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CHAPITRE I

L'anarchie scientifique actueile

Lorsqu'un philosophe adonné à l'étude de sujets aux contours un peu vagues, aux conclusions un peu incertaines, comme la psychologie, la politique ou rhistoire, parcourait, il y a quelques années à peinp, un ouvrage consacré aux sciences physiques, il était frappé par la netteté des définitions, l'exactitude des démonstrations, la précision des expériences. Tout s'enchaînait et s'interprétait avec rigueur. A côté du phénomène le plus compliqué figurait toujours une explication.

Si le même philosophe avait la curiosité de recher-

cher les principes généraux de ces sciences si précises, il ne pouvait qu'admirer leur simplicité merveilleuse et leur imposante grandeur. A la base de la chimie, Tindestructible atome, à la base de la physique, l'indestructible énergie. Des- équations savantes, filles de Texpérience ou de la raison pure, embrassaient en de rigides formules ces quatre éléments fondamentaux des choses : le temps^ l'espace, la matière et la force. Tous les corps de l'univers, depuis l'astre gigantesque déroulant dans l'espace ses spires éternelles, jusqu'au grain de poussière infime que le vent semble agiter au hasard, obéissaient à leurs lois.

On était fier d'une telle science, résultat de plusieurs siècles d'efforts. Grâce à elle, l'unité et la simplicité régnaient partout. Quelques esprits amoureux de formules croyaient pouvoir simplifier encore en ne tenant compte que des relations mathématiques entre les phénomènes. Ces derniers leur apparaissaient comme les manifestations d'une grande entité : l'énergie. Quelques équations différentielles suffisaient à interpréter tous les faits que Tobservation peut connaître. La principale recherche de la science consistait à découvrir de nouvelles formules consir dérées aussitôt comme des lois universelles auxquelles la nature devait obéir.

Devant ces imposants résultats, le philosophe s'inclinait, reconnaissant que si la certitude n'existe guère dans le milieu où il vit, on pouvait au moins la rencontrer dans le domaine de la science pure.

Et comment en aurait-il douté? Ne constatait-il pas que la plupart des savants étaient assurés de leurs démonstrations au point de ne jamais subir le plus léger doute. Dominant le flux changeant des choses, le chaos des opinions mobiles et contradictoires, ils habitaient cette région sereine de l'absolu

l' ANARCHIE SCIENTIFIQUE

OÙ toutes les incertitudes s'évanouissent et où rayonne Téblouissante lumière de la vérité pure.

Toutes nos grandes théories scientifiques ne sont pas bien vieilles puisque le cycle de la science expérimentale précise ne compte guère plus de trois siècles. Cette période, relativement si courte, montre deux phases d'évolution très différentes dans la pensée des savants.

La première fut la période de confiance et de certitude dont je parlais à l'instant. Devant les découvertes accumulées chaque jour, surtout pendant la première moitié du dernier siècle, les dogmes philosophiques et religieux, bases de notre ancienne conception de l'Univers, pâlissaient et s'évanouissaient lentement. On ne s'en plaignait pas. Aux incertitudes des anciennes croyances n'allait-on pas substituer des vérités absolues? Les fondateurs de chaque science nouvelle croyaient lui avoir tracé des cadres définitifs qu'il n'y avait plus qu'à remplir. Dès que Fédifice scientifique serait achevé, il resterait seul debout sur les débris des chimères et des illusions du passé. La foi scientifique était complète. Elle montrait sans doute la nature indifférente à l'homme et les cieux vides, mais on espérait les repeupler bientôt et proposer à notre adoration de nouvelles idoles, un peu rigides, peut-être, mais qui, du moins, ne nous tromperaient jamais.

Cette confiance dans les grands dogmes de la science moderne subsista inaltérée jusqu'au jour récent où des découvertes très imprévues condamnèrent la pensée scientifique à subir des doutes dont elle se croyait affranchie pour toujours. L'édifice dont un petit nombre d'esprits supérieurs pouvaient seuls

distinguer les fissures a été brusquement et violemment ébranlé. Des contradictions et des impossibilités à peine entrevues apparurent éclatantes.

La désillusion fut rapide. On arriva très vite à se demander si les principes qui coustituaient les assises les plus certaines de nos connaissances physiques n'étaient pas simplement des hypothèses fragiles abritant de leur voile une profonde ignorance. Il est alors advenu de certains dogmes scientifiques ce qu*il advint jadis des dogmes religieux dès qu'on se mît à les discuter. L'heure de la critique précéda de bien peu celle de la décadence, puis de la disparition et de l'oubli.

Sans doute, les grands principes dont la science était si fière n'ont pas encore péri tout entiers. Longtemps ils resteront pour la foule des vérités certaines, et lés livres élémentaires continueront à les propager, mais ils n'ont déjà plus aucun prestige aux jeux des véritables savants.

Les découvertes auxquelles je faisais précédemment allusion ont simplement accentué des incertitudes que les ouvrages récents commençaient à trahir. Et c'est ainsi que la science, elle-même, est entrée dans une phase d'anarchie à laquelle on pouvait la croire pour toujours soustraite.

Des principes qui semblaient avoir une base mathématique sûre, sont contestés aujourd'hui par les savants dont la profession est de les enseigner et de les défendre. Des livres comme l'ouvrage si profond de Henri Poincaré : La Science et tHypothèsCy en fournissent la preuve à chaque page. Jusque dans le domaine des mathématiques, l'illustre savant a montré que nous vivons d'hypothèses et de conventions.

Un de ses plus éminents collègues de l'Institut, le mathématicien Emile Picard, fait voir dans une de ses publications combien sont « incohérents » les principes actuels de la mécanique, cette science fon-

l'anarchie scientifique

damentale qui prétend formuler les lois générales de l'Univers. Voici comment il s'exprime : « A la fin du xvm' siècle, les principes de la Mécanique semblaient au-dessus de toute critique, et l'œuvre des fondateurs de la science du mouvement formait un bloc que Ton croyait devoir défier à jamais le temps. Depuis cette époque, une analyse pénétrante a examiné à la loupe les fondations de l'édifice. En fait, là où les Lagrange et les Laplace trouvaient toutes choses simples, nous rencontrons aujourd'hui les plus sérieuses difficultés. Tous ceux qui ont eu à enseigner les débuts de la Mécanique, pour peu qu'ils aient réfléchi par eux-mêmes, ont senti combien les expositions plus ou moins traditionnelles des principes sont incohérentes. »

Le ' professeur Mach exprime dans sa récente Histoire de la mécanique une opinion analogue. « Les principes mécaniques en apparence les plus simples, dit-il, sont d'une nature très compliquée. Ils reposent sur des expériences non réalisées et même non réalisables. Ils ne peuvent en aucune façon être considérés en eux-mêmes comme des vérités mathématiques démontrées. »

Aujourd'hui, nous possédons trois systèmes de mécanique dont chacun déclare les deux autres absurdes. Si aucun d'eux peut-être ne mérite ce qualificatif, ils peuvent au moins être considérés comme fort insuffisants et ne fournissant que bien peu d'explications acceptables des phénomènes.

« Il n'existe plus guère, écrit de son côté M. Lucien Poincaré, de ces grandes théories universellement admises autour desquelles d'un consentement unanime, tous les expérimentateurs venaient se ranger ; une certaine anarchie règne dans le domaine des sciences de la nature, toutes les hardiesses sont permises, aucune loi n'apparaît comme rigoureusement nécessaire... Nous assistons en ce moment peut-être

plus encore à un travail de démolition qu'à une œuvre définitive. Les idées qui semblaient à nos devanciers être le plus solidement établies, sont maintenant remises en cause. On renonce généralement aujourd'hui à la pensée que tous les phénomènes sont susceptibles d'explications mécaniques. Les principes de la mécanique eux-mêmes sont contestés, des faits récents ébranlent nos croyances relatives à la valeur absolue de lois considérées jusqu'ici comme fondamentales. »

' Assurément les grandes théories scientifiques qui dominèrent la science de chaque époque et orientèrent les recherches ne restèrent pas toujours indiscutées. Après une existence, généralement assez longue, elles s'évanouissaient lentement, mais ne cédaient la place à de nouvelles doctrines que quand ces dernières étaient solidement constituées. Aujourd'hui les vieux principes sont morts ou vont mourir et ceux destinés à les remplacer ne sont qu'en voie de formation. L'homme moderne détruit plus vite qu'il ne bâtit. Les legs du passé ne sont que des ombres. Les dieux, les idées, les dogmes et les croyances s'évanouissent tour à tour. Avant que puissent s'élever de nouveaux édifices capables d'abriter nos pensées bien des ruines devront s'amonceler. Nous sommes encore dans un âge de destruction et par conséquent d'anarchie.

Rien heureusement n'est plus favorable au progrès scientifique que cette anarchie. Le monde est plein de choses que nous ne voyons pas et le bandeau qui nous les cache est bien souvent tissé avec les idées erronées ou insuffisantes imposées par les traditions de l'enseignement classique. L'histoire montre à quel point les théories scientifiques retardent le progrès dès qu'elles ont acquis une certaine fixité. Un nouveau pas en avant ne devient possible qu'après une suffisante dissociation des idées antérieures. Signaler

l'anarchie scientifique

Terreur et en' suivre les conséquences est aussi utile parfois qu'une découverte. Ce qu'il y a de plus dangereux peut-être pour Tavancement de l'esprit humain c'est de présenter aux lecteurs — ainsi que le font les oi^vrages d'enseignement — des incertitudes comme des vérités indiscutables, de prétendre tracer à la science de& bornes, de marquer comme le voulait Auguste Comte des limites au connaissable. Le célèbre philosophe proposait même la création d'un aréopage de savants destiné à tracer les limites des recherches permises. De tels aréopages sont déjà trop nombreux et personne n'ignore combien a été funeste leur rôlei.

Il ne faut donc pas hésiter à examiner de près les principes fondamentaux de la science par cela seul qu'ils sont révérés et semblent indestructibles. Nous créons trop facilement de l'indestructible verbal. Le grand mérite de Descartes a été de tenir pour douteux ce qui jusqu'à lui avait été considéré comme , vérité incontestée. Les idoles scientifiques actuelles n'ont pas plus de droits à lïnvulnérabilité que celles du passé.

Les deux dogmes les plus respectés de la science moderne étaient ceux de Tindestructibilité de la matière et de l'indestructibilité de l'énergie. Le premier avait déjà deux mille ans d'existence et toutes les découvertes n'avaient fait que le confirmer. Par une exception merveilleuse, et qui cependant ne frappait personne, alors que toutes les choses de l'univers étaient condamnées à périr, la matière ne s'anéantissait jamais. Les êtres formés par la combinaison des atomes n'avaient qu'une existence éphémère, mais ils étaient composés d'éléments immortels. Créés à l'ori-

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gine des âges, ces éléments bravaient Faction des siècles^ et comme les dieux des antiques légendes gardaient une jeunesse éternelle.

La matière ne possédait pas seule ce privilège de l'immortalité. Les forces, ou, comme on dit aujourd'hui, Ténergle, était également indestructible. Elle pouvait changer sans cesse de forme mais sa quantité dans le monde restait invariable. Une forme d'énergie ne disparaissait pas sans être remplacée par une. autre équivalente.

J'ai consacré près de dix années de recherches expérimentales résumées dans mon livre VÉvolution de la Matière à prouver que le premier des dogmes énoncés plus haut ne saurait être maintenu et que la matière doit entrer elle aussi dans le cycle des choses condamnées à vieillir et finir.

Mais si la matière est périssable, pouvons-nous supposer que l'énergie resterait seule immortelle? Le dogme de sa conservation possède encore un tel prestige qu'aucune critique, semble-t-il, ne saurait l'ébranler. Nous aurons à discuter dans cet ouvrage sa valeur, et cette étude en nécessitera beaucoup d'autres.

Nos recherches expérimentales nous ont conduit à explorer des chapitres assez différents de la physique, sans nous préoccuper beaucoup de ce qui s'enseignait à leur sujet. Malgré leur caractère nécessairement fragmentaire, ces recherches intéresseront peut-être lès lecteurs dont les croyances scientifiques ne sont pas immobilisées encore.

Ce qui a fini par donner à certains principes de la physique et de la mécanique une grande force c'est l'appareil mathématique très compliqué dont on les a enveloppés. Tout ce qui est présenté sous une forme algébrique acquiert du même coup un caractère d'indiscutable vérité pour certains esprits. Le sceptique le plus parfait attribuer volontiers aux équations une

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mystérieuse vertu et s'incline devant leur puissance. Elles tendent à se substituer dans renseignement au raisonnement et à Texpérience. Ces voiles dont on entoure aujourd'hui les plus simples principes ne servent trop souvent qu'à masquer des incertitudes. C'est en les soulevant que nous avons réussi plus d'une fois à montrer la fragilité de croyances scientifiques possédant pour beaucoup de savants l'autorité de dogmes révélés.

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