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CINQUIÈME LEÇON

LA CRITIQUE LITTÉRAIRE Al) XVIII' SIÈCLE

DifTusion de l'esprit critique. — Les Journaux au xviii" sitcle.

— Bayle, son rôle el son influence. — Considérable dans l'histoire de la critique générale, sa place est nulle dans l'histoire de la critique littéraire. — L'abbé Dubos et la théorie des milieux. — Débuts de Voltaire : l'Essai sur la Poésie épique et les Lettres anrjlaises. — Variations de Voltaire; et comment il Unit par être plus » classique » que Boileau. — Diderot et la critique nouvelle. —Digression sur le naturel.

— De quelques causes qui ont empêché le succès des doctrines de Diderot. — La renaissance du classicisme dans les dernières années du xvii* siècle : André Chénier et David.

— Laharpe et son cours de littérature. — La fin de la critique classique.

Messieurs,

Le retentissement considérable de la querelle des anciens et des modernes dans l'Europe entière, avait été pour la critique l'origine ou le signal d'une faveur et d'une popularité toutes nouvelles. Restreinte, comme nous l'avons vu, pendant plus de cent ans, aux érudits et aux pédants ; mise par l'auteur des Satires et de Y Art poétique à la portée des plus « honnêtes gens », c'est avec la querelle des anciens que la critique fait vérilablcment son entrée dans le monde,

et que la question des mérites respectifs d'Humère et de Virgile, ou de l'auteur du Cià et de celui à'Andromaque, devient — avec la galanterie d'abord, et la médisance ensuite — l'une des matières habituelles de la conversation des salons.

Il n'est donc pas étonnant d'en retrouver la trace ou l'écho dans les écrits de La Motte Houdard et de l'abbé Terrasson : ils font profession de continuer la guerre abandonnée par Perrault. Mme Dacier soutient contre eux la bonne cause avec beaucoup de bon sens, moins d'esprit, et peu de politesse. Homère ne lui a point appris à dire finement ni gracieusement les choses. Mais la preuve la plus significative de l'universel intérêt que ces questions excitent, c'est de les voir, avec le xviii^ siècle commençant, pénétrer un peu partout, se mêler à toutes les autres, et se glisser, par exemple, jusque dans les romans de Lesage, dans son Diable boiteux, dans son Gil Blas ; dans les premiers écrits de Marivaux, — qui débute, comme Perrault, et à l'exemple aussi de Scarron, par d'insupportables parodies du Télémaque ou d'Homère; — et jusque sur les tréteaux enfin du Théâtre de la Foire.

D'un autre côté, à l'imitation du Journal des SavatUi et des Nouvelles de la République des Lettres, les jour naux se multiplient, parmi lesquels il convient de signaler plus particulièrement les Mémoires de Trévoux, rédigés par les jésuites, et Xo. Bibliothèque choisie de Leclerc, le continuateur, commentateur et contradicteur de Bayle, dont il balança même un instant la réputation alors européenne. C'est aussi bien un des caractères du xviii® siècle que l'abondance des Journaux; et, comme vous savez d'ailleurs, ainsi que le

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dira Figaro, qu'ils ne peuvent parler ni de religion, ni de politique, « ni des corps en crédit, ni de l'opéra, ni des autres spectacles, ni de quoi que ce soit enfin qui tienne à quelque chose », ils parlent de littérature; et ainsi la critique se met en possession de les défrayer à peu près uniquement. Si vous êtes curieux d'en connaître les plus importants, vous en trouverez la liste dans l'ouvrage d'Eugène Hatin : Histoire de la Presse en France.

Il vous semblera peut-être à ce propos que je devrais ici vous parler de Bayle — puisque aussi bien je viens de rappeler ses Nouvelles de la République des lettres, — et, en eflet, dans une histoire générale et détaillée de la critique moderne, je crois que je lui ferais sa place. Mais c'est que je donnerais alors à ce mot de critique une extension tout autre, bien autrement considérable, et, à mon avis, quelque peu abusive, ou du moins trop prématurée.

Non pas assurément que je méconnaisse la valeur de Bayle! Je dirai même en passant qu'on ne la connaît pas, qu'on ne la loue pas surtout assez. Bayle, que nos historiens de la littérature ignorent en général, est le premier des « philosophes » du xviii'' siècle; ei beaucoup d'idées que l'on s'imagine que Voltaire, par exemple, a rapportées d'Angleterre, c'est à Bayle, c'est aux Pensées sur la Comète qu'il les doit, c'est dans le Dictionnaire de Bayle qu'il les a puisées. Les libres penseurs anglais du commencement du xviiF siècle, Collins ou Tolaud, sont-ils les maîtres de Voltaire? On peut discuter; et si je ne voudrais pas le nier, je crois du moins qu'il en faut rabattre, qu'il en faut beaucoup rabattre. Mais ce qui n'est pas

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douteux, c'est que Bayle est le maître des libres penseurs anglais. L'impossibilité de concilier la raison et la foi, ce qui avait été la noble illusion du xvii^ siècle, ■c'est Bayle qui l'a dénoncée le premier; la tolérance, ou le droit pour tout homme, selon le mot de la Palatine, « de se lair.^ ^on petit religion à part soi », c'est Bayle qui l'a enseignée le premier; et le pouvoir enfin que la raison po-sùde contre elle-même, ce qu'elle a de ressources, en quelque sorte, pour se détruire, c'est encore lui, dans l'histoire de la pensée moderne, qui s'en est avisé le premier.

Vous voyez, que bien loin de vouloir diminuer la gloire de son nom, je l'augmenterais, si je le pouvais. Est-ce un grand homme? je n'en sais rien. Estce un grand écrivain? On peut, je crois, dire que non. Mais c'est une grande influence, la plus grande peutêtre de toutes celles qui, de 1700 jusqu'aux environs de 1750, ont contrepesé celle d'Arnauld, de Pascal, de Bossuet et de Leibniz. Les Encyclopédistes et Rousseau l'ont seuls dépossédé d'un prestige ou d'une autorité qui, d'ailleurs, pour commencer, n'a pas moins agi sur eux-mêmes, que sur les libres penseurs anglais, que sur Lessing ou sur Frédéric en Allemagne, et généralement sur tout ce qu'il y a eu, pendant un demi-siècle, dans l'Europe entière, d'esprits curieux, indépendants et aventureux.

Seulement, et dans le sens où jusqu'ici nous avons pris le mot de critique, c'est dans l'évolution de la critique littéraire que j'ai beau les chercher, je ne vois pas la place ni le rôle de Bayle. Parcourez ses Nouvelles de la République des lettres; ouvrez au iiasard son Dictionnaire; feuilletez surtout sa Correspondance;

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on n'est pas plus indifférent, on ne peut pas l'être davantage à tout ce qui fait le prix littéraire ou esthétique des œuvres.

A cet égard — et ce n'est pas ce qui fait sa moindre originalité, — si Bayle, comme philosophe, appartient déjà au xviii« siècle, je dis que, comme critique, il est H peine du xviP. Il ne s'intéresse dans les œuvres qu'à ce qu'elles lui apprennent ; et les Scioppius ou les Cardan, par exemple, sont d'un bien autre intérêt pour lui que les Racine ou les Corneille. Aussi n'ai-jejamais compris que Sainte-Beuve ^ — tout au début de sa carrière, il est vrai, dans un article d'ailleurs extrêmement curieux — ait fait de Bayle le modèle ou le parangon du « génie critique ». Génie critique? Oui, certes, en tant que la critique est l'outil universel, une méthode que l'on applique plutôt à la recherche de la vérité des faits, à l'examen de la tradition et de l'histoire, qu'à l'appréciation ou à la classification des œuvres littéraires. Mais si l'on ne joue pas sur les mots; et, quelque idée que l'on se fasse de son objet final, si la critique doit être surtout versée dans l'étude de la littérature et de l'art, non, Bayle n'est pas un critique, et c'est pourquoi nous n'avons pas ici à en parler davantage.

Je ne vous parlerai pas non plus de Fénelon, de sa Lettre sur les occupations de l'Académie française ou de ses Dialogues sur V Eloquence [1718J. Ce sont les délassements d'un homme d'infiniment desprit, mais de moins de goût peut-être; j'entends d'un goût peu sûr; et qui ne m'a pas l'air d'attacher lui-même une grande importance aux jolies choses qu'il nous dit. D'ailleurs il ne me paraît pas qu'on l'ait beaucoup lu,

ni que ses idées aient beaucoup agi. Son Projet de Rhétorique, son Projet de Poétique, son Projet d'un traité sur l'Bistoire, a vrai dire, tout cela retarde d'une cinquantaine d'années sur l'époque où il le propose. Qu'y a-t-il encore de plus superficiel, et de plus extraordinaire, que ce qu'il a dit sur la rime? Mais il était sans doute écrit que la postérité ne voudrait pas voir plus clair dans les idées que dans le jeu de cet habile homme; et, pour dire que je ne dirai rien de la Lettre sur les occupatio)is de r Académie française, vous voyez ce que je suis obligé d'en dire.

Je fais en revanche un tout autre cas — non pour la forme, qui en est lourde, mais pour le fond — des Réflexions critiques sur la poésie et la peinture, de l'abbé Dubos, qui parurent en 1719. « Tous les artistes lisent avec fruit les Réflexions de l'abbé Dubos sur la poésie et la peinture. C'est le livre le plus utile qu'on ait jamais écrit sur ces matières chez aucun peuple de l'Europe. Ce qui fait la bonté de cet ouvrage, c'est qu'il n'y a que peu d'erreurs, et beaucoup de réflexions vraies , nouvelles et profondes. » Ainsi s'exprime Voltaire, dans son Catalogue des écrivains du siècle de Louis XIV; et, pour le dire en passant, quand Voltaire s'exprime ainsi, vous pouvez être assurés qu'il doit beaucoup lui-même à l'ouvrage qu^il loue avec tant de chaleur. C'est sa manière d'acquitter sa dette; et, après tout, elle en vaut bien une autre. Montesquieu, qui doit beaucoup, aussi lui, à l'abbé Dubos, a oublié de s'en souvenir; — et il s'est contenté de le réfuter.

Pour cette raison, parce que la substance en a passé dans la critique de Voltaire, nous pourrions

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nous borner à signaler le livre de l'abbé Dubos. Je vous en recommande cependant le premier volume, où vous trouverez, sur l'art dramatique en particulier, des observations ingénieuses, et, pour mieux dire encore, des observations plus « modernes » que vous ne le croiriez d'après la date du livre et le nom de l'auteur.

J'ajoute, puisque j'ai prononcé le nom de Montesquieu,j'ajoute que vous trouverez, dans le second volume, une théorie complète sur la part des « causes physiques dans le progrès des arts et des lettres », et cinq ou six chapitres sur l'influence du climat, antérieurs de trente ans à ceux de Montesquieu dans son Esfrit des lois. Le pouvoir du milieu physique et celui du moment, voilà deux « modificateurs des genres » dont l'abbé Dubos a essayé l'un des premiers de déterminer la nature et de mesurer l'action. Lisez donc ses chapitres sur le Pouvoir de l'air sur le corps humain prouvé par le caractère des nations, ou encore, sur VÉtendue des climats plus propres aux sciences et aux arts que les autres. Vous ferez sans doute plaisir à son ombre; vous y apprendrez beaucoup de choses; et vous connaîtrez enfin les commencements d'une question que nous aurons à traiter prochainement nous-mêmes.

Je ne dis rien de son troisième et dernier volume : il est uniquement rempli d'une Dissertation sur les représentations théâtrales des anciens, sujet curieux, sujet savant, mais dont je n'ai pas à m'occuper, et aussi bien dont je ne suis pas juge.

Arrivons donc à Voltaire. Deux de ses premiers écrits sont ici pour nous d'une importance considé-

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rable, et d'abord, l'un de ceux qu'il semble que l'on ait le moins lus : c'est son Essai sur la poésie épique — pour servir de préfaco à sa Henriade, — qui parut à Londres, en anglais, en 1727, et l'année suivante à Paris, traduit en Irançais. L'entrée en matière en est tout à fait agressive :

On a accablé presque tous les arts d'un nombre prodigieux de règles, dont la plupart sont inutdes ou fausses. Nous trouvons partout des leçons, mais bien peu d'exemples.... Mais c'est surtout en fait de poésie que les commentateurs et les critiques ont prodigué leurs leçons. Us ont laborieusement écrit des volumes, sur quelques bgnes que l'imagination des poètes a créées en se jouant. Ce sont des tyrans, qui ont voulu asservir à leurs lois une nation libre, dont ils ne connaissent point le caractère.... Tant de prétendues règles, tant de liens ne peuvent servir qu'à embarrasser les grands hommes dans leur marche, et sont d"un faible secours à ceux à qui le talent manque. Il faut courir dans la carrière, et non s'y traîner avec des béquilles.

Assez enclin qu'il était de lui-même à s'émanciper des maîtres, il semble que l'exil ait achevé de délier sa langue, et, à Londres, dans la fréquentation des libres penseurs anglais, vous croiriez qu'il a jugé, ou, si vous l'aimez mieux, qu'il a toisé Boileau. Écoutez-le encore sur les anciens :

Nous devons admirer ce qui est universellement beau chez les anciens.... Mais ce serait s'égarer étrangement que de les vouloir suivre en tout à la piste. Nous ne parlons point la même langue. La religion, qui est en tout le fondement de la poésie épique, est parmi nous l'opposé de leur mythologie. Nos coutumes sont plus différentes de celles des héros du siège de Troie, que de celles des Américains. Nos combats, nos sièges, nos Ilolles n'ont pas la

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moiadre ressemblance.... L'invention de la poudre, la boussole, rimpriinerie, tant d'autres arts qui ont été apportés récemment dans le monde ont en quelque façon changé la face de l'univers. Il faut peindre avec des couleurs vraies comme les anciens, mais il ne faut pas peindre les mêmes choses.

C'est le vers fameux d'André Chénier :

Sur des pcnsers nouveaux faisons des vers antiques.

Et, si vous aimez les rapprochements, voici quelques lignes qu'on ne s'étonnerait pas de rencontrer sous la plume de Mme de Staël :

Je sais qu'il y a plusieurs personnes qui disent que la raison et les passions sont partout les mêmes; cela est vrai; mais elles s'expriment diversement. Les hommes ont en tout pays deux yeux, un nez et une bouche : cependant l'assemblage des traits qui fait une beauté en France ne réussira pas en Turquie, ni une beauté turque à la Chine; et ce qu'il y a de plus aimable en Asie et en Europe serait regardé comme un monstre dans le pays de la Guinée. Puisque la nature est si différente d'elle-même, comment veut-on asservir à des lois générales, des arts sur lesquels la coutume, c'est-à-dire l'inconstance, a tant d'empire? Si donc nous voulons avoir une connaissance un peu étendue de ces arts, il faut nous informer de quelle manière on les cultive chez toutes les nations. Il ne suffit pas pour connaître l'épopée d'avoir lu Virgile et Homère, comme ce n'est point assez, en fait de tragédie, d'avoir lu Sophocle et Euripide.

Il semble au moins que ce discours soit assez éloquent ; et, en effet, si nous voulions l'en croire, nous regarderions Voltaire comme beaucoup plus indépendant de la tradition et du passé qu'il ne l'est réellement. Mais ce ne sont là que d(^ simples boutades. En

réalité, Voltaire a beau regimber, il est Français, il est même Parisien ; et si je ne craignais d'abuser des citations, vous verriez que, dans cet Essai même, sans se soucier de se contredire, après ces grands éclats, il se résigne, ou plutôt, non, il ne se résigne pas, mais il faut dire qu'il ne s'est jamais vraiment révolté. Pour désireux, pour avide même qu'il soit de faire du tapage — et un peu de scandale au besoin, — son bon sens, la timidité de son goût, son respect de l'autorité le retiennent; et, comme en matière de théâtre ses plus grandes audaces, littérairement du moins, n'iront jamais plus loin qu'à s'inspirer discrètement d'Othello dans sa Zaïre, ou qu'à démarquer Hamlet dans sa Sémiramis; de même ici, tout ce grand bruit se termine à demander qu'au lieu de se contenter éternellement d'Homère et de Virgile, les théoriciens du poème épique veuillent bien se souvenir que la Jérusalem et le Paradis perdu en sont deux.

La proposition était d'ailleurs heureuse et opportune. Si nous n'avions plus grand profit à tirer du commerce des Italiens — dont vous avez vu que le xvii^ siècle avait assez abusé, — il en pouvait être autrement de l'imitation ou de la connaissance de la littérature anglaise. Tout y semblait inviter, à ce moment du xviu^ siècle, et tout y semblait tendre. Voltaire, en vantant les Anglais, n'apprenait rien à ses compatriotes. Il ne se publiait pas à Londres une seule nouveauté de quelque importance ou de quelque intérêt qui ne fût traduite aussitôt de ce côté-ci de la Manche par quelque Desfontaines. Même les journaux dont nous parlions tout à l'heure — et Leclerc, en particulier, dans sa Bibliothèque choisie — s'étaient

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