LA CRITIQUE LITTÉRAIRE AU XVIII^ SIÈCLE
donne à ce mot de nature, si mal défini, si vague, et si large.
Or, et malheureusement, pour Diderot, la nature, c'est la sienne; et le conseil qu'il nous donne, que nous n'avons que trop de pente à suivre, c'est celui qu'il met en pratique lui-même, et qui lui a si bien réussi. Parce qu'il est le plus naturel des écrivains de son temps, Diderot en est un des plus rares, mais, s'il en est aussi l'un des plus vulgaires, c'est également parce qu'il en est le plus naturel. Si l'art doit imiter la nature, nous avons vu, en parlant encore deBoileau, qu'il ne peut pas, pour des raisons tirées de l'objet même de l'art, l'imiler tout entière. Nous avons le droit de faire un pas de plus maintenant; et Diderot nous prouve par son exemple, que, si l'art ne peut pas imiter la nature tout entière, c'est pour des raisons tirées de la nature même.
Quelle assurance avons-nous, en elTet, que notre nature à chacun soit la bonne, soit la vraie, la plus conforme et la seule conforme à ce qu'elle doit être? et si Montesquieu, si VoltMire, si Rousseau, voient la nature autrement que lui, d'où Diderot tirera-t-il la certitude que c'est lui qui voit bien, et Rousseau, Voltaire, Montesquieu, qui voient mal? Le Père de famille est-il plus naturel, après tout, que Tancrede'^ ou Candide l'est-il moins que le Neveu de Rameau? D'ailleurs, si la nature et le naturel enveloppent ce qu'il y a de meilleur au monde, n'enveloppent-ils pas aussi ce qu'il y a de pire? la laideur et la médiocrité n'en font-ils point partie? le criiiic et la vertu? la sottise comme l'esprit, la grossièreté comme la délicaiesse? El enfin, puisqu'il y a dans la vie des actions
naturelles que nous cachons, pourquoi le naturel ne serait-il pas aussi bien de les cacher que de les étaler? Lisez à ce propos le Rêve de d'Alembert ou le Supplément au Voyage de Bougainville.
Tout ce qui est naturel n'est donc pas de soi bon ou louable, comme on semble le croire ; et, conseiller à l'art, en termes généraux, d'imiter la nature, il se peut que ce soit le pousser dans une voie déplorable. C'est ce que n'a pas su Diderot. Et comme la nature était vulgaire, était grossière, était cynique en lui, son naturel, comme je le disais, s'il est le principe de son talent, en est aussi la tare. Nous montrerions de la même manière que c'est aussi ce qui fait l'immoralité de sa morale. Avant de suivre et avant d'imiter la nature, il faut nous assurer de ce que vaut la nôtre ; — et je dirais volontiers que le premier soin à prendre pour cela c'est de nous en délier.
Les théories de Diderot ne firent pas fortune. Estce que peut-être ses contemporains, occupés qu'ils étaient, comme nous l'avons dit, de soins qu'ils croyaient plus urgents, ne prirent ni le temps ni la peine d'en débrouiller le vrai sens, parmi le fatras de ses contradictions? Nous pouvons le croire, si nous le voulons; et Diderot, obscur encore aujourd'hui pour nous, n'a pas sans doute été plus clair pour ses contemporains. Souvenons-nous aussi que, s'ils ont bien pu lire Y Encyclopédie, cependant ils n'ont pas connu la moitié de l'œuvre du philosophe; et qu'en particulier ses Salons, qui contiennent peut-être la substance de sa critique, n'ont vu le jour que de notre temps.
Mais ce qui contribua davantage encore et surtout à discréditer ce que l'on comprit de ses idées, il me