lettre du texte et ne s'attacher qu'à « son esprit ». C'est bien le cas de dire que si la lettre tue, l'esprit vivifie. La lettre, le sens réel et vraiment historique du texte, accepte un éclaircissement verbal, si elle n'est point, par ellemême, tout à fait claire, mais elle n'enferme et on ne peut tirer d'elle que la pensée dont l'a chargée l'écrivain qui l'a fixée; or, l'interprétation selon l'esprit lui apporte autant d'idées nouvelles qu'il est nécessaire pour lui rendre la vie que son immobilité lui fait bientôt perdre. Tantôt elle traite le texte suivant la méthode allégorique ou symbolique, tantôt elle devine sous les mots un sens beaucoup plus élevé que celui qui frappe l'entendement du vulgaire, et que saint Thomas d'Âquin nomme le sens spirituel-^ d'autres, théologiens le nomment, eux, mystique, ce qui, dans le fond, revient au même.

En employant convenablement la première méthode, Philon d'Alexandrie démontrait, au r"" siècle de notre ère, que la Loi de Moïse et la philosophie grecque s'accordaient parfaitement; Origène, au iii*^ siècle, donnait droit de cité dans le christianisme aux grandes conceptions platoniciennes ; et, à tous les âges de la foi, les docteurs chrétiens découvraient dans l'Ancien Testament une préfiguration parfaitement claire du Nouveau. D'autre part, la conviction qu'un texte possède un. ou même plusieurs sens spirituels, qu'il peut être indéfiniment creusé sans que jamais sa substance s'épuise, quand la pensée divine est en lui, enfonce fatalement dans l'esprit du théologien l'opinion implicite qu'il se dilatera aussi indéfiniment, pour rece-

voir toutes les interprétations qu'il faudra; il suffira d'apporter à l'opération un esprit délié et ingénieux. Je prends un exemple : nous lisons dans le Deutéronome '2o^ : « Tu ne muselleras pas ton bœuf quand il foule le grain », simple allusion à un vieux tabou Israélite; mais saint Paul lit ce texte et il en tire tout un enseignement, selon lequel les fidèles ont le devoir de nourrir ceux qui leur prêchent l'Évangile (I Cor. 9^-1^). Nous ne nous avancerons point trop en soutenant que l'auteur du Deutéronome n'avait point prévu pareil usage de son verset et, plus généralement, que les écrivains qui ont rédigé les livres de la Bible juive auraient été surpris d'apprendre qu'ils avaient semé dans leurs écrits tant de types ou figures de Jésus-Christ et de son œuvre future; cependant les théologiens les y découvrent avec assurance.

Cette accomodation des textes à des besoins que leurs auteurs ignoraient et ne pouvaient même soupçonner, exige souvent beaucoup de subtilité; il y faut joindre, s'il s'agit d'un verset isolé, l'omission du contexte, quand il contrarie l'interprétation proposée; et s'il s'agit, au contraire, de l'application à tout un écrit, voire au Livre lui-même, d'une doctrine nouvelle, ou seulement d'un esprit nouveau, il faut, de parti pris, mépriser la réalité de l'histoire. Ce sont là opérations que les théologies accomplissent avec une merveilleuse aisance, pour peu qu'elles en aient licence et devant lesquelles la foi populaire, inconsciente des pires difficultés, recule bien moins encore. Qu'elles

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soient parfois indispensables, je n'en doute pas et je l'ai assez répété; mais là n'est point la question. Si nécessaires qu'elles puissent être, elles ne se font point accepter du commun des fidèles, de celui qui ne pense, ni ne sent, et ne voit de vérité que dans l'immutabilité, en invoquant leur seule urgence.

11 suffit, pour s'en rendre compte, de songer un instant à la position actuelle des catholiques modernistes vis-à-vis de la masse catholique : si jamais réforme a pu paraître nécessaire, c'est assurément celle que proposent ces penseurs généreux quand ils réclament l'adaptation des formules dogmatiques et de la mentalité théologique à l'esprit moderne et à la science. Il y a quelques années, on les écoutait avec faveur dans les milieux orthodoxes; on leur faisait honneur, et c"étaitjustice, de leur iutelligence et de leur libéralisme ; leurs ennemis du dedans, sans désarmer, semblaient incliner à quelques concessions: mais le pape a parlé ; il a condamné leur tentative et visiblement, s'ils gardent la confiance d'une élite, qui attend en silence des temps meilleurs, la multitude des catholiques s'est détournée d'eux, et leurs adversaires triomphent sans retenue.

Ce désarroi du catholicisme libéral tend à prouver qu'une adaptation des textes à une mentalité religieuse nouvelle a besoin, pour se faire accepter du commun des fidèles, d'être au moins implicitement sanctionnée par les autorités de l'Église. Dans les religions où il n'y a réellement pas d'Église, comme l'islam, par exemple, je veux dire oij les fidèles, unis par une communauté de croyance, n'ont pourtant point établi au-dessus d'eux un clergé maître des rites et guide nécessaire de la loi, l'autorité réside à la

fois dans ropinion des théologiens, des docteurs de laLoi religieuse et dans l'exemple des hommes que l'on s'accorde à reconnaître comme saints. Lesthéologiens sont censés comprendre toute la Loi qu'ils font profession d'étudier sans cesse, et en donner, par conséquent, les interprétations les plus sûres ; les saints passent pour particulièrement agréables à Dieu et leur initiative ressemble à une inspiration.

Ainsi les Musulmans, quoique très convaincus que la révélation proprement dite est tout entière contenue dans le Coran et qu'Allah n'aura plus à communiquer avec aucun homme, comme il la fait avec Mahomet, acceptent parfaitement qu'un songe puisse apporter à un personnage privilégié un avis profitable de Dieu ou du Prophète: là gît la grande ressource dont usent les marabouts et fondateurs de confréries pour établir leur prestige. Nombreux sont les illuminés, plus ou moins sincères, qui ont circulé et qui circulent encore dans le monde muisulm.an et auxquels leurs fidèles reconnaissent la qualité de prophètes {nabi); communément, ils passent pour infaillibles et on leur attribue le don du miracle. Comme l'islam répugne au développement dogmatique, parce qu'il réduit au plus strict minimum son credo métaphysique, le rôle de ces tiabi se borne soit à- réchauffer le fanatisme de ceux qui les écoutent, par un commentaire, approprié aux circonstances, de quelques prescriptions coraniques, soit à implanter certaines pratiques pieuses, soit à ergoter sur des détails de casuistique, et surtout à prêcher d'exemple. C'est ce que font également les saints bouddhistes. Assurément, l'action de ces hommes a plus d'importance au point de vue des rites

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et des pratiques qu'à de celui des dogmes ; remarquons-le cependant, en eux, s'affirme, plus ou moins voilée, la foi à la persistance de l'inspiration après la rédaction du Livre et l'instinct très sûr des croyants qui rapporte à Dieu, source de la Vérité révélée, toute interprétation qu'il devient utile d'en donner, toute application particulière qu'il en faut faire, partant toute extension qu'on lui impose.

Je n'ai pas à expliquer ici par le détail comment s'édifie historiquement une Église, une organisation cléricale, qui finit par dominer entièrement le peuple des fidèles (les laïques;, ainsi qu'il arrive dans le catholicisme ou le lamaïsme (c'est-à-dire le bouddhisme thibétainj; mais il est clair que son autorité est constituée par la réunion dans les mêmes mains de la science du théologien et de l'inspiration du saint. Pour mieux dire. l'Église — j'entends toujours les autorités ecclésiastiques — dispose d'une science théologique supérieure à celle de tous les théologiens et d'une inspiration plus constante, plus ample et plus certaine que celle de tous les saints : en sorte qu'elle seule peut décider si une théorie de théologien est juste, si un homme réputé saint mérite d'.être cru comme tel et d'être imité ; toute théologie n'a de valeur, toute sainteté n'a de prix que sanctionnées par elle et, au vrai, qu'absorbées par elle. C'est peu à peu, et spécialement, parce que la psychasthénie de la plupart des fidèles veut se sentir rassurée par une règle fixe, garantie elle-même par un pouvoir efficace et compétent, que les clergés acquièrent sur la foi cette puissance de direction, dont le terme logique est l'infaillibilité.

L'Eglise catholique, qui fait remonter son institution à la volonté formelle du Christ et dont le chef se croit le légitime représentant sur la terre du Dieu incarné, fait reposer le droit qu'elle se donne de commander absolument à tous ses fidèles, touchant leur foi, leurs mœurs et leur discipline, sur la promesse que Jésus lui aurait faite de rester toujours au milieu d'elle, sur le privilège qu'il lui aurait octroyé déjuger à sa place en ce bas monde, d'enseigner, de sanctifier, de diriger en son nom; en un mot, de continuer, jusqu'à la consommation des siècles, la mission accomplie par lui durant sa vie terrestre (i). Je n'examine point si ces prétentions sont fondées en droit et si les textes invoqués signifient ce qu'on leur fait dire ; tous les exégètes libéraux sont assurés du contraire ; mais là n'est pas maintenant la question. Elle est dans ce fait que l'Eglise catholique, que les Eglises, en général, disposent d'une inspiration immanente et permanente qui leur permet d'avancer, selon les besoins qui s'imposent, des interprétations divinement autorisées des textes saints; de leur conserver à eux et à la Tradition qui les accompagne, une réelle souplesse; de constituer une espèce de jurisprudence de la Loi sainte, pratiquement plus importante que la lettre du Livre. En un sens, l'Église explicite chaque jour la révélation, sans que jamais elle en puisse dérouler les derniers replis.

La constatation de ce fait évident a conduit plusieurs penseurs à modifier la notion en quelque sorte classique de la révélation, à l'imaginer comme un germe de vérité déposé par Dieu dans la conscience de

(1) Principaux ti'xlrs invoqués : .1//. Ifii'iy; Jn. 20'-»; 17 '"•>9; Mt. 2820.

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l'homme et peu à peu développé, mieux connu et mieux utilisé. Cette conception très élevée et qui rend à la pensée humaine l'importance et la dignité dont la privait le dogme d'une révélation imposée à la foi toute organisée et complète, par un acte précis de la volonté divine, est naturellement antipathique aux orthodoxies ; et toutes les précautions dont l'ont entourée, par exemple, ceux des modernistes catholiques qui voyaient en elle le moyen unique de réconcilier la dogmatique officielle et l'esprit moderne, n'ont pu la faire accepter de Rome.

Malheureusement, les textes sont les textes; qu'on le veuille ou non, ils ont une lettre que l'interprétation selon l'esprit déiorme, mais qu'elle ne peut abolir. Leur élasticité, souvent bien plus grande qu'on ne pourrait croire, n'est tout de même pas indéfinie, et un moment vient fatalement où, après avoir signifié bien des choses, ils ne signifient plus rien du tout; rien en eux ne répond plus à rien dans l'esprit ou la conscience des hommes qui les lisent ; et toutes les forces de réaction qui ont retardé autant qu'elles ont pu la mortelle et pourtant indispensable évolution de leur exégèse^ cesseraient toute résistance qu'elles ne leur rendraient pas la substance dont la vie les a vidés. Le temps n'est plus alors de parler d'interprétation ni d'adaptation, il faut aux besoins religieux nouveaux des cadres nouveaux, et une religion encore va grossir l'amoncellement énorme des croyances défuntes. Cet instant suprême est inévita-

ble: les Eglises ne veulent point le prévoir, ni même l'envisager, mais elle font d'instinct un effort désespéré pour le retarder.

Pour y parvenir, d'ailleurs, elles ne connaissent guère qu'une méthode ; elles résistent par tous les moyens au changement, un esprit résolument conservateur les anime, et quand bien même la vie les entraîne, et, malgré elles, leur impose des modifications considérables, elles se refusent à le reconnaître et. de très bonne foi souvent, proclament qu'elles seules restent immobiles, comme la Vérité elle-même, audessus du flot mouvant des sciences et des philosophies. Elles se font, sur la valeur des arguments que le progrès des connaissances et de la critique dresse contre leur métaphysique ou leurs légendes, les illusions les plus étonnantes, et elles expliquent l'opposition grandissante qu'elles rencontrent par les raisons les plus défavorables à leurs adversaires.

On trouve encore aujourd'hui des apologistes catholiques qui, jouant innocemment sur les mots et sur les faits, font état des erreurs où la science est parfois tombée, des incertitudes de ses conclusions sur beaucoup de points, de son ignorance sur d'autres, et surtout des doctrines prudentes qui dénient aux constatations qu'elle organise le caractère de lois métaphysiques existant en soi au-dessus des phénomènes et presque en dehors d'eux, pour refuser aux savants le droit de contrôler la révélation. Ils n'admettent point, par exemple, que la connaissance, chaque jour plus sûre, que les géologues possèdent du passé de la terre, réduise le récit de la création dans la Genèse à n'être qu'un mythe de peuples enfants ; ils n'admettent point non plus que les historiens étudiant les textes censés

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révélés ou inspirés, à la lumière de l'archéologie orientale et d'une critique de plus en plus précise; y découvrent des erreurs, des combinaisons d'éléments hétérogènes, des attributions fantaisistes à des auteurs supposés, la preuve évidente d'un lent travail humain, tendancieux et souvent méritoire, mais incompatible avec la conception que se fait l'orthodoxie, et qu'impose d'ailleurs la logique, d'une œuvre dictée par Dieu. Qu'une semblable résistance soit vaine et ne se prolonge que grâce à l'indifférence et à l'ignorance de la masse des fidèles, la réflexion le prouve aussi bien que l'expérience du passé.

Il existe des mystiques qui ne sauraient être touchés par des arguments de fait et qui mettent une touchante ingéniosité à tourner au mieux de leurs convictions toutes les objections qu'elles soulèvent. Ces hommes-là portent en eux une force presque invincible et leur attitude suffît longtemps à rassurer ceux qui ne savent pas : mais les mystiques instruits ne sont pas nombreux : le lent progrès des connaissances et de l'esprit critique parmi les ignorants diminue peu à peu l'appui qu'ils trouvent dans le consentement passif des masses et un jour vient où cet appui leur manque. Voilà pourquoi la résistance des Églises ne saurait sauver les religions de la ruine ; c'est d'abord la Réforme qui les guette; c'est plus tard la déchéance devant une autre organisation du sentiment religieux. Le triomphe du modernisme, par exemple, équivaudrait à une réforme de l'orthodoxie romaine plus radicale, si on la regarde du point de vue dogmatique, que le luthérianisme ; mais le catholicisme qu'il établirait n'échapperait pas à la loi commune : il tendrait rapidement à s'organiser

en orthodoxie, qui résisterait à son tour, et inutilement, à la transformation de ses croyances et de ses formules ; à son tour, il subirait une réforme qui l'éloignerait davantage encore du romanisme, à moins qu'il ne se résorbe peu à peu dans un milieu religieux devenu étranger au catholicisme et même au christianisme. Ainsi a péri le polythéisme grécoromain, après plusieurs rajeunissements : il est mort d'épuisement, et c'est la fin naturelle de toutes les religions positives.

Arrêtons-nous ; nous avons assez dit pour faire comprendre à quel point la définition du dogme que donnent toutes les orthodoxies et la conception qu'elles en ont répondent peu à la réalité des faits. Révélé et immuable, tel prétend être le dogme; or, pas une religion n'est en état de prouver l'existence de la révélation qu'elle invoque, par des arguments recevables en critique; ses affirmations répétées et vigoureuses n'ont de valeur que pour la foi, laquelle, à dire vrai, pourrait se passer d'arguments. Les circonstances merveilleuses, qui accompagnent d'ordinaire les grandes conversations révélatrices que Dieu tient avec les hommes, demeurent hors de la portée de nos moyens de contrôle, comme la révélation ellemême reste hors du plan de notre raison. La forme plus commune et plus simple de l'action divine, que l'on appelle l'inspiration, échappe, elle aussi, à tout contrôle sûr, à toute vérification efficace.

En fait, révélation et inspiration ne selivrentànotre

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examen que dans le Livre ou dans la Tradition, et l'étude du Livre, mis à part le seul Coran, pour les raisons particulières que nous avons dites, le montre, aux yeux de qui prend la peine de le regarder, comme un ensemble artificiel d'éléments disparates, sortis de temps, de milieux, de mentalités plus ou moins dissemblables; il laisse voir un travail d'adaptation déjà complexe, entre le moment de la formation de ces éléments divers et celui où l'écriture les fixe; souvent aussi il porte la trace de nombreuses corrections, éliminations, additions, qui ont précédé l'établissement de son texte définitif, ont porté sur une période plus ou moins longue et représentent une série plus ou moins considérable de mises au point successives. A travers le Livre, la révélation nous apparaît, non comme un corps harmonieux d'affirmations établies une fois pour toutes, mais comme un germe déposé dans la conscience des hommes ou, pour dire plus vrai, sorti d'elle, et qui se développe de génération en génération, s'amplifie, se complique, vit enfin, d'une vie qui ne s'arrête même pas quand le Livre est clos et quand le Canon est fermé, mais qui se prolonge , par la Tradition. En vain, du jour où la foi a formulé sa première règle, une coalition tacite se forme, pour la protéger, entre les autorités, toujours soucieuses de faire croire qu'elles possèdent toute la vérité, et le commun des fidèles, qui ne trouve de sécurité que dans l'immobilité ; la vie est la plus forte. Les innombrables actions qui s'exercent sans cesse sur l'esprit des hommes et le transforment, qui, peu à peu. le vident de ses aspirations anciennes pour l'emplir de désirs nouveaux, n'épargnent pas ses sentiments religieux et, à son insu, contre sa volonté, elles les modi-

fient comme tous les autres éléments de sa mentalité.

L'histoire de toutes les religions n'est que l'histoire d'une évolution, non point synchronique avec l'évolution intellectuelle et scientifique de leurs fidèles, mais parallèle et déterminée par elle. Le sentiment religieux est comme un fleuve qui coule, il ne s'arrête que lorsque sa source tarit ou qu'il se perd dans la mer, d'où sortent, au vrai, toutes les rivières de la terre. On ne bâtit point sur l'eau qui fuit, hormis des bateaux qui la suivent ; on ne fonde point des affirmations absolues et immobiles sur la révélation, non plus que sur l'inspiration, parce qu'ellesmêmes s'avèrent incertaines et changeantes, qu'elles ne manifestent jamais leur réalité que dans la conscience des hommes et que. de génération en génération, elles s'y reflètent en images différentes, qu'un temps plus ou moins long estompe, puis efface, les unes après les autres. Ni le laborieux échafaudage de la théologie orthodoxe, ni les réparations d'ensemble, ni les aménagements de détail ne font que l'édifice de la pensée religieuse du Moyen Age, par exemple, reste un logement solide et habitable pour la nôtre; même vu du dehors, il n'est plus qu'une belle ruine. L'immobilité est le rêve de toutes les orthodoxies ; le mouvement est leur loi, jusqu'à la mort.

C'est pourquoi il se dégage, semble-t-il, des remarques que nous venons de présenter une définition du dogme sensiblement différente de celle que nous demandions en commençant aux théologies confessionnelles. Un dogme n'est pas une vérité que l'omniscience divine fait à l'ignorance humaine la faveur de

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laisser tomber sur elle, parfaite et évidente, comme un rayon descendu du ciel sur la terre pour Filluminer d'une clarté éblouissante; ce n'est que la formule théologique qui exprime les croyances d'un temps et d'un milieu sur un point de foi et que les autorités compétentes de l'Église acceptent et imposent comme règle d'orthodoxie. L'étude particulière de la naissance du dogme, illustrée de quelques exemples, va nous permettre de vérifier l'exactitude de cette définition.

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