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DES CORPS SIMPLES

L'idée qu'on puisse séparer des particules électriques de leur support matériel n'était pas supposable avant les découvertes récentes. Elle était même tellement contraire aux anciennes expériences montrant que l'électricité ne peut être transportée sans support, sauf peut-être dans les phénomènes d'induction, que l'on considéra pendant longtemps les rayons cathodiques comme formés par la projection de particules matérielles.

Cette séparation d'une charge électrique de son support apparaissait comme impossible. Il semblait

plus impossible encore qu'on put faire subir à un corps simple une ionisation, c'est-à-dire une séparation d'éléments, analogue à celle précédemment décrite. Un corps simple étant, par définition, indécomposable, ne pouvait évidemment être dissocié. Séparer le chlore et le potassium du chlorure de potassium était facile, mais comment supposer la possibilité d'extraire du chlore quelque chose qui ne fut pas du chlore et du potassium autre chose que du potassium?

En moins de dix ans, cependant, ce qut était considéré comme impossible, a cessé de l'être. L'étude des rayons cathodiques, celle de la conductibilité dans les gaz, celle des émissions radio-actives, et enfin notre démonstration de l'universalité de la dissociation de la matière, ont prouvé qu'on pouvait extraire des corps simples quelque chose très différent d'eux. Ce quelque chose, identique pour les substances les plus diverses, étant doué de propriétés électriques, on le considéra comme constitué par ces particules auxquelles a été donné le nom d'électrons.

Quelle que fut la valeur de cette interprétation, il était certain que les corps simples pouvaient eux aussi être dissociés, mais, comme c'était là une idée fort contraire aux doctrines alors régnantes et que cependant il fallait bien trouver une théorie pour expliquer les faits observés, l'ancienne doctrine de l'ionisation fut adoptée. On admit donc que les particules électrisées provenant des gaz ou des corps simples dissociés résultaient de leur ionisation. L'expression étant reçue depuis longtemps ne pouvait choquer, alors que l'idée de la dissociation d'un corps simple eut semblé très inquiétante. Cependant les deux mots désignent exactement la même chose. Quand on regarde les faits seulement, il est évident que, lorsqu'on a retiré des atomes d'un corps simple quelque chose de fort différent de lui on a nécessairement dissocié les atomes dont il se compose.

C'est d'ailleurs à cette conclusion que l'on est arrivé finalement, après bien des hésitations. Ce. fut l'élude du radium qui entraîna les convictions. Ce corps présente à un degré éminent des propriétés que tous lescorps possèdent à un degré très faible. Il émet en quantité abondante les produits de la dissociation de ses atomes, ^n étudiant ces produits, on reconnut leur analogie d'abord avec les émissions de particules des tubes de Crookes et ensuite avec les effluves émis par tous les corps sous l'action de la lumière ou d'influences Variées. Finalement il fallut bien reconnaître que la dissociation de la matière est effectivement comme je Favais prouvé depuis longtemps un phénomène universel.

Toutes ces expériences, dont beaucoup montraient les particules électriques dégagées de support matériel, ont naturellement donné une grande force à la théorie de l'électricité atomique, dite théorie des électrons. L'ayant suffisamment exposée dans mon précédent ouvrage, il serait inutile d'y revenir ici. On ne peut lui faire aucune objection quand elle se borne à envisager l'électricité comme composée de particules discontinues, mais on ne voit pas du tout la nécessité de considérer la matière comme composée d'électrons. L'électricité est comme la chaleur et les autres forces^ une des formes de Ténergie intra-atomique. De toute matière on peut retirer de l'éleetricilé et de la chaleur ; mais il n'y a pas plus de raisons de dire que la matière se compose de particules électriques que d'assurer qu'elle se compose de particules de chaleur.

Il serait aussi inutile, du reste, de combattre maintenant la théorie des électrons qu'il le fut à l'époque de Newton de contester l'hypothèse de l'émission en optique. Ceux qui le tentèrent ne furent même pas écoutés, bien que l'avenir ait montré à quel point ils avaient raison.

Nous n'essaierons donc pas de discuter sa jaleur.

Cette tâche est d'autant moins nécessaire qu'il est très facile d'exprimer les phénomènes dans le langage actuel. Nous continuerons donc à l'employer pour la clarté des démonstrations.

« L*éIectron, dit avec raison M. Lucien Poincaré, a conquis la physique, beaucoup adorent la nouvelle idole d'une adoration un peu aveugle. » L'idole, en réalité fort ancienne, a seulement changé de nom. Réduire la matière à un seul élément est une bien vieille tentative. Elle traduit surtout une aspiration mentale, un besoin de simplicité que la nature sans doute ne connaît pas. De tels besoins, on ne doit pas médire, car ils sont des générateurs d'efforts. Ces provisoires doctrines, bienfaisantes chimères, stimulent nos labeurs. Nous remontons sans cesse le rocher de Sisyphe des explications, mais toujours avec l'espérajice que c'est pour la dernière fois.

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