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CHAPITRE IV La Tradition

I. - Définition de la Tradition. - Sou caractère véritable et sa

prétention a 1 immobilité. - Son importance par rapport à Ecriture. - Deux types de traditions ; la 'traditio'n dos l'eres; la tradition apostolique.

II. - La tradition des Pères. - Est-elle constante*? - Elle n.vaut que par rautorité de TEglise. - Elle forme lappui de la

etf'- ~ Y' '' '"''''''' ''' '^ tl^éologie. - Commonî elle-même evo iie

elle-même évolue

sécurité

La tradition apostolique. - Pourquoi elle n ofi-re aucun- .jrite. — En quoi elle sert à justifier l'organisation ecclésias ique et les rites. - Ce qu'elle est historiquement dans I Eglise chrétienne. - Combinaison de la tradition des Douze de celle de Paul, de celle de Jean. - Le symbole de.s Apôtres. — Histoire analogue de toutes les traditions du

même genre.

IV. - Il n-existe vraiment qu'une seule Tradition : le testament du passe changeant. - Comment elle devient une Écriture de second ordre. - Or, le péril qui la menace le plus, c'est la fixation par écrit. - La vie exige alors l'interprétation

En soi, le mot tradition désigne la transmission, de génération en génération, d'un souvenir, d'une doctrine ou d'une pratique; appliqué à une religion révélée, et en tant qu'il intéresse sa dogmatique, il désigne la révélation non écrite, révélation que 'le Maître premier a confiée à ses disciples et qui s'est

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gardée par la parole et la mémoire, ou addition à l'enseignement du Fondateur, que Dieu a jugé utile de faire connaître aux hommes, d'ordinaire par la voie de l'inspiration. Ainsi définie, la Tradition revêt nécessairement la même autorité que l'Écriture puisqu'elle sort de la même source; le concile de Trente a donc à la fois marqué l'origine, le caractère et la portée de la Tradition catholique quand il a dit qu'il recevait et vénérait à l'égal des Écritures saintes, les traditions relatives à la foi et aux mœurs, qu'elles soient sorties d'un enseignement du Christ resté oral, ou que le Saint-Esprit les ait dictées, et qui se sont conservées sans interruption dans l'Église catholique (^). Il n'est guère que le catholicisme à placer ainsi sur le même plan — jjari pietatis affectu et reverentia, écrivent les Pères de Trente — l'Écriture et la Tradition ; cette dernière n'est point habituellement si favorisée, en théorie du moins. Dans le christianisme même, beaucoup de protestants n'attachent aucune importance à tout ce qui n'est pas l'Écriture; ils pensent, et il faut convenir que c'est une opinion soutenable, que Dieu a mis dans le Livre tout ce qu'il a jugé utile que l'homme connût. D'autres subordonnent la Tradition à l'Écriture, lui reconnaissant seulement le droit d'interpréter dogmatiquement et d'expliquer le texte saint; ce qui revient à lui restituer son rôle essentiel, celui par lequel elle est l'agent primordial de l'évolution dogmatique, attendu que s'il lui appartient d'interpréter et d'expliquer le Livre, le Livre ne peut être bien compris que par son intermédiaire et elle

(1) Co7îc. Trid., Sessio 4 : Tradiliones... lanquam vel ore tenus a Christo, vel a Spiritu Sancto diclatas cl continua successione in Ecclesia catholica conservafas.

LA TRADITION IQl

devient, en somme Je critérium de la foi. Seulement comme la foi change évidemment, on reconnaît à regarder les choses de près, que la Tradition la suif que sa prétendue fixité, au lieu de la transmettre immuable de génération en génération, n'est, en réalité qu une perpétuelle adaptation, lente assurément et souvent imparfaite, mais nécessaire à sa vie, comme à toute sa Vie. De sorte qu'en définitive, et si paradoxale que paraisse la formule, c'est la foi qui est, au vrai le cnténum de la Tradition, et, par son intermédiaire' de 1 Ecriture. C'est là une vérité que la suite de notre discours rendra plus évidente.

Toutes les religions fondées sur un Livre révélé ont à côté de lui établi une Tradition ; elle ne devient, à vrai dire, tout à fait nécessaire qu'à partir du moment où le Canon se ferme définitivement; mais on ne voit pas comment, après cela, il serait possible de se passer d'elle, sans renoncer à la vie. car c'est par elle seule que les textes sacrés gardent la souplesse qui leur permet de s'adaptera des états différents du sentiment religieux.

Au reste, le mot tradition s'applique, en réalité, à deux compléments distincts de l'Écriture. L'un est représenté par des enseignements que le Fondateur a donnés, que l'écriture n'a pas recueillis, mais que ses disciples ont eu soin de garder dans leur souvenir et de transmettre à ceux qu'ils ont instruits : telle est la tradition apostolique, qui complète le Canon chrétien; les Apôtres sont censés avoir confié aux fidèles qu'ils ont formés le dépôt de plusieurs instructions capitales du Christ, grâce auxquelles plusieurs points tout à fait essentiels de" la doctrine chrétienne ont pu se fixer, par lesquelles, au moins, ils se sont justifiés. L'autre

eomplément, issu de la Tradition, ne se présente pas, à vrai dire, avec la prétention de compléter l'Ecriture; il ne veut que l'expliquer; en donner, lorsqu'elle n'est pas claire, une interprétation droite ; telle est. dans le catholicisme, ce qu'on nomme « la doctrine des Pères de l'Eglise », que l'orthodoxie présente comme an véritable cours d'exégèse et dont les diverses conclusions font autorité. Dans le fond, c'est une erreur de croire que la doctrine des Pères se réduise à une explication de l'Écriture ; non seulement, parce qu'elle en enferme un grand nombre d'explications forts différentes, reflets d'états d'esprit, de sentiments et de milieux très divers, et qu'on juxtapose plus qu'on ne les accorde; mais encore et surtout parce que toute exégèse qui n'est pas purement critique, qui a, par conséquent, pour but l'application à des besoins religieux nouveaux de textes anciens, ne les explique qu'en les déformant ; elle en modifie les plans, mettant en pleine lumière une idée que le texte laisse dans la pénombre, ou inversement; elle en change l'esprit; elle y ajoute et en retranche.

Un exemple pour me faire mieux entendre : lorsque des théologiens protestants libéraux, comme M. Harnack(i), lisent les Évangiles, ils y cherchent la loi de leur conscience religieuse actuelle ; ils en laissent tomber tout ce qui leur paraît dépendre directement du milieu historique où Jésus s'est formé et a vécu, et en réduisent Vessence à la confiance filiale que le chrétien doit placer en Dieu le Père, et à quelques préceptes moraux. Ce faisant, ils adaptent l'Évangile à leurs besoins et ils lui donnent peut-être la seule

(I) A. Harnack, L'essence du ChrisLianisinc. trad. français' . Paris, 1908.

LA TRADITION lOH

utilisation qu'il soit susceptible de recevoir de nos jours, mais ils mutilent l'enseignement de Jésus; ils négligent ce que lui-même considérait comme l'essentiel dans la Bonne Nouvelle : l'annonce de la venue imminente du Royaume de Dieu. Et lorsqu'ils entendent par le règne de la justice la transformation morale de l'individu, et qu'ils se fondent sur un texte unique de Luc, 17 20-21, pour affirmer que « le Royaume de Dieu est en nous », ils essaient de donner raison à ce seul texte, qui reste obscur, contre beaucoup d'autres qui sont clairs et nous représentent le Royaume comme une transformation matérielle, extérieure à nous ; ils transposent et, théoriquement parlant, ils faussent la doctrine du Christ. Ainsi fait encore Tolstoï, qui applique les préceptes de Jésus à des sujets qu'il n'avait point considérés, et en tire des conclusions qu'il n'avait point prévues. De même ont fait tous les Pères.

La doctrine des Pères de l'Eglise s'est officiellement — je veux dire selon l'opinion romaine — constituée entre le temps des Apôtres et celui de Grégoire le Grand mort en 604) ; mais, durant cette longue période, la foi chrétienne a subi bien des influences de sens divers et traversé bien des crises ; d'autre part, les hommes nombreux qui l'ont exposée et défendue, et dont l'ensemble constitue l'imposant bataillon des Pères, ne se ressemblaient ni par l'esprit, ni par les préoccupations. Plusieurs d'entre eux. tels Tertullien, Origène, saint Augustin, saint Jérôme

se trouvaient doués d'une puissante originalité, incapable de se plier complètement aux opinions de personne. On juge des disparates que doit présenter dans ces conditions l'exégèse et toute la doctrine des Pères.

A la vérité, les opinions trop particulières, émises par tel ou tel de ces écrivains sacrés, n'ont point duré et la tradition qui sort de leurs œuvres ne représente qu'un florilège très artificiel d'arguments et d'explications, qui, négligeant les singularités et les contradictions, n'a recueilli que ce que le sens moyen des fidèles était capable d'accepter. De sorte qu'en dernière analyse, c'est l'approbation que lui donne l'Église d'âge en âge qui fait l'autorité de la tradition patrislique. bien plus que la sainteté des Pères eux-mêmes. C'est l'Église qui choisit dans leurs écrits, qui approuve leurs opinions ou fait des réserves, qui leur demande les appuis de son enseignement présent. Or, l'Église, c'est la modératrice de la foi vivante ; elle n'est pas toujours maîtresse de lui fixer sa direction, mais elle tempère son ardeur et, pour ainsi dire, la canalise ; c'est elle qui, selon les nécessités de l'heure, puise dans l'arsenal des Pères les arguments qu'elle juge utiles et elle les présente comme elle le croit à propos, avec les commentaires et les compléments convenables, sans prendre souci plus qu'il ne convient de la place qu'ils occupent dans l'œuvre où elle les trouve, non plus que de l'esprit qui animait leurs auteurs dans les circonstances particulières où ils ont écrit.

La tradition des Pères, si on la cherche dans la lecture directe et suivie de leurs écrits, ne s'y manifeste point semblable à celle que les théologiens

y découvrent; replacées dans leur ambiance, les idées qui la composent perdent leur caractère d'opinions absolues et immobiles, proférées par des personnages d'exception et favorisés de dons spéciaux du ciel, pour retrouver la souplesse de la vie, sous la plume d'hommes véritables, tout remplis des aspirations, des désirs, voire des passions, des préjugés et des erreurs de leur époque. Changeantes et diverses selon les temps, les milieux et les auteurs, elles nous représentent au mieux les hésitations, les essais, les échecs et les réussites d'une doctrine toujours en mouvement, toujours complétée et jamais complète. La tradition des Pères, celle qui explicite, complète et, en fait, domine et tyrannise l'Écriture, n'est donc, au fond, qu'une abstraction ; en tant que corps d'arguments ecclésiastiques, elle ligure une construction théologique authentifiée, garantie par l'Eglise, sous l'assistance du Saint-Esprit. Comme on l'ajustement remarqué '5 les Pères paraissent beaucoup plus soucieux de montrer leur foi que de la démontrer ; la démonstration, c'est l'œuvre propre du théologien, qui prétend se placer en dehors de toutes les contingences et raisonner dans l'absolu de Deo rebvsque ad Deum spectantibus, de Dieu et des choses divines.

Toutes les religions révélées aboutissent fatalement à la théologie, laquelle, à la bien regarder, n'est que la mise en ordre et en formules des données de la foi, envisagées du point de vue de la logique et de la raison. Dès que la foi a quelque peu vécu, elle se complique; les tendances diverses qu'elle peut subir

(1) M. Hébert, L'évolution de la foi catholiqur, p. 61.

la peuplent de contradictions; la naïveté des consciences religieuses, souvent riches et fécondes, mais imprévoyantes, comme il s'en trouve dans les milieux populaires, lui impose des conceptions obscures ou singulières; alors elle ne peut plus se passer du théologien qui explique, éclaircit, concilie, codifie et, au besoin, se jette au travers de l'idée dangereuse. Si la théologie se bornait à ce rôle indispensable, elle ne dépasserait jamais son principe et ferait de bonne besogne ; malheureusement elle prétend aussi fixer la foi, l'emprisonner définitivement dans ses formules, l'obliger à ne penser, à ne sentir que par elle et c'est là une entreprise déraisonnable et nuisible.

Elle n'y réussit pas, il est vrai, et. dans la réalité, elle est constamment débordée par le sentiment religieux, en sorte qu'il lui faut se rajeunir de temps en temps pour garder son importance au jugement des fidèles; elle le fait rarement de bonne grâce et toujours en protestant que les changements qu'elle consent n'intéressent que la forme de ses affirmations; nove non nova reste sa devise. Mais toutes les théologies ont leur histoire, dont l'existence seule suffit à prouver qu'elles ont subi des transformations, qu'elles ont évolué; elles sont obligées de le faire, bon gré mal gré, tant que vit la religion où chacune se place. Ne l'oublions pas, d'ailleurs, il entre nécessairement dans tout système de théologie un élément qui devient très vite caduc; c'est ce qu'on peut appeler l'élément intellectuel.

Les âmes religieuses ncprennent souci que de leur vie intérieure; elles sentent et vibrent sans logique et sans système, si bien que leurs sentiments et leurs impressions, par lesquelles se manifeste leur foi, en-

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core que dirigées plus ou moins par une règle qui n'est, au vrai, que la formule de leurs aspirations et de leurs croyances moyennes, sont loin d'olîrir la cohérence, la clarté, l'équilibre que réclame le théologien. Lui, ne sent ni ne vibre, s'il reste dans son rôle; il comprend, coordonne et explique; mais il comprend avec son esprit et, je dirai, en fonction de sa formation intellectuelle; il coordonne selon un certain idéal de clarté et d'harmonie qu'il porte en lui et qui pourtant ne dépend pas que de lui, mais aussi de son éducation, de son milieu et de son temps; il explique conformément aux postulats de sa raison, qui ne sont pas absolument les mêmes d'âge en âge. En d'autres termes, la chaîne sur laquelle court et se tisse la trame de sa pensée est faite de tous les éléments de sa culture générale; toutes les données de la philosophie et de la science de son temps, s'il est instruit, en sont les fils, qui donnent au tissu sa tenue et sa résistance. Mais bientôt ces fils-là s'usent et tombent en poussière, car il est dans la nature de la science de se transformer en s'amplifiant, d'élargir sans cesse ses horizons, de modilîer ses points de vue, et la philosophie la suit dans son progrès, sous peine de se réduire à une vaine logomachie. Il en résulte qu'au bout d'un temps plus ou moins long, et qui varie avec l'allure même de l'évolution intellectuelle, le système théologique le mieux conçu et le plus habilement combiné, perd ses appuis et s'elîondre en un enchevêtrement confus d'idées et de raisonnements, qui n'offrent plus aucun sens pensable à des hommes devenus tout à fait étrangers à la formation intellectuelle de ses auteurs.

L'expérience de cette vérité est facile à faire : qu'un

homme cultivé, mais ignorant de la théologie ortho doxc, lise aujourdhui le symbole de Isicée et qu u cherche à le traduire en langage moderne, a 1 exprimer en concepts qui représentent à son esprit des idées véritables et non plus seulement des combinaisons verbales, nul doute quil n'y parvienne pas; et pourtant les hommes du iv^ siècle prétendaient mettre une pensée vivante sous les formules maintenant mortes et inertes. Une étude, poussée du même point de vue, de la théologie de saint Augustin, ou de celle de saint Thomas d'Aquin, ou de celle de Luther, serait plus longue et plus difficile ; elle serait surtout retardée par la rencontre d'une foule d'idées justes, fortes et toujours vivantes, mais qui ne sont point proprement théologiques; elle conduirait pourtant a la même constatation : le cœur ne bat plus, le cerveau ne pense plus pour nous dans ces grands corps autrefois animés d'un soufOe puissant et si vivifiant que des siècles en ont vécu.

Il est donc fatal que tous les systèmes théologiques s'écroulent comme les systèmes philosophiques, que les formules, un instant triomphantes, soient éliminées par d'autres, qui auront le même sort un jour et tomberont dans l'oubli. Cependant chacun de ces systèmes se flatte de dominer toutes les contingences et, en même temps, tout en éclairant la tradition, de rester fidèle à son enseignement. Cette illusion est favorisée le plus souvent par ce qu'on peut appeler le processus de l'évolution du sentiment religieux. Sans doute, il se produit de temps en temps dans les religions des mouvements de grande amplitude, parfois très violents et, en apparence, brusques, qui modifient plus ou moins profondément l'orientation du

entiment religieux et de la pensée religieuse- on leut les comparer aux révolutions du monde politique. La prédication du Bouddha, celle de Jésus celle de Mahomet, celle de Luther, pour m'en tenir aux noms les plus connus, peuvent, en eflet, passer pour de véritables révolutions religieuses ; le triomphe du modernisme dans l'Église catholique en serait une également.

Toutefois, ces crises aiguës, après lesquelles il peut sembler que la vie religieuse recommence à pied d œuvre son édifice séculaire, ne sont jamais aussi originales, ni. dans le fond, aussi radicales qu'elles le paraissent. Elles ne difîèrent point en cela des révolutions politiques et, tout comme ces dernières elles marquent les points d'aboutissement de mouvements obscurs, d'origine souvent très lointaine D'un autre point de vue, elles marquent une suite bien plus qu'un recommencement. Si elles n'étaient préparées par rien et ne se produisaient pas dans un milieu favorable, elles ne réussiraient pas; c'est pourquoi on peut dire qu'elles marquent simplement le moment où l'équilibre est rompu, dans un milieu religieux donné, entre des formes et des formules théologiques déjà anciennes et désuètes, et la foi toujours active, ou, si l'on veut - et plus généralement — le seniiment religieux toujours vivant, dont elles n'ont pu fixer plus d'un instant la marche infatigable. Dans une religion constituée, c'est par lente infiltration -que les idées nouvelles se glissent peu à peu sous les formules anciennes; on ne les remarque pas d'abord parce qu'elles se font toutes petites et semblent très modestes; on dirait qu'elles vont audevant des idées consacrées par la théologie et

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qu'elles s'empressent pour les servir, pour leur faciliter l'accès de l'esprit des hommes formés autrement que ceux d'autrefois. Tant que le progrès de la culture intellectuelle reste lent et de faible portée, elles sontelles-même% peu nombreuses et peu actives, mais qu'il survienne une période oîi la pensée philosophique ou scientifique précipite son allure, où comme au xix" siècle, par exemple, le nombre et l'importance des découvertes positives, dans toutes les branches de la science, modifient profondément la position de tous les grands problèmes que les hommes agitent, alors leur nombre à elles-mêmes, et leur force, et leur audace grandissent rapidement et c'est la lutte nécessaire entre elles et la théologie. Bien compris, le modernisme n'est qu'un réflexe, lentement développé, de l'esprit scientifique du xix'' siècle sur le sentiment religieux de forme catholique, et, une fois arrivé à son terme, on l'a vu heurter de front les théologiens de la Tradition orthodoxe.

Un tel mouvement peut bien assurément continuer à tenir compte de la tradition des Pères et, en fait, pour nous borner à notre dernier exemple, plusieurs modernistes se sont réclamés d'elle, mais, de toute évidence, les novateurs et les conservateurs ne la considèrent pas du même point de vue et ne l'exploitent ni dans le même esprit ni selon la même méthode.

Les premiers cherchent en elle lajuslification de leur attitude; ils lui demandent de prouver que la foi a toujours vécu dans le devenir, d'attester, par sa propre évolution, qui est manifeste, la réalité et la nécessité d'un mouvement perpétuel et d'une adaptation des formules de la foi aux besoins religieux des hommes, que la suite des temps crée différents ; ils font,

au reste, bon marché de la théologie des Pères, de leurs raisonnements, de leurs arguments et de leurs systèmes, que le temps a souvent vidés de sens.

Les seconds, tout au contraire, obstinément attachés à des conceptions qu'ils croient absolues, et auxquelles ils prêtent le divin privilège d'enfermer toute la vérité religieuse, se refusent à reconnaître que, sur des points essentiels, saint Justin, Tertullien, Origène, saint Augustin n'ont point pensé de même, et ils ne demandent à ces morts illustres que des mots, des formules, qui confirment les leurs et semblent les autoriser à présenter les conceptions auxquelles ils s'attardent comme le legs imprescriptible d'une Tradition inspirée. Leur résistance sera d'autant plus longue que les idées-pivots de leurs systèmes remontent plus haut dans le passé et ont été acceptées par un plus grand nombre de générations successives ; elle doit pourtant être vaincue un jour, car la durée de la religion qu'elle prétend défendre est strictement attachée à sa défaite. Peut-être que la victoire des novateurs marquera un changement de formes et de formules tel qu'on pourra croire à l'avènement d'une religion nouvelle : ce sera le cas de répéter natura non facit sallus et de ne pas s'arrêter à l'apparence; une fois de plus le sentiment religieux évoluant aura trouvé les formes qui lui convenaient; des théologiens surviendront qui lui forgeront des formules, déjà dépassées par quelques-uns quand elles seront acceptées par tout le monde.

Ainsi, en droit comme en fait, la tradition des Pères et j'entends par là toutes les traditions de toutes les religions révélées qui prétendent trouver un principe de fixité dogmatique dans les écrits de personnages

vénérables, semés au cours de plusieurs siècles, la tradition des Pères, dis-je, est incapable d'immobiliser la foi, et son existence toute seule suffit à déceler, sous l'identilé des préoccupations théologiques, le mouvement incessant du sentiment religieux. A peine est-il besoin de démontrer que l'autre forme de tradition, celle dont la tradition apostolique nous offre un type excellent, et qui prétend transmettre oralement, de génération en génération, des enseignements professés par le Maître inspiré d'autrefois, d'abord n'offre aucune sécurité, ensuite, et c'est pour nous le point essentiel, n'échappe pas, elle non plus, à l'universelle loi du changement.

Dès l'abord, quand on cherche à faire la part de ce qui appartient en propre à la tradition apostolique, on découvre qu'il faut lui rapporter la justification de tout ce qui, dans l'Église chrétienne des premiers siècles, revêt un caractère pratique et représente un élément d'organisation. Puisque Jésus annonçait l'imminent établissement du Royaume de Dieu, il n'avaitpas même songé à poser les principes de la société ecclésiastique chrétienne; moins encore à organiser son clergé et à lui donner des rites; c'est là une des constatations les plus sûres de la critique moderne et aucun des textes évangéliques qui semblent la contredire ne résiste à l'examen. Aussi bien les premiers chrétiens assemblés, fidèles à l'esprit de leur Maître et à son enseignement, gardant, par conséquent^ dans leur cœur, la vive espérance de son prochain retour (la

parousie) et la certitude du grand jour promis, ne cherchèrent-ils point à former des Églises organisées.

Ils vivaient côte à côte fraternellement dans la prière et les œuvres, dans l'anarchie aussi; je veux dire sans qu'aucune autre autorité que celle de Dieu, manifestée par le Saint-Esprit, s'étendit sur eux. Les Apôtres eux-mêmes les édifiaient, les conseillaient, jouissaient parmi eux d'un crédit tout spécial, mais, à proprement parler, ils ne leur commandaient pas, comme fait un évêque à ses ouailles, et, dans l'assemblée où s'agitaient les petits intérêts communs, Pierre ou Jean devaient parler et persuader pour faire prévaloir leur opinion; ils ne l'imposaient pas d'autorité; le livre des Actes des Apôtres suffît à le prouver.

Ces premiers fidèles pratiquaient deux rites : d'abord celui du baptême, que Jésus n'avait certainement pas institué, qu'il n'avait même pas imposé à ceux qu'il avait convertis lui-même, mais que les Apôtres avaient emprunté à la pratique juive de leur temps, en y ajoutant le sens d'un renouvellement complet, d'une renaissance véritable du baptisé. En second lieu, les chrétiens d'alors rompaient le pain ensemble et ils attachaient à cet acte la valeur d'un rite de communion. Il n'est point aisé d'expliquer avec certitude son origine, mais il semble de plus en plus certain, du moins, que le Christ lui-même ne l'avait point ordonné et que les Apôtres l'avaient tout au plus déduit de ce qu'il avait fait et dit au cours du dernier repas qu'il avait pris en leur compagnie. II est très vraisemblable que les mots « faites ceci en mémoire de moi », et même « ceci est mon corps... ceci est mon sang », représentent des explications, des gloses apostoliques, postérieures à la mort du

Christ. Ainsi, les deux rites fondamentaux de la vie chrétienne, le baptême et Teucharistie, qui devaient recevoir, dans la suite des temps, le second surtout, des commentaires doctrinaux très profonds, sortaient non point de l'initiative du Maître, mais de la conscience apostolique; ils exprimaient, sous une forme frappante et d'un symbolisme évident, deux conclusions de foi de la première génération chrétienne : nécessité d'une transformation radicale de l'être moral de chaque fidèle; nécessité égale de l'amour de tous les fidèles en Dieu par le Christ, au nom du Christ.

Mais le jour attendu et promis ne vint pas; Jésus, remonté vers son Père, ne reparut plus au milieu des siens, qui, condamnés à passer sur la terre un temps dont il leur fallut renoncer à deviner le terme, durent aussi s'organiser pour la vie. Peu à peu chaque communauté devint comme un petit État, avec ses finances, son lieu de réunion, son assemblée, ses administrateurs temporels, élus ou désignés par le Saint-Esprit. Quand les divagations des illuminés, ou les entreprises des malintentionnés, vinrent affirmer la nécessité de distinguer nettement entre les deux voies qui s'offrent aux hommes, celle du salut et celle de la perdition, la petite Église se donna des surveillants, chargés d'écarter d'elle les intrus dangereux, et, par la force des choses, ces hommes-là prirent aussi en main l'enseignement de la vérité; au courant du \f siècle, ils devinrent les évêques, sur qui reposait la vie religieuse et la vie matérielle de chaque troupeau. Au-dessous d'eux, s'organisa toute une hiérarchie de fonctionnaires ecclésiastiques, auxquels les fonctions mêmes qu'engendrait la nécessité don-

llô

nèrent naissance : prêtres, diacres, lecteurs, exorcistes.

En ce temps-là, on crut tout naïvement que ce qu'on voyait avait, à peu de chose près, toujours existé et l'on répéta de confiance que les Apôtres, allant de ville en ville, avaient, partout où ils s'étaient arrêtés, établi des évêques, des prêtres et des diacres. Toute la hiérarchie se justifia ainsi et sejustifie encore par la tradition apostolique, et l'œuvre de nombreuses années, construite peu à peu sur les ruines des vieilles coutumes et par rétablissement progressif d'usages nouveaux, imposés eux-mêmes par de nouvelles conditions d'existence, ou par les nécessités de défense contre les ennemis du dehors et du dedans, passa pour être sortie, de toutes pièces, de la volonté réfléchie des Douze; ces derniers n'avaient d'ailleurs fait, pensait-on, que suivre les instructions du Christ et l'inspiration du Saint-Esprit.

Le développement des rites et leur transformation en sacrements, signes sensibles d'une grâce particulière de Jésus, suivit une marche analogue et parallèle. Les cultes antiques ne savaient point se résoudre à n'être qn'en esprit et en vérité] ils exigeaient des cérémonies compliquées et plus ou moins symboliques; le christianisme ne put point échapper aux exigences de l'ambiance où il se développa et, lui aussi, devint ritualiste. De ses rites, que sans le vouloir, et presque sans le savoir, il emprunta, en les adaptant à ses besoins propres, aux cultes qui l'entouraient, les principaux, ceux qui se rapportaient aux objets les plus importants (le pardon des péchés, l'amour de l'homme et de la femme, la préparation à la mort, la collation des fonctions ecclésiastiques)

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en dehors du baptême et de l'eucharistie, revêtirent peu à peu un caractère particulier; on leur reconnut une vertu exceptionnelle et telle qu'une intervention spéciale du Christ pouvait seule l'expliquer.

Nous n'avons pas à rechercher ici les raisons qui fixèrent à sept le nombre des sacrements que reconnaît encore l'orthodoxie romaine ; mais nous devons remarquer que ces sacrements ne sont point primitifs, que l'historien entrevoit leur naissance et suit les étapes de leur développement dans les textes des premiers siècles. Avec la meilleure volonté du monde, il est impossible de les faire remonter à l'enseignement de Jésus et, en tout cas, les Évangiles ne leur apportent aucune justification directe; les théologiens n'eurent que la ressource de les appuyer sur la tradition apostolique : Jésus-Christ est censé les avoir institués lui-même, quant à la matière et quant à la forme; quiconque en doute tombe sous le coup de l'anathème lancé par le concile de Trente [Sessio 7); si les textes évangéliques ne les visent point explicitement, c'est, dit-on, qu'afin d'éviter les profanations de la part des païens, les Apôtres ont jugé à propos de n'en transmettre qu'oralement la notion et la pratique ù leurs disciples.

Et c'est ainsi que la tradition apostolique légitime et justifie tous les progrès accomplis dans l'organisation de l'Église et du culte au cours des siècles. En un sens, cette affirmation orthodoxe n'est point inexacte, car, à vrai dire, c'est sur l'exemple des Apôtres, en mettant d'accord, avec ses besoins pratiques et son sentiment religieux, les institutions et les rites que le passé lui léguait, comme les Apôtres avaient fait à l'égard de l'enseignement et des exemples

de Jésus, que chaque génération chrétienne a façonné rÉglise qui répondait à son esprit, jusqu'au jour où, cédant à la nécessité d'opposer aux Réformés un bloc doctrinal aussi compact que possible, le concile de Trente a stérilisé cette féconde tradition en la fixant, en lui imposant la désastreuse tyrannie de la formule écrite. C'est de ce jour-là qu'est né virtuellement le conflit entre l'orthodoxie romaine, prisonnière de ses formules, désormais difficiles à modifier, et l'esprit moderne, transformé depuis lors par le normal développement de la Renaissance. Mais, considérée du point de vue historique, la prétendue tradition apostolique, moins aisément contrôlable que la tradition patristique, porte, à son égal, d'un bout à l'autre des siècles chrétiens, et jusqu'au concile de Trente, la marque évidente d'une incessante évolution. Et même, qui songera à la peine que certains modernistes catholiques ont prise, ces années passées, pour mettre la Tradition d'accord avec la Science et prouver que cette Tradition même conduit logiquement à une entente entre la foi et l'esprit critique, pensera que les décrets et canons de l'illustre assemblée, qui a inspiré la Contre-Réforme, subissant la loi inévitable, n'ont réussi qu'à fixer un moment de l'évolution catholique; l'autorité que l'Église romaine attache encore à des décisions en grande partie périmées dans la pratique, constitue la cause principale des difficultés croissantes qu'elle voit se dresser devant elle dans la société contemporaine.

La tradition apostolique, telle que l'entend l'orthodoxie, c'est une suite d'affirmations, souvent revisées et mises au point par des théologiens, et qui; dans

L EVOLITION DES DOGMES

la réalité, représente un choix, sorti du hasard ou de circonstances, au contraire, très complexes, entre des tendances, des usages, des préceptes, venus de directions très diverses, éprouvés par la conscience chrétienne et finalement acceptés par elle, pour un temps plus ou moins long, ou définitivement rejetés. A part ceux qui se rapportent au baptême ertà l'eucharistie, que les Apôtres n'entendaient assurément ni comme saint Augustin, ni comme saint Thomas, ni comme les Pères de Trente, ni, à plus forte raison, comme un moderniste de nos jours, on ne voit pas un seul des préceptes dont se compose la tradition apostolique qui puisse justifier humainement sa prétention à sortir de la volonté du Christ; pas on même dont on puisse dire, avec un semblant de certitude, qu'un Apôtre l'a posé et que depuis, ni dans le fonds ni dans la forme, il n'a bougé.

En revanche, que d'occasions s'olTrent à l'étude de l'historien, sans sortir même des premiers siècles de l'Eglise, où la tradition apostolique a couru le risque de graves transformations, disons plus vrai, où elle les a subies! Nous possédons un petit traité fort ancien, car il date du commencement du ii% peut-être même de la fin du i" siècle et qui, sous le titre de Doctrine des douze apôlres i A-.oa/Y, twv ocôoîxa à-oGToXojv), nous otfre un manuel pratique de vie chrétienne à l'usage de communautés syriennes, très voisines par le temps, le pays et l'esprit des Églises apostoliques. L'enseignement qu'elle renferme, l'organisation ecclésiastique qu'elle reflète, ne sont déjà plus tout à. fait primitifs et la foi chrétienne a vécu peut-être depuis trois quarts de siècle ; pourtant on aurait de la peine à y retrouver, même à Tétat de traces, les sept sacre-

ments, la discipline et la règle de foi du concile do Trente. Mais ce qu'on y voit clairement, c'est un sentiment légitime de défiance à l'égard des novateurs, des inspirés que pousse l'Esprit, ou qui se réclament de lui, sans qu'on puisse jamais savoir au juste s'ils disent vrai; elle se donne comme la norme invariable par rapport à laquelle on doit juger les enseignements des diverses espèces de prédicateurs itinérants qui visitent les communautés. Cette préoccupation fondamentale de sa discipline fait déjà d'elle un ouvrage ecclésiastique au premier chef; et ce caractère est encore accentué par la prétention qu'elle suppose d'arrêter le progrès dogmatique.

Que la Didaché reflète assez exactement la prédication des Douze, je suis disposé à le croire, mis à part, peut-être, quelques retouches postérieures à sa rédaction première; mais, au temps même où les Douze parcouraient les pays syriens, un autre Apôtre commençait d'enseigner sur les confins de l'Arabie et sa doctrine s'éloignait sensiblement par l'esprit et même par le fonds, de celle que répandaient Pierre ou Jean; c'était un pharisien fils de pharisien, né à Tarse, en pays grec, tout à fait étranger, par sa culture, aux humbles Galiléens en qui Jésus avait placé sa confiance. Il n'avait jamais vu le Maître vivant, mais il racontait qu'un jour, sur le chemin de Damas, il lui avait parlé au cours d'une apparition miraculeuse et qu'il avait reçu de lui, directement, une mission apostolique particulière. En d'autres termes, saint Paul enseignait en vertu d'une révélation personnelle. Traduit en langage critique, cela revient à dire qu'ayant reçu des chrétiens de Damas les notions primordiales et encore très simples de la foi chré-

120 l'évoll'tiox des dogmes

tienne, il les avait raisonnées conformément à ses propres habitudes de pensée et en avait lire des déductions auxquelles ni les Douze ni le Christ ne songeaient. Cependant, saint Paul réussit : il fonda des Églises nombreuses; il amena à la vérité, la sienne, qu'il croyait de bonne foi celle du Maître, beaucoup de ces demi-juifs qui foisonnaient dans les grandes villes de la Méditerranée orientale; il fut reconnu comme Apôtre par les frères de Jérusalem et ses idées s'enracinèrent dans la conscience chrétienne, à côté des enseignements des Douze. Sa tradition, eu grande partie conservée dans ses lettres, s'établit à côté de la leur et commença d'agir sur elle, comme le prouve une étude attentive des Evangiles synoptiques. Or. il n'ajoutait rien moins aux conceptions des Apôtres galiléens qu'une représentation entièrement nouvelle de l'origine, de la personne, de la mort du Christ, et le dogme de la Rédemplion, sans parler d'une version particulière de la Cène, qui, plus que tout, a contribué à transformer la pratique première de l'eucharistie en sacrifice chrétien, et ce mémorial du repas suprême du Maître en sacrement tout enveloppé de dogmes; le tout justifié, en dernière analyse, dans la foi orthodoxe, par la Tradition apostolique.

Tradition apostolique aussi la conclusion de foi, assurément surprenante pour les disciples directs de Jésus et scandaleuse pour des Juifs, par laquelle l'auteur du lY" Évangile commence son livre : le Christ, c'est une incarnation du Logos de Dieu, qui était « au commencement » avec Dieu et qui est lui-même Dieu. Saint Paul enseignait déjà qu'il fallait voir en Jésus un «homme céleste», et même qu'il était

Esprit (7:v£i;[xa)(<). Ainsi, de deux points diiîérents de riiorizon chrétien, partaient des opinions d'où bientôt sortira le dogme de l'absolue divinité du Christ. Nous ne nous avancerons pas trop en supposant qu'une pareille affirmation aurait plongé les Douze dans une surprise voisine de l'indignation. Et pourtant, les opinions de saint Paul, aussi bien que celles du IV^ Evangéliste. n'ont le droit de s'imposer à la foi qu'en vertu de la dignité d'Apôtre inspiré dont sont revêtus les deux écrivains sacrés. Qu'il soit prouvé que Paul n'a jamais entendu le Christ sur le chemin de Damas, qu'il n'a pas même été favorisé de visions par la suite, comme il le prétend, ou encore que Jean l'Apôlre n'est pas l'auteur du IV Évangile, et plusieurs des affirmations fondamentales de l'orthodoxie se trouvent, du coup, ramenées à n'être, dans leurs origines, que des considérations théologiques sans autorité. Or, du point de vue critique, toute leur autorité dépend uniquement du consentement de l'Église; j'entends qu'elle s'est établie parce que les fidèles et leurs chefs l'ont acceptée : l'authenticité du IV^ Évangile, presque à l'égal de la réalité de l'inspiration de Paul ou de Jean, est objet de foi et nullement de démonstration: du moins la démonstration qu'en prétendent toujours donner les orthodoxes, n'arrive que pour fortifier la foi et réduire les incrédules au silence.

On connaît la formule ordinairement désignée sous le nom de Symbole des Apôtres; selon la légende, il fut rédigé par les Douze à Jérusalem, avant que de se séparer pour aller évangéliser le monde, et une

(1) II Cor. 3»".

opinion, encore mieux renseignée, veut même que le Symbole comporte douze articles, afin d'en attribuer un à chacun des Apôtres. Dans la réalité, il est certain que les Apôtres ne sont point les auteurs de leur Symbole, dont la formule s'est établie à Rome, par tâtonnements et retouches, vers le milieu du second siècle. Chacun de ses articles se présente comme la négation d'une proposition avancée par tel ou tel hérétique et implicitement visée ; à ce point qu'en posant la négative qui contredirait chacune de ses affirmations, on dresserait la liste des principaux dogmes hérétiques du temps; elles-mêmes ne sont autre chose que les conclusions de foi de la majorité des fidèles, que l'opinion de l'Église du même temps; et c'est dans cette opinion qu'elles ont puisé leur autorité. Eh bien, ce symbole romain représente fort exactement, en raccourci, l'histoire de la tradition apostolique elle-même.

Au cours des deux premiers siècles surtout, les opinions les plus variées, voire les plus extravagantes, se sont produites sous le couvert des Apôtres dépositaires des secrets du Christ. Quand ces étonnants syncrétisles, qu'on nomme les gnostiques syriens et alexandrins, cherchaient à unir, dans leurs constructions monstrueuses, les données de la philosophie grecque aux imaginations religieuses de l'Orient ou de l'Egypte et aux postulats essentiels du christianisme, ils ne manquaient pas de soutenir qu'ils n'inventaient rien, mais que des circonstances heureuses leur avaient rendu la connaissance de la vérité confiée par Jésus à des disciples choisis et que les Douze eux-mêmes n'avaient Jamais comprise. Le plus extraordinaire de ces rêveurs, Valentin,

rapportait sa science {;/nosi.s) à un confident de saint Paul; sur saint l*aul également s"appuyait l'hérésiarque Mareion et nul doute que si leur métaphysique à tous n'eût rencontré, dans le sens commun des Eglises, une résistance invincible, si elle eût triomphé de la tradition fondée sur le judéo-christianisme, elle eût, à son tour, aussi bien que les affirmations de Paul et de Jean, survécu sous le nom de tradition apostolique. Elle était assurément moins selon l'esprit des Douze que le Symbole romain qui l'a vaincue, mais lui-même n'était pas plus qu'elle selon la tradition authentique de ces familiers de Jésus; comme elle, il ne représentait qu'un choix et une combinaison d'idées postérieures à la prédication des Apôtres; plusieurs étaient même nées de la lutte antignostique ; toutes se trouvaient précisées et, pour ainsi dire, formulées par elle.

Voilà plus qu'il ne faut pour faire comprendre à quel point la tradition apostolique était devenue, dans sa forme du xvi'' siècle, celle que le concile de Trente a consacrée, étrangère à la pensée des Apôtres galiléens et quelle évolution, quelles influences nombreuses et diverses, avaient déterminé ses positions, aussi bien que celles de la tradition des Pères. Au vrai, il n'existe dans l'Église chrétienne qu'une Tradition : le lendemain de la mort du Christ marque son début; depuis lors, elle s'est développée, en enregistrant les incessantes acquisitions de la foi. Elle est. au propre, le testament de tout le passé chrétien et

l'inventaire des biens qu'il a acquis; c'est à l'histoire de dresser celui des biens qu'il a perdus; et la comparaison des deux listes prouve à quel point le patrimoine, que l'enseignement orthodoxe tend à faire croire immuable dans son fonds, a subi de multiples transformations.

Dans les remarques qui précèdent, je n'ai paru viser que la religion chrétienne et plus particulièrement sa fraction catholique, mais on a compris, je pense, que j'insistais simplement sur le plus connu et le plus probant des exemples, car toutes les religions révélées en offrent d'analogues. Dès que leur Canon sacré se trouve fixé, la vie les condamne à le compléter et cela d'autant plus qu'il a été fixé plus tôt et dans un état de simplicité plus grand touchant le dogme. Toutefois, on ne retrouve pas partout avec la même netteté que dans la religion chrétienne les deux formes essentielles de la Tradition : enseignement non écrit du Fondateur et interprétation orthodoxe de cet enseignement traditionnel, et de l'Écriture, par des hommes revêtus d'une autorité particulière. La seconde forme est la plus répandue et la Tradition depuis longtemps fixée, elle aussi, dans les ouvrages mêmes de ceux qui l'ont établie ou formulée, comme la tradition chrétienne des Pères, prend alors le caractère d'une Écriture de second ordre, qu'on discute, qu'on conteste et parfois qu'on rejette.

Ainsi, à côté des Védas proprement dits, j'entends des quatre grands livres, ou sections du Livre, qu'on nomme la Rigvéda, la Sàmavéda, le Yajurvéda et l'Atharvavéda, il existe toute une^littérature sacrée qui constitue la Smriti ou tradition. Durant des siècles, les

commentateurs ont discuté sur l'autorité des livres qui la composent et sur leur véritable rapport aux Védas; plusieurs ont pensé qu'ils n'avaient qu'une valeur inférieure et qu'ils convenaient aux femmes ou aux hommes des castes impures. Le bouddhisme a, lui aussi, sa tradition des Pères, lesquels sont représentés par une suite de docteurs, pourvus d'une grande sainteté et d'un grand pouvoir magique; une littérature abondante et confuse nous met au fait de leurs actes et de leurs idées. Ce sont eux qui, dans les divers pays oîi s'implante la doctrine, lui donnent les développements et les directions dont les différences partagent le bouddhisme en Églises très distinctes; c'est par eux aussi que l'enseignement premier du Bouddha se change peu à peu en une véritable religion, qui a ses dogmes et ses rites. L"Avesla, dans lequel les fragments qui nous restent nous révèlent une compilation compliquée et de rédaction fort éloignée de l'époque où Zoroastre est censé avoir vécu, qui, par conséquent, enferme déjà une période très étendue de la Tradition, est accompagné d'une littérature théologique appuyée sur lui et qui le développe. Enfin, à côté de la Loi, des Prophètes et des Hagiographes, qui constituent les trois parties de la Bible, les Juifs font place au Talmud, vaste compilation qui comprend deux recueils, le Talmud de Jérusalem et le Talmud de Babylone, et dans laquelle les docteurs de la Loi ont, durant plusieurs siècles, déposé leur sagesse.

Cependant ni dans le védisme, ni dans le bouddhisme, ni dans le parsisme, ni dans le judaïsme, la Tradition, en tant que Tradition, ne remonte à proprement parler au Fondateur, comme dans le chris-

tianisme. Le védisme et le judaïsme ne se rapportent pas à vrai dire à un fondateur, mais à une Vérité éternelle dont plusieurs sages ont reçu la révélation; Moïse, par exemple, a communiqué aux hommes, de par Dieu, les principes essentiels de la Loi, mais on ne lui attribue que les cinq premiers livres de la Bible : Jahveh a continué de faire parler des Prophètes après l'entrée des Hébreux dans la Terre promise et il a ainsi peu à peu complété son œuvre, commencée d'ailleurs bien avant Moïse, au temps où il révélait sa volonté aux patriarches. Védisme et judaïsme admettraient donc au fond une sorte de révélation progressive, arbitrairement supposée complète à un moment donné, quand le Canon est clos, et remplacée, à partir de ce moment-là, par son propre commentaire explicatif, auquel, du reste, peut s'attacher, au moins dans le védisme, le postulat de l'inspiration. La Tradition dans le parsisme et dans le bouddhisme s'appuie en théorie sur l'enseignement du Maître et est censée s'en inspirer strictement, mais elle en donne un développement, une adaptation aussi, qui ne peuvent se faire accepter comme primitifs. L'islam seul dispose d'une Tradition qui n'est pas, dans son principe, sans rapports avec la tradition apostolique; c'est la Sunna qui complète le Coran. Les hadits qui composent la Sunna et se présentent en plusieurs recueils, composés par d'illustres docteurs du Moyen Age, se rapportent à Mahomet, soit qu'ils prétendent garder quelque instruction particulière quil aurait donnée, soit qu'ils racontent un épisode de sa vie; mais ils restent bien loin de l'autorité du Coran, et même beaucoup de Musulmans (les Chiites, par exemple les Persans) n'en font aucun cas.

LA TUADITION 127

Il est vrai que ceux qui les rejettent les considèrent comme de simples mensonges; mais, en droit, ils ne peuvent prétendre qu'au respect, puisque le Coran seul est l'œuvre (rAUah et qu'eux relatent tout au plus les opinions personnelles du Prophète. Il va de soi que leur authenticité reste, dans tous les cas, bien douteuse et que les auteurs des recueils les plus autorisés, pour ne point paraître déraisonnables, ont dû se débarrasser de tout un fatras de légendes aussi nombreuses qu'invraisemblables.

Le grand péril qui menace la Tradition, quel que soit le type auquel elle se rattache, c'est l'irrésistible désir qu'éprouvent un jour ou l'autre les hommes de la fixer par écrit. Ceux qui la couchent sur le papier la mettent naturellement au point conformément à la mentalité religieuse de leur temps; mais ce temps passe et bientôt la Tradition, réduite à n'être plus qu'une Ecriture plus ou moins vénérable, se trouve aussi étrangère à la vie que le Livre lui-même. Comme il faut pourtant que la religion ne s'engourdisse pas dans une immobilité mortelle, ses fidèles n'ont plus, pour lui garder quelque souplesse et quelque activité, que la ressource de l'interprétation. Et l'interprétation, l'explication tendancieuse des textes, qui part, non du sens qu'ils ont, mais de celui que les besoins religieux du présent veulent qu'ils aient, après avoir longtemps alimenté la Tradition maintenant écrite, reconstitue vite une véritable tradition nouvelle, que les théologiens ont mission d'accorder comme ils peuvent avec l'ancienne. D'ailleurs, cette dernière, aussi bien que l'Écriture proprement dite, peut fournir matière à exégèse.

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