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LA CRITIQUE LITTÉRAIRE AU XYIII» SIÈCLE

donné pour tâche d'étendre et de multiplier les communications de l'une à l'autre langue. Avec le même succès, sur les traces de Leclerc et de l'abbé Dcslbntaines, c'est ce que Prévost à son tour, le futur auteur de Manon Lescaut, allait faire dans son Pour et Contre. Et s'il était enfin besoin d'un coup d'éclat pour convertir jusqu'aux indifférents, il semble que Za:ire, en 1732, le dût être, — Zaïre, et deux ans plus tard, en 1734, la publication tapageuse des Lettres philosophiques.

Si nous n'avons pas à rechercher ici ce que notre littérature pouvait gagner à ce contact de la littérature anglaise, la critique du moins, mise en présence de « beautés nouvelles », de « beautés modernes » — je veux dire nullement « classiques », — allait sans doute en tirer de nouveaux motifs d'indépendance; achever de secouer le joug des anciens; mettre ellemême en question l'universalité, l'autorité, l'immutabilité de ses régies; et finalement affecter quelque ambition plus haute que d'enfermer l'art et la littérature dans le cercle de ses prescriptions.... Vous savez qu'il n'en fut rien, et il est curieux d'en examiner les raisons.

Il y en a d'anglaises, si je puis ainsi dire; et nous pouvons bien regretter que nos pères n'aient pas eu l'esprit plus large et plus hospitalier, nous ne pouvons guère nous étonner qu'ils n'aient pas fait de Milton ou de Shakespeare plus d'estime que n'en faisaient les Anglais eux-mêmes au commencement du xviH" siècle. Représentez-vous, de nos jours, quel serait l'embarras, l'embarras des Anglais ou généralement des étrangers, si, dans nos histoires de h

littérature, nous mettions constamment l'auteur du GloiHeux ou celui du Légataire au-dessus de l'auteur de Tarlufe\ Les Anglais en étaient là. « Le savant Rymer — nous dit Voltaire lui-même à ce propos,

— Rymer, dans un livre dédié au fameux comte Dorset, en 1693, sur l'excellence et la corruption de la tragédie, poussait encore la sévérité de sa critique jusqu'à dire qu'il n'y a point de singe en Afrique, point de babouin qui n'ait plus de goût que Shakespeare. » Et, par conséquent, dans ses Lettres philosophiques, quand Voltaire mettait le Ca'on du sage. Addison fort au-dessus de VHarnlet ou du Jules César de Shakespeare, il ne taisait que répéter ce qu'il avait entendu dire à Londres, ou à Wandsworth, chez son ami Falkener. Encore aujourd'hui, n'est-ce pas le temps de la reine Anne et du premier des Georges, le temps d' Addison et de Steele, de Pope et de Swift, que les historiens de la littérature anglaise appellent leur « siècle d'Auguste », l'âge d'or de leur littérature, et leur siècle classique entre tous?

D'autres raisons sont plus personnelles à Voltaire. Ainsi, nous ne faisons pas grand cas de son théâtre, et, là-dessus, ce serait une question que de savoir si nos dédains ne passent pas la mesure ; mais, en son temps, de 1730 à 1780, nous en dirions trop peu si nous disions que, de toutes les parties de son œuvre on n'en a mis aucune à plus haut prix : il faut dire que c'était la seule que l'on ne contestât point. Même aux yeux de Fréron, même aux yeux de Rousseau

— voyez la Lettre sur les spectacles, — l'auteur de Zaïre, de Mérope, de Tancrède a passé sans difficulté pour l'émule et le rival heureux de Racine et de Cor-

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iicille. On ne pouvait donc pas décemment, quand, après avoir rendu justice à Shakespeare, il lui reprochait, dans ses Lettres anglaises, la barbarie de ses « farces tnonstrueuses », on ne pouvait pas dé- ;•. mment accuser d'incompétence l'auteur applaudi ^ïŒdi'peo\x deZrtJ?'e.Mais, d'autre part, pour oser dire que l'envie le faisait parler, il eut fallu que l'irrégularité de Shakespeare choquât ou blessât moins profondément le goût général du xvui° siècle. Rien ne fut donc plus facile à Voltaire, après avoir découvert ou révélé Shakespeare à la France, que de se réserver à lui tout seul le privilège ou le monopole de l'imiter. El, comme les morts eux-mêmes ne laissaient pas de porter ombrage à son amour-propre, c'est ainsi que Voltaire prenant peur de la gloire de Shakespeare, on l'en crul sur sa parole; et, perdu pour l'art dramatique, le profit qu'on eût pu tirer de la connaissance du théâtre anglais le fut également pour la critique française.

Enfm, il convient d'ajouter qu'au moment même où paraissaient les Lettres anglaises^ en 1734, l'esprit du xviii" siècle, enveloppé jusqu'alors dans ses origines, commençait ^ s'en dégager, et à prendre con'^cience de lui-même. Il avait préludé dans le Dictionnaire de Bayle; il se jouait dans les Lettres persanes : on peut dire qu'il n'apprend à se connaître, et à soupçonner sa force et sa fortune prochaine que dans les Lettres anglaises. Or, ce qui le caractérise éminemment, vous le savez, c'est d'être avant tout préoccupé de questions religieuses, politiques, sociales, mais en revanche assez peu soucieux de littérature, et surtout d'arl. Silent leges inter arma. Quand il n'est question

de rien de moins que de renverser, pour le reconstruire de la base au sommet, l'éditice social, on est moins curieux des justes proportions que doivent avoir dans la tragédie le prologue , l'épisode et l'exode. Il suit de là que les hommes du xviii^ siècle, en général, s'en tiennent volontiers sur ces matières aux principes que leur ont légués les générations précédentes. Leur activité se dépense à d'autres emplois; et, de s'enfermer dans les questions purement littéraires, cela équivaut pour eux à un brevet d'étroitesse ou de pauvreté d'esprit.

Voltaire en est un remarquable exemple. A la vérité, dans ses tragédies, il essaye bien de faire passer quelques innovations; il en propose de plus hardies et de plus radicales dans les Préfaces de ses tragédies, où les Diderot, les Beaumarchais, les Mercier n'auront plus tard qu'à les reprendre, pour écrire les Essais qu'on trouvera si révolutionnaires. Mais, si vous lise'/ attentivement son Commentaire sur Corneille, qui est de 1764, vous serez frappés d'y voir l'auteur de V Essai sur la poésie épique se ranger, dans ses vieux jours, à une critique, je ne veux pas dire plus étroite que celle de Boileau, mais à coup sûr pas plus large. Toutes ses velléités de révolte sont tombées. « Conservateur en tout, sauf en religion », comme on l'a si bien dit, voilà sa devise et sa définition. Bien loin de profiter de son influence pour promouvoir la critique , il accepte, à soixante-dix ans, et il prétend imposer aux autres toutes les u servitudes » et toutes les « tyrannies » littéraires qui l'indignaient entre trente et quarante. A mesure qu'il avance en âge et qu'il grandit en popularité, si son esprit devient plus hardi, son

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goût, tout au rebours, devient plus timide ou m('me plus timoré. C'est pourquoi, bienfaisante en plus dun point, si fàcbeuse et si regrettable en tant d'au très, l'influence de Voltaire, malgré les apparences, a été presque nulle en critique; ou, pour mieux dire encore, ses idées, en se compensant, se sont annulées elles-mêmes; et pendant soixante ans, tout ce qu'il o fait, c'a été, au total, de maintenir la critique au poin! où il l'avait trouvée.

Dirons-nous que Diderot ait fait ou tenté davan tage? Je n'aime guère Diderot — et vous l'allez bien voir; — mais l'une des raisons que j'ai de ne pas l'aimer, c'est qu'après l'avoir plus d'une fois relu, je suis encore et toujours en doute de ce qu'il fut. Non pas assurément qu'il soit énigmatique ; et jamais homme, à vrai dire, ne s'est plus complaisamment étalé dans son œuvre. Ni Rousseau, que je ne veux pas lui comparer un instant, ni Restif de la Bretonne, le « Rousseau du ruisseau ». ne sont plus beaux de naïve impudeur. Mais, dissertateur intrépide, et interminable surtout; déclamateur redoutable; esprit puissant et confus — plus confus que puissant, dont on a pris trop souvent la confusion même pour de la profondeur; — comme il écrit sur toutes choses indifTôremment, avec le même aplomb, sans règle et sans choix, sans ordre ni mesure, à bride abattue, on trouve de tout dans son œuvre : du raisonnable et de l'extravagant, du clair et de l'obscur, de l'exquis et de l'ordurier, de l'éloquent et du boulTon, des traits de génie noyés au courant de sa verbosité; et, sous l'air d'une indépendance qui va parfois jusqu'au cynisme, tous les préjugés d'un bourgeois ou d'un « philistin ».

C'est ce qui le rend aussi difficile à juger, ou même à définir, qu'il est à la fois attrayant et insupportable à lire. Nous avons de lui des pages — pas beaucoup, mais nous en avons — que nos plus grands écrivains pourraient être fiers d'avoir écrites, et nous en avons qui devraient suffire à déshonorer la mémoire d'un homme dans l'histoire d'une littérature. Mais, ce qui est plus difficile encore que tout le reste, c'est de savoir ce qu'il a pensé, et la raison vous en paraîtra plausible, si je dis, comme je le crois, qu'il ne l'a luimême jamais su.

De ce désordre et cette confusion, si cependant on essaye de tirer quelque chose de précis, il semble que, d'une part, il ait voulu s'affranchir des règles au nom d'une imitation plus fidèle de la nature ; et, de l'autre, qu'au nom de l'utilité morale ou sociale, il se soit efi'orcé de rétablir dans l'art des règles presque plus étroites que celles qu'il rejetait.

Pour discuter le second de ces principes, nous attendrons qu'il s'en présente une occasion plus favorable et plus ample. Quant au premier, nous avons vu, vous vous le rappelez, en parlant de Boileau, qu'il était le fondement de l'art. Nous dirons de plus, aujourd'hui, qu'en dépit de l'effort qu'il avait fait pour fonder les règles en nature, Boileau ne laissait pas d'avoir enveloppé, dans les formules de son Art poétique^ beaucoup de conventions mondaines, dont il était utile de purger la critique. Mais nous ajouterons que, s'il y eut jamais un principe dont la valeur dépendît tout entière de l'homme qui l'applique, c'est celui-là, ou encore, si vous l'aimez mieux, que toute la question est du sens que l*on

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