‹ L'évolution des genres dans l'histoire de la littératureChapitre 18 sur 35 · LA CRITIQUE LITTÉUAIRE AU XV1H« SIÈCLE · texte numérisé non relu

LA CRITIQUE LITTÉUAIRE AU XV1H« SIÈCLE

semble que ce dut être le retentissant insuccès des applications qu'il on fit. Quand les Entretiens avec. Dorval et quand ce fameux Essai sur la poésie dramatique — où, passant la plume sur la mémoire de Molière, il prétendait qu'après l'École des femmes et Tartufe, la véritable comédie était toujours à créer. — quand ils contiendraient plus d'idées justes et de vues ingénieuses ou fécondes que je n'y en saurais reconnaître, ils auraient toujours, et ils ont eu surtout pour les contemporains, ce grand tort de servir de préface, ou de commentaire apologétique, au Fils naturel ou au Père de famille. Il n'y a pas de théorie qui tienne contre de semblables condamnations d'ellemême; et il en advint des idées de Diderot comme de celles des Fontenelle et des Perrault au commencement du siècle. Son Fils naturel fut son Aspar; son Père de famille est son Saint Paulin; et la médiocrité des œuvres entraîna la doctrine dans leur chute.

11 n'en doit pas moins occuper dans l'histoire de la critique une place considérable, sinon précisément pour avoir inventé ce que nous avons depuis lors appelé du nom de naturalisme, mais du moins pour avoir confusément élargi la notion ou la définition de la nature et du naturel dans l'art. C'est souvent à Rousseau que l'on en fait honneur; et on a raison, si pourtant on s'explique, et qu'on sépare, et qu'on distingue. Mais, en tant que la religion ou la superstition de la nature est bien l'idée du xviii® siècle, c'est plutôt Diderot, puisque c'est V Encyclopédie, qui l'a fait pénétrer dans les esprits, qui les a rendus propres à la recevoir, qui les en a finalement et pour ainsi dire imbus. Là est son œuvre, et là sa gloire :

là aussi le principe de son influence. Et je vais plus loin : s'il l'avait exprimée plus clairement lui-même, au lieu de la laisser éparse un peu partout dans son œuvre, à l'état difl'us et latent, il serait sans doute un autre homme, et, je crois, un plus grand écrivain, mais peut-être qu'il eût moins agi.

Vous penserez là-dessus que je me contredis à mon tour? et qu'ayant dit tout à l'heure que ses théories n'avaient point fait fortune en son temps, je me trompaiS; ou que je me trompe en parlant maintenant de l'étendue de son influence? Mais la contradiction n'est qu'apparente, et pour la concilier, il sufiit d'une distinction. Non. les théories de Diderot n'ont point fait fortune; on n'a point imité son Fils naturel et son Père de famille, comme on a fait les tragédies de Voltaire ou les romans de Rousseau. Mais ses idées, devenues en quelque sorte anonymes, détachées pour ainsi dire de l'expression qu il en avait donnée, vivant enfin par elles-mêmes, ont constitué une atmosphère nouvelle des esprits. Et les contemporains en ont subi l'action comme nous subissons aujourdhui celle d un milieu dont on ne démêlera que dans un siècle ou deux les éléments constitutifs, ou encore, si vous l'aimez mieux, comme nous subissons éternellement celle de ces grandes forces de la nature, corpora cxca, comme les appelait Lucrèce, dont nous ne savons ni l'espèce, ni le nom.

J'ajouterai que. dans les dernières 'années du xviii* siècle, une raison puissante, secrète, et intérieure , équilibra l'influence de ce naturalisme, surtout au point de vue littéraire, et vint en entraver le développement. « Ce n'est peut-être sans une raison profonde,

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a dit quelqu'un, qu'au moment où le catholicisme a reçu son premier grand ébranlement, au xvi» siècle, V humanisme a pris naissance, comme par une sorte de contrepoids. Et je ne m'étonne pas non plus de voir au xviiP siècle, au second grand assaut du dogme, chez les encyclopédistes et les autres, le respect singulier des traditions littéraires et des types consacrés de l'art, l'admiration presque superstitieuse de Virgile et de Racine s'accroître au fur et à mesure du progrès de leur irréligion. » En effet, rien n'est plus curieux, mais à mesure que la « philosophie » dirige contre le trône et l'autel des attaques plus violentes, et dont le succès paraît désormais plus prochain, il est certain aussi que nous voyons qu'on s'attache davantage à des traditions , dont on commence à craindre que le naufrage emporte avec lui la littérature et la civilisation mêmes. Rappelez-vous le mot si curieux que nous a conservé Chamfort : « M. de..., qui voyait la source de la dégradation de l'espèce humaine dans l'établissement de la secte nazaréenne et dans la féodalité, disait que pour valoir quelque chose, il fallait se défranciser et se déliaptiser et redevenir Grec et Romain par l'âme ». Rappelez-vous encore l'esprit du Commentaire sur Corneille, de Voltaire, et ses suprêmes injures à Shakespeare :

J'avoue qu'on ne doit pas condamner un artiste qui a saisi le goût de sa nation; mais on peut le plaindre de n'avoir contenté qu'elle, .\pelle et Phidias forcèrent tous les différents États de la Grèce et tout l'empire romain à les admirer. Nous voyons aujourd'hui le Transylvain, le Hongrois, le Courlandais se réunir avec l'Espagnol, le Français, l'Allemand, l'Italien pour sentir également les beauté*

de Virgile et d'Horace, quoique chacun de ces peuples prononce difTéremment la langue d'Horace et de Virgile.... Sans doute Pantolabus et Crispinus écrivirent contre Horace de son vivant, et Virgile essuya les critiques de Bavius; mais, après leur mort, ces grands hommes ont réuni les voi.x. de toutes les nations. D'où vient ce concert éternel? Il y a donc un bon et un mauvais goût.

La Bruyère et Boileau n'avaient pas dit autre chose. Mais rappelez-vous surtout, dans ces mêmes années, et jusqu'à la veille de la révolution, ce retour de la littérature vers les sources antiques, ce regain de faveur ou de popularité des anciens, dont les Éloges de Thomas, les traductions de l'abbé Delille, le Voyage du jeune Anacharsis, et les poésies enfin d'André Chénier sont des preuves assez éloquentes :

Des antiques vergers les rameaux empruntés Croissent sur mon terrain, mollement transplantés; Aux troncs de mon verger ma main avec adresse Les attache, — et bientôt même écorce les presse. De ce mélange heureux l'insensible douceur Donne à mes fruits nouveaux une antique saveur. Dévot adorateur de ces maîtres antiques, Je veux m'envelopper de leurs saintes reliques. Dans leur triomphe admis, je veux le partager. Ou bien de ma défense eux-mêmes les charger. Le critique imprudent qui se croit bien habile, Donnera sur ma joue un soufflet à Virgile. Et ceci — tu peux voir si j'observe ma loi, — Montaigne, il t'en souvient, l'avait dit avant moi.

Je ne crois pas que l'auteur de VArt poétique, je ne crois pas que Ronsard eussent désavoué ces vers; ou plutôt, ils en eussent loué l'heureuse élégance; ils y eussent reconnu leurs idées; ils se fussent applaudis de revivre, ou de vivre toujours après tant d'années écoulées.

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Et les peintres de leur côté, Lebrun, Charles Lebrun ou Nicolas Poussin, à leur tour, qu'auraient-ils dit en voyant l'école de David succéder à celle de Boucher, de Fragonard ou de Greuze; l'art s'inspirer de nouveau des Adieux cV Andromaque ou du Serment des Horaces et non plus de l' Escarpolette ou de la Cruche cassée; et, le grand goût, comme ils l'appelaient, celui de l'antiquité, renaître enfin de son long oubli? Ne semble-t-il pas que le siècle finissant remonte en quelque sorte au delà de ses propres origines, et qu'en dépit de quelques résistances , le classicisme, avant de mourir, soit à la veille encore de triompher de nouveau?

Un homme représente et incarne cette évolution de la critique classique, un homme et une œuvre : une œuvre qu'on ne lit pas assez, et un homme que je ne souhaite que d'égaler à la plupart de ceux qui croient taire preuve, en le raillant, d'indépendance et de largeur d'esprit. C'est Laharpe que je veux dire, et l'œuvre, c'est son Cours de littérature.

Je sais les défauts de Laharpe; je sais ce que l'on a dit — et je pourrais au besoin le redire, tout comme un autre — de sa critique pédantesque et volontiers dénigrante; et de son étroitesse d'esprit; et de son ignorance. Oui, sans doute, il maltraite outrageusement ses ennemis personnels; il parle des Latins et des Grecs sans assez les connaître; et sa critique, en général — qui ne manque pas au moins de vivacité ni d'émotion, — manque d'esprit, manque de largeur, manque de portée. C'est que les grands hommes sont rares. Mais, apr,ès cela, ce serait être soi-même bien injuste, ou ce serait l'avoir bien mal lu, que de ne pas T. I. 11

reconnaître ce que son Cours de littérature contient, sur le XYii'^ siècle et sur le xviii^ siècle, de renseignements utiles, d'indications précieuses, de jugements qui ne sont point tous aussi démodés qu'on le veut bien dire ;

— et que d'ailleurs c'en est là le moindre mérite.

En effet, bien plus fidèlement que la Poétique de Marmontel — un autre critique, dont le plus grand tort est d'être l'auteur de ses tragédies et de ses romans, de son Aristomène et de son Bélisaire, — le Lycée de Laharpe exprime ou traduit pour nous dans l'histoire le dernier état de la doctrine classique. Du milieu du xvii^ siècle à la fin du xviii^, si vous voulez mesurer le progrès accompli, c'est le Lycée qu'il faut lire et c'est Laharpe qu'il faut interroger. Pareillement, c'est encore à lui qu'il faut vous adresser si vous voulez savoir ce qu'est devenue la critique même, et quel en est l'objet principal pour les écrivains du xviii'' siècle. Marmontel, esprit assez libre, et

— je vais vous étonner peut-être — volontiers paradoxal, vous en apprendrait moins sur ce point; Marmontel est déjà romantique.

Enfin — et à cet égard, tous ceux qui l'ont suivi sont ingrats, s'ils ne reconnaissent pas ce qu'ils doivent à Laharpe, — c'est lui qui s'est avisé le premier de réduire en un corps toute l'histoire de la littérature, et de faire marcher du même pas l'histoire et l'appréciation des œuvres.

Nous avons — dit-il lui-même dans sa Préface, — nous avons une multitude de livres didactiques et de recueils biographiques dont je contesterai d'autant moins le mérite, que plusieurs ne m'ont pas été inutiles, mais tous traitent d'objets particuliers, ou ne sont, dans les choses générales,

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que des nomenclatures et des dictionnaires. Mais c'est ici, je crois, la première fois, soit en France, soit même en Eurojic — vous voyez au moins qu'il ne se fait pas illusion sur son propre mérite, — c'est la première lois qu'on offre au public une histoire raisonnée de tous les arls de l'esprit et de l'imagination depuis Homère jusqu'à nos jours, qui n'exclut que les sciences exactes et les sciences physiques.

Il a raison : c'est bien là sa part, et sa place, et sa réelle originalité dans l'histoire de la critique. Son plan est défectueux sans doute : il l'est surtout en ce qu'il est trop vaste, et d'ailleurs assez mal proportionné dans ses parties successives. Beaucoup de choses y manquent encore. La disposition n'en est pas très heureuse; et ses classifications par genres, en brouillant systématiquement l'ordre chronologique, rompent à tout coup cette continuité qui doit être le propre d'une véritable histoire. Toute histoire est dans le temps; et la chronologie, dont on a tort de se moquer, n'en est pas l'àme sans doute, mais elle en est le support nécessaire. C'est ce que Laharpe aurait pu apprendre de l'auteur de V Essai siir les mœurs ou de celui du Discours sur VHistoire universelle. Mais il n'en doit pas moins garder l'honneur d'avoir, le premier, considéré l'histoire de la littérature dans la totalité de sa suite; de l'avoir ainsi traitée pour elle-même, en elle-même, comme capable de se suffire; et d'avoir enfin, par là, frayé les voies à une critique plus large, et autre que la sienne....

Arrêtons-nous ici. Nous sommes arrivés au terme du xvMi" siècle et de la critique classique. Née, pour ainsi dire, dans les bibliothèques des érudits de la

Renaissance, nous l'avons vue grandir pendant deux cent cinquante ans, et prendre insensiblement conscience de son objet. Philologique d'abord, puis excgétique et apologétique, pour ainsi dire, nous l'avons vue devenir dogmatique avec Boileau, mondaine avec Perrault, esthétique avec Voltaire ou Diderot, historique enfin avec Laharpe. C'est dans cette direction qu'il nous faut maintenant la suivre: et, depuis La Harpe jusqu'à nos jours, examiner par quelles acquisitions et quelles extensions successives elle s'est transformée pour devenir ce qu'elle est aujourd'hui.

26 novembre 1889.

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