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LE MILIEU DOGMATIQUE ET LES ÉLÉMENTS DU DOGME M

il faut d'abord croire à l'existence d'un Dieu personnel et en la mission de Jésus-Christ; le musulman croit avant tout à Allah et à la parole de Mahomet; et ainsi en va-t-il pour tous les fidèles de tous les autres Fondateurs ou Inspirateurs des doctrines religieuses. Toutefois, ces affirmations fondamentales ne sont jamais compliquées; elles se présentent, en réalité, comme des faits, peut-être surprenants, mais très simples, qui ne s'emboîtent dans aucun système théologique ou philosophique et qui ne demandent leur preuve qu'à d'autres faits, dont la perception et l'intelligence ne dépassent pas, en théorie, la portée des sens : Dieu existe car le monde est son œuvre, attendu que le monde est un fait, qui exige un facteur; et cette constatation semble évidente à qui raisonne sur les seules données de l'expérience; il faut une certaine culture philosophique et quelque réflexion pour s'apercevoir que le problème n'est point si simple, ni sa solution si aisée. Jésus-Christ doit être cru, car il a prouvé qu'il était « de Dieu ». en accomplissant des miracles éclatants; or, le réveil d'un mort, le don de la vue rendue à un aveugle-né sont des faits aussi faciles à constater que la mort elle-même ou la cécité, et ils constituent, en faveur de celui qui les provoque, un signe décisif de puissance divine. II' est assuré que ces miracles-preuves ont été vus par de nombreux témoins, dont l'attestation emporte la conviction. Pour affaiblir la conclusion qui découle nécessairement de cette foi en la réalité des miracles du Christ, il faut avoir réfléchi sur la notion de miracle, sur la valeur des témoignages évangéliques, sur la légitimité du raisonnement qui conclut d'un fait extraordinaire à une ins-

piration divine, etc., et c'est là une opération compliquée (^), entièrement impossible au commun des fidèles.

Il faut dire exactement la même chose, c'est évident, de la confiance des juifs en Moïse où en leurs Prophètes, de celle des bouddhistes en Bouddha, de celle des musulmans en Mahomet; chacune ne repose, en dernière analyse, que sur les signes miraculeux qui ont marqué la vie de ces saints personnages; et ces signes se présentent comme des faits, qui sont matière de foi et non, dans le principe, matière de spéculation.

Nous avons déjà remarqué que ces affirmations très simples, fondements nécessaires des religions révélées, les livres sacrés ne les dépassent guère quand ils sont vraiment anciens, c'est-à-dire voisins, par leur date, du temps oîi s'est assise la religion dont ils forment l'appui.

Le dogmatisme du Penlaicuquc et môme celui de la Bible juive tout entière ne ressemble à rien moins qu'à un système de métaphysique. Le Dieu qui est censé y parler avec abondance n'y enseigne point une doctrine compliquée : « Je suis l'Éternel, votre Dieu, proclame-t-il, et il n'est point d'autre Dieu que moi ». Il disait d'abord : « Vous n'aurez pas d'autre Dieu que moi », ce qui est un peu différent, mais peu importe ici. Après avoir affirmé sa dignité, il dicte sa Loi, qui est toute pratique et entièrement enfermée dans des règles de morale, des prescriptions rituelles, des dispositions de vie courante ; tout le reste de son discours

(1) Saintïvks, Le (liscernement du /iiirticU', l'aris, 190!l.

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se passe en objurgations, en menaces, en sentences, ou bien en encouragements et en consolations à l'adresse de son peuple ingrat ou malheureux. Aussi bien, le credo d'un Juif qui s'en tient à la Bible présentc-t-il la plus grande simplicité : Dieu seul est Dieu ; le monde est son ouvrage ; Israël est son peuple d'élection; Il a transmis sa Loi aux hommes; sa volonté est que ceux qui la connaissent en observent minutieusement les détails, qu'ils prient, fassent l'aumône, se gardent des aliments et des contacts impurs, pratiquent la justice et qu'en toutes choses ils se confient à Lui; enfin II a promis à son peuple abaissé de le relever un jour jusqu'au faîte de la splendeur. Ajoutons encore une vague espérance de récompense dans un au-delà mystérieux, et c'est tout. Les spéculations sur le messianisme, sur le royaume de Dieu et la vie future, très ardentes au temps de Jésus et qui ont exercé une si grande influence sur son esprit, représentent des développements de la pensée religieuse des Juifs, sortis si l'on veut de la Bible, mais restés en dehors d'elle; en sorte que si le judaïsme biblique peut être jugé très exigeant sur les rites et les pratiques, il doit, à bon droit, passer pour aussi peu dogmatique que possible.

L'islam du Coran provoque la même remarque. Le bon musulman, selon le Livre, est celui qui croit inébranlablement qu'Allah seul est Dieu et que Mahomet est son envoyé {rasoul); que s'il observe la Loi révélée au Prophète par Dieu lui-même, les délices de la vie éternelle lui sont réservées, et que, s'il la méprise, l'enfer l'attend certainement; cette Loi, comme celle de Jahveh, est toute morale et pratique ; elle semble rebelle aux complications métaphysiques,

loin d'en exiger aucune; et si, en quelques milieux musulmans, surtout chez les Persans, elle en a pourtant subi quelques-unes, ce n'a pas été de son plein gré.

A le lire simplement, c'est-à-dire sans la préoccupation de découvrir entre ses lignes et ses mois la justification de tous les développements de la pensée chrétienne postérieure, le Livre chrétien, si composite qu'il soit et déjà lourd des réflexions de deux générations, guidées par des influences actives autant que dissemblables (judaïsme apostolique, rabbinisme paulinien, philonisme johannique, brochant sur l'enseignement de Jésus), n'enferme cependant que des postulats de foi peu compliqués. Encore convient-il de remarquer que tous les chrétiens de la fin du r"" siècle n'acceptaient pas tous ces postulats; les judéo-chrétiens faisaient leurs réserves touchant l'enseignement particulier à saint Paul, et les conceptions du IV* Évangéliste paraissaient bien particulières à un petit groupe d'Asiates. Que croyaient donc les Douze Apôtres, à en juger par les Évangiles synoptiques et le livre des Actes? D'abord que la Bible juive disait vrai et que Jahveh régnait sur le monde; puis que, par sa volonté, Jésus, fils d'un charpentier de Nazareth, avait paru sur la terre, où, par le nombre des signes qu'il avait multipliés, il s'était révélé Seigneur et Christ, c'est-à-dire Messie, Sauveur espéré par Israël sur la foi des Prophètes; enfin que ce Jésus, ressuscité d'entre les morts et assis maintenant à la droite du Père, reviendrait bientôt pour/ inaugurer le Royaume des justes qu'il avait annoncé; c'est pourquoi il convenait que tous les hommes fissent pénitence de leurs péchés et attendissent avec

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confiance le grand jour promis. En dernière analyse, sur un seul point, ce credo se distinguait de celui du commun des Juifs; il affirmait que l'espérance messianique d'Israël s'était réalisée en Jésus, ce que le Temple et la Synagogue niaient obstinément. Que Jésus n'ait pas été un homme né comme tous les autres et mort comme eux, les disciples qui l'avaient connu ne s'en doutaient pas, mais ils se persuadaient que Dieu l'avait glorifié et choisi pour son Christ; ils en donnaient pour preuve décisive sa résurrection, dont ils se disaient les témoins (').

Vint saint Paul, qui n'avait point connu Jésus et se trouvait, beaucoup moins que les Apôtres galiléens, dominé par la réalité matérielle de sa vie terrestre; il en détourna son attention pour s'appliquer tout entier à comprendre le mystère de la croix. La mort ignominieuse de leur Maître avait plongé les Apôtres dans le désespoir, avant que ne s'affermît dans leur cœur la foi en sa résurrection, parce qu'il leur semblait indigne de l'Élu de Dieu de subir un supplice infamant; Paul, très au fait de l'exégèse rabbinique, en appliqua les procédés au scandale de la croix, et il découvrit qu'en lui résidait l'accomplissement de lœuvre divine du Christ, lequel n'a paru dans le monde que pour y mourir afin de racheter les hommes de leurs péchés. Une doctrine pariiculière de péché, et une conception de Jésus déjà très métaphysique et selon laquelle il apparaissait comme un « homme céleste », un « nouvel Adam », véritable intermédiaire entre les hommes et Dieu, appuyaient

(1) Actes, 2-^ et ss. ; 3i3 ot ss.

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cette explication de la Passion ('). Elle ajoutait évidemment beaucoup à la foi des Galiléens; aussi plusieurs dogmes de l'avenir, notamment celui de la Rédemption et celui de la divinité du Christ, ont-ils leurs racines dans la pensée de Paul.

Le second de ces dogmes fut singulièrement favorisé par une conclusion hardie de l'auteur du IV* Evangile, qui, du même coup, posa encore une autre affirmation essentielle de la foi chrétienne actuelle. Il partit peut-être d'un mot obscur de Paul « le Seigneur est l'Esprit » (ô Zï xûito; tô ■^zvsù'ai k(j~iv) (2), et il le rapprocha d'une doctrine formulée vers le temps de Jésus par Philon d'Alexandrie. Ce Juif, désireux de débarrasser sa religion de l'anthropomorphisme devenu très choquant pour ceux de ses compatriotes qui savaient quelque chose de la théodicée de Platon, s'était refusé à définir Dieu et il avait nié qu'il pût agir, par crainte que l'action ne l'obligeât à se limiter; il avait donc rapporté la création du monde et toutes les œuvres matérielles de Dieu à une Force proférée par Lui et qui, d'un nom emprunté à la philosophie grecque, s'appelait le Verbe ou Logos. Philon, qui partageait les espérances de sa nation, touchant la venue d'un Messie, n'avait jamais eu l'idée que ce Messie pût se confondre avec le Logos et, à vrai dire, cette idée devait sembler grossièrement inconvenante et absurde à un Juif, puisqu'elle supposait que le principe actif de Dieu pouvait se matérialiser, au point de placer sur

(1) En ce qui IoucIk' aux juslilicaliuus Icxtucllcs de ces al'Orniations, je m'excuse de renvoyer le Iccleur à mon Manvol iVliisloire ancicAine du ckristianisine, Paris, 190G, p. 339 et ss.

(2) II Cor. 3 iT.

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