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LE MILIEU DOGMATIQUE ET LES ÉLÉMENTS DU DOG.ME

terre une véritable personne divine, cependant (jue l'autre, celle du Dieu innommable, continuerait d'emplir l'univers.

Or, cette idée, un Asiate inconnu l'eut et l'exprima dans le Prologue du IV* Évangile : il croyait, comme tous les chrétiens, que Jésus était le Messie et il proclama que le Messie n'était qu'une incarnation du Logos. Il y a lieu de croire que les chrétiens qui gardaient, en Syrie, par exemple, la tradition de l'enseignement des Douze, n'acceptèrent pas aisément cette audacieuse nouveauté. Leur résistance se prolongeait encore au ii*" siècle parmi des sectes qu'on nommait Aloges. c'est-à-dire adversaires du Logos. D'ailleurs, l'auteur du IV" Évangile n'avait accompagné sa conclusion initiale d'aucune considération théologique : il avait posé un fait dont la conscience des chrétiens hellénisants s'empara et dont elle tira des développements, imprévus de Pseudo-Jean lui-même, grâce au secours de la métaphysique grecque. A vrai dire, ce Prologue du IV" Évangile représente, dans le Nouveau Testament, un élément étranger à l'esprit qui anime le reste du Livre, sans même excepter les lettres de Paul : il engendra ou, du moins, formula le dogme de l'Incarnation.

Ainsi le Livre chrétien, que constitue le Canon du Nouveau Testament, considéré du point de vue dogmatique, nous apparaît comme beaucoup plus compliqué que la Bible juive ou le Coran; en outre des affirmations fondamentales, il enferme des conceptions métaphysiques, les unes à l'état d'ébauche, les autres déjà développées, qui appartiennent réellement à l'histoire des dogmes : telles sont l'idée de la

naissance virginale du Christ, celle de la Rédemption et celle de l'Incarnation; telle encore l'interprétation du baptême et de l'eucharistie qui paraît dans les lettres de Paul. Cette complication tient à ce que le Canon a reçu, avec les Épîtres pauliniennes, les opinions particulières d'un chrétien exceptionnel et, qu'avec le IV^ Évangile, il a subi la première atteinte indirecte de la philosophie grecque. Il ne s'est constitué qu'en un temps où l'évolution dogmatique de la foi nouvelle avait déjà commencé, si bien que les textes les plus anciens dans leur inspiration, les Évangiles synoptiques, originairement sortis de l'enseignement de Jésus ou de ses Apôlres directs, portent la trace de combinaisons rédactionnelles où se retrouve, par exemple, l'influence de saint Paul. C'est ainsi que les critiques libéraux tendent de plus en plus à s'accorder pour reconnaître dans les paroles par lesquelles Jésus est censé avoir institué l'eucharistie : Prenez et mangez^ ceci est mon corps... Prenez et buvez, ceci est mon sang... Faites cela en mémoire de moi... (}), un commentaire paulinien, très étranger à la pensée de Jésus. En ce qui regarde le baptême, nous avons eu déjà occasion de rappeler que le Christ ne l'administrait point à ses nouveaux disciples, ce qui nous porte à croire qu'il n'y attachait aucune vertu particulière et le considérait tout au plus comme un symbole de repentance.

Cependant nous savons que les éléments dont se compose le Canon du Nouveau Testament existaient dès le premier quart du ii^ siècle, selon toute vrai-

(1) ML 26 36 et ss. ; Me. U^^ et ss. ; Le. 22*0 et ss. ; I Cor. 1123 pt ss.

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semblance, alors que la Bible juive mise au point, peut-être, au iV siècle avant J.-C, par les prêtres du Tenaple restauré, rassemblait des écrits dispersés sur plusieurs siècles et dont certains représentaient déjà une combinaison d'éléments fort anciens; comment se fait-il donc qu'après moins d'un siècle de vie, les livres chrétiens portent la marque d'une évolution dogmatique bien plus active et plus profonde que celle que semblent avoir subie les livres juifs durant leur existence très longue, antérieurement à la captivité ? Sans doute, on peut répondre que la revision que ces derniers ont subie après le retour de l'Exil leur a donné une certaine unité qui les a mis d'accord avec la mentalité religieuse des prêtres de Jérusalem, et, à vrai dire, cette réponse n'est point dépourvue de sens. Toutefois, une lecture tant soit peut attentive du texte biblique montre vite que sa revision n'a pas été si minutieuse qu'elle n'ait laissé subsister les traces évidentes de conceptions religieuses beaucoup plus anciennes qu'elle, si bien qu'avec le seul secours de la Bible, il est possible de marquer les grands traits de l'évolution religieuse d'Israël. Or, cette évolution est surtout intéressante, mis à part le culte et les pratiques de la Loi, par le développement de l'idée de Dieu qui, partie d'un véritable polythéisme, arrive à un puissant monothéisme spiritualiste, en passant par la notion d'un dieu national plus fort que les dieux des étrangers. La métaphysique dogmatique n'y tient que fort peu de place. Il en faut conclure que toutes les religions ne deviennent pas également dogmatiques, que c'est là une question de milieu ethnique et de circonstances.

Les Apôtres galiléens étaient des Juifs de petite con-

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dition et ils prêchaient, à des Juifs comme eux, une doctrine née au milieu d'eux et faite' pour eux : Paul était lui aussi un Juif, mais il avait étudié la Loi, il savait le grec et prêchait à des Grecs, auxquels il lui fallait adapter la foi nouvelle, en même temps que s'imposait à lui l'obligation de prouver aux Juifs chrétiens, aux disciples directs du Maître, que le salut promis ne devait point se borner au « petits enfants d'Israël », mais bien s'étendre à tous les hommes de bonne volonté. L'idée de laRédemption individuelle, que l'Apôtre tend à substituer à la notion juive du Royaume messianique, vient ainsi fort à propos pour élargir le champ où germera la Bonne Nouvelle, pour justifier « l'universalisation » de l'œuvre du Christ. De même, l'auleur du IV Évangile possédait quelque connaissance de la métaphysique de Philon et il avait entrepris de repenser pour ainsi dire, de revivre en esprit, toute la vie, la doctrine, l'œuvre de Jésus, en fonction d'une théologie hellénisante. Et c'est pourquoi le Canon chrétien révèle une plus grande activité dogmatique que la Bible, œuvre de purs Juifs isolés dans leur farouche orgueil national, qui n'avaient en tout cas guère subi, jusqu'au temps de sa rédaction, que le contact et l'influence de Sémites comme eux.

En dernière analyse, le dogme proprement dit se greffe sur les postulats fondamentaux d'une religion révélée, sous l'impulsion de ce que l'on peut nommer le besoin dogmatique^ et il s'y implante suivant la forme, il s'y développe suivant le rythme que lui impose le milieu dogmatique.

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De même que les individus n'ont pas tous le même besoin religieux et que, du mystique au matérialiste le plus positif, ils offrent, à ce point de vue, toutes les variétés de tempéraments, je ne crains pas de dire dès leur naissance, comme ils portent en eux, dès le berceau, les aptitudes que la vie développera plus ou moins, mais qui sont, à la pratique d'un art ou à l'étude d'une science, ou bien une incapacité spécifique à l'égard de l'une ou de l'antre, voire des deux, de même les groupes ethniques éprouvent à des degrés très divers le besoin de dogmatiser leurs croyances. Les uns se contentent parfaitement d'affirmations de foi, vigoureuses, mais métaphysiquement élémentaires et qu'ils ne sentent pas la nécessité d'organiser en un système théologique collèrent; ils raffinent sur les pratiques et les rites. D'autres sont des théologiens nés; ils creusent les postulats premiers, les compliquent, les combinent et ne sont satisfaits que lorsqu'ils ont pu se donner l'illusion de les penser.

11 y a longtemps que le rhéteur chrétien Lactance reprochait au vieux paganisme romain de tenir tout entier dans des rites et dans des gestes qui, disait-il, n'iuléressaient que les doigts {ad solos digitos pertinenles)] et, en effet, la religion romaine véritable, celle de l'antique cité latine, posait comme un fait l'existence de ses dieux; elle les armait d'une grande puissance matérielle; mais, outre qu'elle ne savait, pour amsi dire, rien sur eux, elle ne leur prêtait presque aucune préoccupation proprement mo-

raie et n'éprouvait aucun besoin de méditer sur leur nature, leur essence, leurs attributs, leur rôle. En un mot, elle ne philosophait pas sur eux, ni à leur propos; elle se contentait de les honorer par des sacrifices bien réglés et les enchaînait par des prières minutieusement fixées. Dans le même temps, l'imagination des Grecs enfantait des histoires merveilleuses ou charmantes, pour en entourer des dieux dont l'origine mythique était la même que celle des divinités principales des Latins, et leurs réflexions organisaient à côté et au-dessus des rites et de la mythologie, toute une théodicée. Sans doute, la métaphysique et la morale des philosophes hellènes ne sortaient point des mythes, et, pour vivre en bonne intelligence avec les dieux de l'Olympe, elles étaient obligées de prendre avec eux des arrangements qui réduisaient les légendes divines à n'être plus que des fictions poétiques. Cependant elles se donnaient ellesmêmes comme le résultat de la méditation des sages touchant les dieux et le monde, sur lesquels le vulgaire pouvait continuer à penser pauvrement.

Au reste, durant que les philosophes conduisaient, peut-être sans le bien savoir, une petite élite intellectuelle au rationalisme pur. le sentiment religieux des masses cherchait et trouvait son aliment, en superposant aux mythes de la religion officielle des cités, des spéculations de diverses sortes, mais dont la destinée de Ihomme, au delà de cette vie, formait le centre, et qui trouvaient leur expression dans l'Orphisme et dans les Mystères. Par cette voie détournée, la révélation et le désir du dogme pénétraient dans le polythéisme olympique. Je ne cherche pas ici à déterminer pourquoi les Grecs ont fait ce que les llo-

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mains n'ont pas, d'eux-mêmes, éprouvé le besoin de faire, je constate seulement que le sentiment religieux en Grèce a pris d'autres formes qu'à Rome. J'ajoute que lorsqu'à son tour la religion romaine a cherché à se développer, après la conquête de l'Orient grec, elle n'a pu que superposer à ses abstractions et à ses sacra la mythologie de la Grèce, puis celle de l'Egypte, de la Syrie, de la Phrygie; en sorte qu'au second siècle de l'Empire, les dieux, les mythes, les rites, les mystères, les doctrines et les dogmes révélés de tout le monde romain jouissaient, dans la pratique, du droit de cité à Rome. Sous leur poids énorme, la vieille religion de la cité gisait écrasée; elle ne montrait plus un semblant de vie que dans les cérémonies officielles et la forte religiosité orientale tenait la première place dans le vaste syncrétisme, où chacun se taillait une religion à sa mesure ('). Elle y avait surtout poussé au premier plan ses idées de purification, de vie future, de salut, de Sauveur, qui préparent le triomphe du christianisme dans la Romania. J'ai insisté sur ce phénomène bien étudié de la transformation religieuse de Rome à partir de ses grandes conquêtes, pour que, dès l'abord, fût marquée, par un exemple, cette inégalité du besoin dogmatique qui se remarque de peuple à peuple, de race à race, ou, si l'on trouve ce mot de race trop élastique et trop vague, de milieu à milieu. Il serait aisé, d'ailleurs, de multiplier les exemples du même genre. Les Égyptiens vivaient tout pénétrés de religiosité et leurs voisins de Palestine et d'Assyrie également, mais ils

(1) Cf. J. Réville, La religion romaine sous les Sévères, Paris, 1886, et Fr. Cumont, Les religions orientales clans le paganisme 7'omain, Paris, 1907.

avaient déjà donné à leurs croyances une tournure métaphysique et théologique, alors que les Sémites d'Asie s'etîorçaient encore vers le monothéisme et ne parvenaient guère à s'élever au-dessus de la conception de dieux personnels. Ils affirmaient leur existence; ils racontaient leur histoire plus ou moins compliquée; surtout ils redoutaient leur justice et tâchaient d'observer leur loi; au besoin, ils cherchaient à deviner leurs volontés ou à prévenir leur colère par le secours de la magie ; mais toute leur métaphysique se bornait à expliquer le monde au moyen de mythes enfantins et leur dogmatique se réduisait à ces quelques affirmations très simples que nous rappelions plus haut et sans lesquelles aucune religion n'est possible. D'autres Sémites, ceux parmi lesquels naquit Mahomet, quand ils se firent une religion, dont le Prophète leur donna la formule, y réduisirent à un minimum vraiment étonnant le nopibre des postulats dogmatiques, et, depuis, ils ne l'ont guère augmenté; leur théologie est née et a vécu de la, nécessité d'appliquer une loi religieuse du vu" siècle, en rapport avec le genre de vie et la civilisation des Arabes de ce temps-là, à quantité de cas qu'elle n'avait pu prévoir; elle est essentiellement une jurisprudence.

Jusque dans l'établissement du christianisme autour de la Méditerranée demeurent sensibles ces différences d'aptitude au dogmatisme. Tous les grands dogmes chrétiens antérieurs au V siècle sont nés en Orient, et leur pénible élaboration l'a passionné; en revanche, les Occidentaux n'ont jamais vraiment compris l'intérêt de ces querelles théologiques. Ils auraient souhaité qu'on ne discutât point à perte de

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vue sur (les questions dont, à leur avis, l'Écriture donnait une solution satisfaisante et ils se contentaient de répéter des formules anciennes, qu'ils se donnaient l'illusion de comprendre sans les approfondir. Vers le milieu du iv" siècle, par exemple, les évêques gaulois ignoraient jusqu'au symbole de Nicée (325) et il fallut que l'empereur Constance fît effort afin de leur imposer des formules de foi qui troublaient leur quiétude, pour que Tun d'eux, Ililaire de Poitiers, s'avisât d'aller chercher Ja décision du célèbre concile pour l'opposer, au nom de la tradition, aux prétentions impériales; ce fut par ce biais que la (juerelle arienne, qui bouleversait l'Orient depuis plus d'un quart de siècle, 's'étendit à la Gaule. Les seuls vrais théologiens que l'Occident ait connus avant saint Augustin sont des Orientaux, ou des hommes qui avaient subi l'influence des idées orientales; tels sont Hippolyte et Tertullien. Les autres docteurs de l'Occident possèdent à un degré éminent l'esprit juridique — et c'est encore le plus grand mérite de Tertullien au regard de l'histoire des dogmes, — ils ne montrent qu'un sens dogmatique médiocre-, ils ont établi des compromis, fixé des formules de conciliation, oii tous les partis retrouvaient quelque chose de leurs opinions, mais ils n'ont, à vrai dire, rien inventé.

On s'est parfois étonné de la facilité et de la rapidité avec lesquelles le christianisme avait cédé la place à l'islam dans l'Afrique du Nord, dans un pays qui avait donné à l'Église un Tertullien, un saint Augustin et nombre d'autres écrivains sacrés; l'étonnement cesse pour peu qu'on cherche à pénétrer la mentalité religieuse de ces gens du Maghreb. Ils tiennent de toutes leurs forces au monothéisme et à la loi morale.

appuyée sur la certitude d'une vie future, bonne pour les bons et dure pour les méchants ; mais le détail de la dogmatique chrétienne ne les intéresse pas du tout. Ils reçoivent du dehors la règle de foi que la majorité des Églises a fixée et aucune hérésie proprement dogmatique ne mord sérieusement sur eux; les nouveautés leur sont a priori suspectes et ils croient volontiers, avec leur Terlullien, qu'elles n'ont pas même le droit de se produire, que la prescription est acquise aux règles anciennes. Ils sont d'ailleurs très capables de se passionner pour des querelles religieuses, mais c'est à la condition qu'elles aient trait à la discipline, aux usages reçus, ou à des personnes. C'est pourquoi les grandes crises de l'Église d'Afrique sont sorties, au temps de saint Cyprien, de divergences d'opinion sur l'attitude qu'il convenait de prendre, après la persécution de Dèce, à l'égard des chrétiens apostats; d'entreprises d'ambitieux, qui ont provoqué des schismes où le dogme n'avait rien à faire; d'un débat avec l'évèque de Rome, qui ne voulait pas qu'on rebaptisât les transfuges qui venaient des sectes hérétiques à la grande Église, alors que les Africains avaient coutume de le faire; plus tard, au temps de Constantin, de la haine que beaucoup de ces rigoristes ressentaient contre certains évêques, qu'ils accusaient d'avoir livré aux païens les Écritures saintes durant la grande persécution de Dioclétien; telle est, en effet, l'origine de l'effroyable crise qu'on nomme le donatisme. Lorsqu'à ces gens-là s'offrit un monothéisme agressif, guerrier, simple, austère et très moral, quoique peu exigeant sur ce que le christianisme appelait « les péchés de la chair » (fléchissement dont s'accommoda très bien leur sensualisme), ils trou-

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