CHAPITRE II
Les nouvelles doctrines.
Newton, écrivait Lagrange, a été le plus grand génie et aussi le plus heureux, on ne trouve qu'une fois un système du monde à établir.
En traçant ces lignes rillûstre mathématicien considérait évidemment le système du monde comme définitivement fixé. Cette foi simpliste ne compte plus beaucoup de croyants. Il apparaît assez clairement maintenant que nous savons très peu de chose des lois générales de notre univers. Nous n'entrevoyons que pour un lointain avenir leur connaissance. On pressent déjà cependant que le mécanisme réel du monde et celui construit par la science d'hier diffèrent beaucoup. Nous nous sentons entourés de forces gigantesques à peine entrevues, obéissant à des lois très ignorées.
Les idées ont un enchaînement nécessaire. Une théorie nouvelle ne saurait s'établir sans entraîner toute une série de conséquences également nouvelles. Lorsque j'eus prouvé que la dissociation des atomes était un phénomène universel et que la matière est un immense réservoir d'une énergie jadis insoupçonnée malgré sa colossale grandeur, je fus naturellement conduit à me demander si toutes les forces de l'univers, la chaleur solaire et l'électricité notam-
ment, ne proviendraient pas uniquement de ce réservoir d'énergie et par conséquent de la dissociation de la matière.
Pour la chaleur solaire, source de la plupart des énergies terrestres, cette dissociation suffisait à expliquer Tentretien de la température du soleil grâce à l'hypothèse suivante : les atomes des astres incandescents contiendraient plus d'énergie intraatomique qu'ils n'en renferment une fois refroidis. En ce qui concerne Télectricité je rappelle ce résultat de mes expériences : les particules émises par une pointe électrisée sont identiques à celles qui sortent d'un corps radio-actif tel que le radiuni. Ce fait prouvait que rélectricité elle aussi est un produit de la dématérialisation de la matière.
Le phénomène de la dissociation des atomes pré-* sentait donc des conséquences d'une importance considérable puisqu'il était possible de le prendre comme origine des forces de l'univers. La matière devenait un simple réservoir de forces et pouvait être considérée elle-même comme une forme relativement stable de l'énergie.
Cette conception faisait disparaître les dualités classiques entre la matière et l'énergie et entre la matière et l'éther. Elle permettait donc de relier les deux mondes du pondérable et de l'impondérable considérés comme très distincts et que la science croyait avoir définitivement séparés. M. Berthelot assurait, à l'inauguration de la statue de Lavoisier, que « la distinction entre la matière pondérable et « les agents impondérables constituait une des plus « grandes découvertes qui aient été faites ».
Il semble cependant que les physiciens auraient dû voir depuis longtemps, c'est-à-dire bien avant les découvertes récentes, que la matière et l'éther intimement liés, échangent sans cesse leurs énergies et ne constituent nullement deux mondes séparés. La
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matière émet sans cesse des radiations lumineuses ou calorifiques et peut en absorber. Jusqu'au zéro absolu elle rayonne constamment, c'est-à-dire projette des vibrations éthérées. Les agitations de la matière se propagent à l'éther et celles de l'éther à la matière, il n'y aurait même ni lumière ni chaleur sans cette propagation. Éther et matière sont une même chose sous des formes diflférentes et on ne peut les séparer. Si en n'était pas parti de cette vue étroite que la lumière et la chaleur sont des agents impondérables parce qu'ils ne paraissent rien ajouter au poids des corps, la distinction entre la matière et l'éther à laquelle les savants attachent une si grande importance, se serait évanouie depuis longtemps.
Sans doute l'éther est un agent mystérieux que nous ne savons pas isoler, mais sa réalité s'impose puisque aucun phénomène ne pourrait s'expliquer sans lui. Son existence est aussi certaine que celle de la matière même. On ne peut l'isoler, mais il est impossible de dire qu'on ne puisse ni le voir ni le toucher. C'est au contraire la substance que nous voyons et touchons le plus souvent. Quand un corps rayonne de la chaleur qui nous échauffe et nous brûle; quand nous regardons sur le verre dépoli d'une chambre noire un paysage verdoyant, par quoi sont constituées cette chaleur et cette image, sinon par des vibrations de l'éther?
La théorie de la dissociation de la matière ne nous a pas servi seulement à faire disparaître les deux grandes dualités, force et matière, pondérable et impondérable, qui semblaient établies pour toujours. La doctrine de l'évanouissement de la matière par sa transformation en énergie comporte au point de vue des idées qui ont cours sur l'énergie, des conséquences importantes.
D'après les principes fondamentaux de la mécanique, lorsqu'on communique à un corps matériel
une quantité déterminée d'énergie, il pourra la transformer, mais n'en restituera jamais une quantité supérieure à celle qu'on lui a fournie. Ce principe était considéré comme trop évident par lui-même pour avoir jamais été contesté. Il était certain, quand on admettait que la matière restitue simplement l'énergie qui lui a été transmise et ne saurait en créer. En montrant que la matière est un immense réservoir d'énergie, nous avons prouvé du même coup que la quantité qu'elle émet, sous l'influence d'une force étrangère agissant comme une sorte d'excitant, peut être fort supérieure à celle reçue.
Avec une excitation aussi faible que celle d'un mince faisceau de radiations ultra-violettes invisibles, ou même sans aucune excitation, comme cela s'observe dans l'émission des corps spontanément dissociables, tels que le radium, nous pouvons obtenir des quantités notables d'énergie. Cette énergie libérée, nous ne la créons pas, puisqu'elle existe dans la matière, mais nous l'obtenons dans des conditions que les anciennes lois de la mécanique n'auraient jamais laissé supposer. L'idée que l'on pourrait transformer de la matière en énergie eût semblé tout à fait absurde, il y a seulement quelques années.
Ce sera le rôle de la science de l'avenir de découvrir des moyens de libérer, sous forme utilisable, les forces considérables que la matière contient.
« L'énergie intra-atomique, mise en jeu scientifiquement, écrivait récemment M. l'ingénieur Ferrand, à propos de mes recherches, créera la science toute nouvelle de l'énergétique moderne; elle donnera la formule du potentiel thermodynamique de l'énergie libérée delà matière. Exploitée industriellement, elle est capable de bouleverser de fond en comble l'activité productive de notre vieux monde. »
Les recherches que nous avons exposées en de nombreux mémoires, depuis une dizaine d'années, se
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sont rapidement répandues dans les laboratoires et ont été largement utilisées, surtout par les physiciens qui ne les citaient pas. Quelques-unes de nos propositions, considérées comme très révolutionnaires quand elles furent formulées pour la première fois, commencent à devenir presque banales aujourd'hui bien que très loin cependant d'avoir porté toutes leurs conséquences. Lorsque celles-ci se dérouleront, elles conduiront à renouveler un édifice scientifique dont la stabilité semblait éternelle.
Il n'était pas inutile de prouver que cette stabilité n'était qu'apparente et que les choses peuvent être considérées sous des poii^s de vue fort différents de ceux auxquels notre éducation classique nous avait habitués. Une partie de cet ouvrage sera consacrée à cette démonstration.
Les principes fondamentaux qui nous guideront sont ceux indiqués dans notre précédent volume. J'en rappelle l'énoncé :
10 La matière supposée jadis indestructible s'évanouit lentement par la dissociation continuelle des atomes qui la composent. /
2^ Les produits de la dématérialisation de la matière constituent des substances intermédiaires par leurs propriétés entre les corps pondérables et Téther impondérable, c'est-à-dire entre deux* mondes que la science avait profondément séparés jusqu'ici.
3° La matière, jadis envisagée comme inerte et ne pouvant restituer que l'énergie qu'on lui a d'abord fournie, est, au contraire, un colossal réservoir d'énergie — l'énergie intra-atomique — qu'elle peut dépenser sans rien emprunter au dehors.
40 C'est de l'énergie intra-atomique libérée pendant la dissociation de la matière que résultent la plupart des forces de l'univers, l'électricité et la chaleur solaire notamment.
5** La force et la matière sont deux formes diverses d'une même chose. La matière représente une forme stable de l'énergie intra-atomique. La chaleur^ la lumière, l'électricité, etc., reprér sentent des formes instables de la même énergie.
6° En dissociant les atomes, c'est-à-dire en dématérialisant la matière, on ne fait que transformer la forme stable de l'énergie, nommée matière, en ces formes instables connues sous les noms
d'électricité, de lumière, de chaleur, etc. La matière se transforme donc continuellement en énergie.
70 La loi d'évolution applicable aux êtres vivants l'est également aux corps simples, les espèces chimiques pas plus que les espèces vivantes, ne sont invariables.
8® L'énergie n'est pas plus indestructible que la matière dont elle émane.