L'ŒUVRE DE SAINTE-BEUVE
L'étendue et la diversité de l'œuvre. — Quelques prédécesseurs de Sainte-Beuve. — Augustin Thierry et Michelet. — La notion de race et la géographie physiologique. — Le jugement de Sainte-Beuve sur lui-même : ce qu'il contient de faux et de vrai. — L'impartialité critique. — Développement de la critique biographique : les Premiers Lundis, les Portraits littéraires et les Portraits co7îtemporains. — Anatomie, physiologie et psychologie. — Port-Royal. — L'histoire naturelle des esprits : les Causeries du Lundi. — Les Nouveaux Lundis. — Définition de la méthode. — Limites de la critique de Sainte-Beuve. — Quelques mots sur Edmond Scherer et sur M. Ernest Renan.
Messieurs,
On a dit t)1us d'une fois que le siècle où nous vivons serait par excellence le siècle de la critique et de l'histoire; et, sans doute, on pourrait dire avec tout autant de vérité qu'il est celui du roman, par exemple, ou de la poésie lyrique; mais, si l'on entend par là que la critique et l'histoire, depuis quatre-vingts ans, ont pris un rôle, une importance et une dignité qu'elles n'avaient jamais connus, on
peut le dire. Laharpe lui-même — et le premier peut-être, — Mme de Staël, Chateaubriand y ont aidé, comme vous l'avez vu; et après eux Cousin, Guizot Villemain, d'autres encore; mais l'homme dont on doit dire qu'après l'avoir été de son vivant, il de meurera dans l'avenir l'expression la plus originale, sinon la plus complète, de ce renouvellement de la critique, c'est l'historien de Port-Royal et l'auteur des Causeriez du Lundi.
Vous connaissez l'étendue, les dimensions ou, pour mieux dire encore, l'énormité de son œuvre, soixante ou soixante-dix volumes — autant ou un peu plus que n'en a laissé Voltaire, — et dans lesquels il n'y a pas trace de ce « rabâchage » sénile que Grimm, dans sa Correspondance^ a pu reprocher avec raison au « patriarche de Ferney ». Sainte-Beuve, mort à soixante-cinq ans, n'a pas eu le temps de se répéter, mais seulement celui de se contredire, et, en se contredisant, de se renouveler. Vous savez également la diversité de cette œuvre prodigieuse ; et, littérature, politique, philosophie, religion, histoire, art ou science même, vous savez qu'il n'est pas de province de l'esprit que l'intelligente et un peu sceptique curiosité de Sainte-Beuve n'ait au moins explorée. J'ouvre au hasard un volume de ses Nouveaux Lundis, et à côté d'un article sur les Jeudis de Mme Charbon- Yieau, j'en trouve un sur les Lettres de Racine, sur le Waterloo de M. Thiers, sur le Charles-Quint de Mignet, sur les Évangiles, sur les Entretiens de Gœthe et dEckermann, sur le Mystère du siège d^ Orléans.... Enfin, vous connaissez l'intérêt, le charme et la séduction de cette critique.... Peut-être tiennent-ils sur-
l'œuvre de SAINTE-BEUVE. ?!9
tout à ce que Sainte-Beuve a aimé passionnément son art, et qu'au lieu de se faire de la littérature, comme tant d'autres, comme Cousin ou comme Villemain, un moyen de fortune, un titre aux ministères, il l'a, jusqu'à son dernier jour, cultivée pour ellemême, comme le plus noble empbi de l'intelligence et de l'activité....
Mais avant d'essayer de définir et de caractériser cette critique par des traits plus précis — ce qui sera aujourd'hui le principal obje^ de cette leçon, — je voudrais dire quelques mots de deux hommes qui n'ont pas fait profession de critiques, mais qui n'en ont pas moins, à mon avis, exercé quelque influence — et sur la direction générale de la critique contemporaine, et sur celle des idées de Sainte- Beuve lui-même, — en complétant ou en resserrant cette union intime de l'histoire et de la critique dont nous avons vu les commencements en parlant l'autre jour de Viliemain.
Je ne vous rappelle que pour mémoire ces Lettres sur VHhtoire de France, où, dès 1820, en essayant de distinguer et de caractériser les époques de l'histoire nationale, de leur rendre à chacune sa physionomie, sa couleur, son accent individuel, Augustin Thierry, sur les traces de Chateaubriand, avait fait rentrer, pour ainsi dire, la vie avec le sang, dans cette chose morte qui était l'histoire de France d'Anquetil ou de Velly. -Mais, en outre, et depuis, en 1826, dans son Histoire de la Conquête de V Angleterre par les, Normans, allant déjà plus loin et poussant plus avant que Cousin, que Guizot, que Viliemain qui s'étaient bornés, qui devaient se borner, pour mieux dire, à
mettre la littérature en rapport avec les institutions sociales et l'esprit général des temps, il s'était efforcé de fonder l'explication dernière de l'histoire sur les considérations ethnographiques, et de faire ainsi de la persistance de la race à travers les âges l'élément fondamental, et, comme vous le voudrez, la pierre angulaire ou la clé de voûte de son système historique.
Je n'ai d'ailleurs à examiner ici ni comment, par quelles voies — médiocrement scientifiques peut-être, — il en était arrivé à ces théories; ni non plus ce qu'elles valent, et dans quelle mesure les historiens récents de l'Angleterre les admettent encore ou les repoussent aujourd'hui. J'estime seulement, pour ma part, que l'on a trop donné, beaucoup trop, à l'influence du sang ou de la race, et je tâcherai de vous le montrer. Pour le moment, il suffît que vous sachiez, dans la critique et dans l'histoire, l'importance de cette notion; et il suffit, si sans doute Augustin Thierry ne l'a pas débrouillée, ni surtout aperçue le premier, il suffît que le premier du moins il en ait fait l'application en grand, pour ainsi dire, à l'un des grands événements de l'histoire moderne; qu'il Tait poursuivie, cette apphcation, jusque dans le dernier détail, pendant quatre volumes; et qu'enfîn, par son exemple, il en ait montré la fécondité.
Quant à Michelet, c'est la géographie qu'il a fait, lui, entrer ou rentrer dans l'histoire, la géographie, la géologie, la physique, dans cet admirable second volume de son Histoire de France, où se trouvent exprimées pour la première fois ces liaisons mystérieuses qui font d'un grand politique ou d'un grand
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écrivain, d'un Descartes ou d'un Richelieu, l'abrégé, si l'on peut ainsi dire, non seulement de leurs compatriotes, mais de la figure même de leur sol natal. Et, il est bien vrai que V Histoire de France de Michelel n'a commencé de paraître qu'en 1833; mais comme nous l'allons voir, Sainte-Beuve était alors encore assez jeune, et sa méthode encore assez flottante, pressentie plutôt que définie, pour qu'il ne nous soit pas permis de douter de l'influence que les généralisations de Michelet ont exercée sur lui.
Si maintenant vous ajoutez l'influence de Fauriel, et de sa curiosité des questions d'origines; si vous ajoutez l'influence du criticisme allemand, qui flottait alors un peu partout dans l'air, sous la forme de l'une de ses doctrines essentielles, celle de la relativité de la connaissance; enfin si vous y joignez l'influence et l'exemple du renouvellement de la physiologie sous l'impulsion des Cabanis et des Bichat, vous aurez, je crois, les origines immédiates de la critique de Sainte-Beuve. Il s'agit de rechercher ce qu'il y allait joindre de son fonds.
Il a pris les devants; et, de peur que l'on ne s'y méprît, il s'est plus d'une fois représenté lui-même dans l'attitude et sous les traits dont il voulait qu'on le peignît. Parmi ces fragments autobiographiques, il y en a un qu'on a souvent cité, comme le plus caractéristique, et que pour cette raison il faut bien citer encore. Vous le retrouverez tout à la fin du troisième volume des Portraits littéraires :
Je suis l'esprit le plus brisé et le plus rompu aux métamorphoses. J'ai commencé franchement et crûment par le xviii« siècle le plus avancé, par Tracy, Daunou, Lamarck et
la physiologie : là est mon fond véritable. De là, je suis passé par l'école doctrinaire et psychologique du Glohe^ mais en faisant mes réserves, et sans y adhérer. De là j'ai passé au romantisme poétique, et par le monde de Victor Hugo, et j'ai eu l'air de m y fondre. J'ai traversé ensuite, ou plutôt côtoyé le saint-simonisme, et presque aussitôt le monde de Lamennais, encore très catholique. En 1837, à Lausanne, j'ai côtoyé le calvinisme et le méthodisme, et j'ai dû m'efïorcer à l'intéresser. Dans toutes ces traversées, je n'ai jamais aliéné ma volonté et mon jugement (hormis un moment dans le monde de Hugo et par l'effet d'un charme), je n'ai jamais engagé ma croyance, mais je comprenais si bien les choses et les gens que je donnais les plus grandes espérances aux sincères qui voulaient me convertir, et qui me croyaient déjà à eux. Ma curiosité, mon désir de tout voir, de tout regarder de près, mon extrême plaisir à trouver le vrai relatif de chaque chose et de chaque organisation, m'entraînaient à cette série d'expériences, qui n'ont été pour moi qu'un long cours de physiologie morale.
Il y a du vrai dans cette confession : il y a aussi quelques erreurs, involontaires ou délibérées. Le vrai, c'est ce que Sainte-Beuve y dit des milieux qu'il a successivement traversés, de sa facilité de métamorphose, de la complexité de son être ondoyant, de ce que nous appellerons le caractère errant ou vagabond de son insatiable, de son universelle curiosité. Jamais homme ne fut pétri d'une argile plus plastique, plus apte à prendre toutes les formes; jamais homme plus intelligent, je veux dire plus prompt à se déprendre de ses idées pour entrer dans celles des autres; jamais homme enfin plus glissant, plus subtil, plus souple à échapper aux mains amicales de ceux qui croyaient le mieux le tenir.
Mais, et sans le chicaner sur ces noms de Tracy, de
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Daunou, de Lamarck, lesquels, en passant, sont fort loin de représenter « le xviii® siècle le plus avancé », ce qui est moins vrai, c'est qu'il ait commencé par eux; et, au contraire, ses Lettres à Vabbé Barbe, publiées depuis sa mort, nous le montrent plutôt débutant par cette vague religiosité dont les Méditations, datées de 1819, et les Odes et Ballades, qui sont de 182-2, demeurent encore aujourd'hui l'expression poétique. La distinction alors, dans les belles années de la Restauration, était d'être chrétien à la façon de Chateaubriand, ou bien à celle encore de l'auteur de VEssai sur V Indifférence. Ce qui est également faux — et heureusement faux, pour l'honneur de Sainte-Beuve, — c'est « qu'il n'ait jamais engagé sa croyance »; et il a, au contraire, été tour à tour plus sincèrement, plus résolument catholique ou saintsimonien qu'il ne le veut bien dire. Enfin, ce qui n'est pas plus exact, c'est qu'il fût, dès 1825, en possession de la méthode et de l'objet de sa critique. Il ne faisait point d'expériences, ni de cours de « physiologie morale » quand il allait, comme dit l'autre — c'est Henri Heine, — sonnant de la trompette audevant de Victor Hugo; et, pour « l'extrême plaisir de trouver le vrai relatif de chaque chose », il se vante là d'une qualité dont il a bien senti tout le prix, mais qu'en somme il n'a jamais eu le courage ou la vertu d'acquérir.
Cette qualité, c'est V indifférence ou Vimpartialité critique, et personne ne l'a mieux définie que lui, dans un article de ses Portraits littéraires, que je vous ai déjà signalé, sur Bayle et le génie critique, daté de 1835, ou dans un article encore de ses
Portraits contemporains^ sur Charles Magnin, daté de 1843.
Yoici le premier passage :
Une des conditions du génie critique dans la plénitude où Bayle nous le représente, c'est de n'avoir pas à\irt à soi, de style. Hâtons-nous d'expliquer notre pensée. Quand on a un style à soi, comme Montaigne, par exemple, qui certes est un grand esprit critique, on est plus soucieux de la pensée qu'on exprime, et de la manière aiguisée dont on l'exprime, que de la pensée de l'auteur qu'on explique, qu'on développe, qu'on critique.... De plus, quand on a un art à soi, une poésie, par exemple, comme Voltaire, qui certes est aussi un grand esprit critique,... on a un goût décidé, qui, quelque souple qu'il soit, atteint vite ses restrictions; on a son œuvre propre derrière soi à l'horizon; on ne perd jamais de vue ce clocher-là....
Et, huit ans plus tard, il disait encore, presque dans les mêmes termes :
En général, M. Magnin a une qualité à lui, quand il traite d'un sujet et d'un livre, une qualité que possèdent bien peu de critiques, et qui est bien nécessaire pourtant à l'impartialité : c'est l'indifférence. Je vais me hâter de définir cette espèce d'indifférence.... Voltaire l'a très bien remarqué : « Un excellent critique serait un artiste qui aurait beaucoup de science et de goût, sans préjugés et sans envie : cela est difficile à trouver ». 11 ajoute encore : « Les artistes sont les juges compétents de l'art, il est vrai; mais ces juges sont tous corrompus... ». Sans doute, un artiste, sur l'objet qui l'occupe et qui le possède, aura des vues perçantes, des remarques précises et décisives, et avec une autorité égale à son talent, mais cette envie, qui est un bien vilain mot à prononcer, et que chacun repousse du geste loin de soi comme le plus bas des vices, il l'évitera difficilement, s'il juge ses rivaux.... Je l'ai toujours pensé,
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pour être un grand critique ou un historien littéraire complet, le plus sûr serait de n'avoir concouru en aucune branche, sur aucune partie de l'art, ou autrement....
Ces fragments ont le prix d'un involontaire et d'autant plus significatif aveu. Tout au rebours en effet d'un Magnin ou d'un Bayle, Sainte-Beuve, lui, selon son expression , avait commencé par concourir dans presque toutes les parties de l'art, historien autant que critique dans son Tableau de la poésie française au xvi® siècle^ poète avec Joseph Delorme^ romancier dans Volupté', — et, il faut bien le dire, ni comme romancier ni comme poète, le succès n'avait répondu à ses ambitions.
N'appuyons pas sur ce point, mais indiquons-le cependant, si, comme je le crois, rien n'a plus contribué, jusque dans ses derniers écrits,- à troubler son impartialité de juge et sa sérénité de critique. Poète et romancier, parce qu'il avait un art, un style, une manière à lui, il n'a pu prendre sur lui d'être équitable aux poètes ou aux romanciers ses contemporains. Il n'a été généralement juste ni pour Hugo, ni pour Lamartine, ni pour Vigny, ni pour Musset, ni pour Balzac ; et même, quand il en a fait, comme souvent, de justes critiques, la justesse en est corrompue par une espèce d'aigreur qui s'y mêle. Vous en trouverez d'innombrables exemples. Là est aussi l'explication des éloges dont on a remarqué qu'il aimait à combler ceux du second rang ; une Desbordes-Valmore, qu'il a presque mieux louée qu'il n'a jamais fait Musset ou Vigny; un Feydefau, l'auteur de Fanny^ pour lequel il a eu plus de complaisance que pour Balzac; combien d'autres encore I
BRUNET7ÈRE. — L'évolutioû des genres. 16
Une grande partie de ses jugements est donc ainsi sujette à caution et à revision. J'ajouterai, qu'indépendamment de certaines préventions ou de certains préjugés d'art, il a porté, dans la critique des contemporains, des préventions toutes personnelles, un vif chagrin du succès et de la croissante popularité de ceux dont il avait pu se croire un moment l'émule ou l'égal. 11 y a porté aussi des préventions politiques; et il n'a jamais pardonné tout à fait à ses anciens collaborateurs du Globe d'être devenus ministres ou ambassadeurs, tandis qu'il continuait de peiner avec honneur dans son logis d'étudiant. Je conçois son sentiment, mais je ne voudrais pas qu'il l'eût pubHquement exprimé. Enfin, plus tard encore, quand il se fut rangé du côté de l'Empire, il a eu des complaisances qu'on ne saurait sans doute avoir le rigorisme de lui reprocher, mais qu'il faut bien qu'on dise qu'il a eues. Empressons-nous seulement d'observer que, de l'ensemble de son œuvre, quand on a fait les retranchements nécessaires, il en reste encore assez pour justifier ce que nous disions tout à l'heure : qu'il n'y en a pas de plus considérable dans l'histoire de la critique, ni de plus originale peut-être.
Dans la production successive et dans le développement naturel de cette œuvre, il me semble qu'on peut distinguer cinq époques^ sur la 'première desquelles nous pouvons aujourd'hui passer assez rapidement. Comprise entre les années d824 et 1830, c'est le temps de la collaboration de Sainte-Beuve au Globe, et c'est le temps aussi de sa première ferveur romantique. Je dirais volontiers qu'elle appar-
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tient plutôt à l'histoire du romantisme qu'à celle de la critique, et vous pourrez d'ailleurs vous en convaincre, en lisant les Premiers Lundis, le premier volume des Portraits contemporains, ou le premier volume des Portraits littéraires.
Mais, si vous y joignez le Tableau de la poésie française au xvi® siècle, qui est de 1828, vous verrez déjà poindre l'aptitude historique dans la manière même dont Sainte-Beuve a mené sa campagne romantique. Tandis en effet qu'il ne se lasse pas d'attaquer les Rousseau, les Lebrun, les Delille, et de s'en prendre même à ce « législateur du Parnasse » — auquel d'ailleurs il fera bientôt réparation ; — d'un autre côté, c'est dans l'histoire qu'il va chercher la justification du romantisme, et pour lui donner des titres, il lui découvre des aïeux. Les romantiques sont les héritiers d'une tradition longtemps interrompue, et cette tradition, il s'agit de la rétablir dans ses droits.... Mais, je le répète, Sainte-Beuve est à peine encore lui-même, et sa critique, déjà savante, n'a rien pourtant de très original.
Ce sont les cours de Villemain qui paraissent lui avoir indiqué sa véritable voie, en lui procurant en même temps les moyens d'y pousser plus avant que Villemain lui-même; et les linéaments de la critique biographique, encore un peu brouillés, comme je vous l'ai dit, dans l'œuvre de Villemain, se dessinent avec netteté dans un article sur Pierre Corneille, daté de 1828 :
En fait de critique et d'histoire littéraire, il n'est point, ce me semble, de lecture plus récréante, plus délectable, et à la fois plus féconde en enseignements de toute espèce
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que les biographies bien faites des grands hommes : non pas les biographies minces et sèches, les notices exiguës et précieuses, où Vécrivain a la pensée de briller, et dont chaque paragraphe est aiguisé en épigramme — il songe peutêtre à Villemain lui-même, et certainement à Suard, à d'Alembert, à Fontenelle, — mais de larges, copieuses, diffuses histoires de l'homme et de ses œuvres : entrer en son auteur, s'y installer, le produire sous ses aspects divers; le faire vivre, se mouvoir et parler, comme il a dû faire; le suivre en son intérieur et dans ses mœurs domestiques aussi avant que l'on peut; le rattacher par tous côtés à cette terre, à cette existence réelle, à ces habitudes de chaque jour dont les grands hommes ne dépendent pas moins que nous autres.
La méthode se précise encore dans un article sur Diderot, daté de 1831, dont voici le début :
J'ai toujours aimé les correspondances, les conversations, les pensées, tous les détails du caractère, des mœurs, de la biographie, en un mot, des grands écrivains.... On s'enferme pendant une quinzaine de jours avec les écrits d'un mort célèbre, poète ou philosophe; on l'étudié, on le retourne, on l'interroge à loisir, on le fait poser devant soi.... Chaque trait s'ajoute à son tour, et prend place de lui-même dans cette physionomie qu'on essaye de reproduire.... Au type vague, abstrait, général qu'une première vue avait embrassé, se mêle et s'incorpore par degrés une réalité individuelle, précise, de plus en plus accentuée.... On sent naître, on voit venir la ressemblance ; et le jour, le moment où l'on a saisi le tic familier, le sourire révélateur, la gerçure indéfinissable, la ride intime et douloureuse qui se cache en vain sous les cheveux déjà clairsemés, à ce moment l'analyse disparait dans la création, le portrait parle et vit, on a trouvé l'homme.
Les derniers mots sont caractéristiques : ce n'est plus seulement de la biographie; c'est ici l'introduc-
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tion du portrait dans la critique. Essayons, sur Tindication de Sainte-Beuve, de reconnaître ce que ce seul mot enveloppe, et, avec l'anatomie, la physiologie, la psychologie de l'écrivain, tâchons de discerner les éléments nouveaux « qui se mêlent et qui s'incorporent » à la définition de la critique, pour la vivifier d'abord, l'élargir ensuite, et finalement la transformer.
L'anatomie de l'écrivain, c'est la considération générale et sommaire de son individu physique. Est-il grand, haut en couleur, est-il bien équilibré, comme Buffon, ou, au contraire, comme Pope, est-il malingre, chétif et contrefait? et ces caractères physiques ontils dans son œuvre une traduction qui leur soit en quelque sorte adéquate? Si deux écrivains ont vécu dans le même temps, s'ils ont reçu la même éducation générale, s'ils ont touché les mêmes sujets, ou des sujets analogues, s'ils ont l'un et l'autre la réputation d'y avoir excellé, comme Bossuet et comme Pascal, retrouverons-nous dans les Sermons de l'un son admirable équilibre d'esprit, ou, dans les Pensées de l'autre, les stigmates, pour ainsi parler, de ses longues souffrances? Ou bien encore, celui-ci, comme Boileau, a peu aimé les femmes, et celui-là, comme Rousseau, longtemps ou toujours malade, a fini par mourir fou? La sécheresse du premier, sa continence et sa frugalité ne se retrouvent -elles pas dans ses vers, dans le caractère de son style, dans cette absence de grâces, dans cette sévérité d'ajustements qui sentent le vieux célibataire? et, au contraire, le frisson de la maladie de l'autre n'a-t-il point passé dans sa prose?
Voilà tout un ordre de questions dont à peine encore s'était-on avisé. Elles s'introduisent dans la critique avec Sainte-Beuve; et il ne paraît pas qu'elles soient près de cesser d'en faire l'un des plus vifs attraits. La science y trouve son compte; l'humaine malignité s'y délecte; et les faiblesses des grands hommes réjouissent notre vanité.
La physiologie, déjà plus indiscrète, va plus loin, pénètre plus avant encore, ne se contente pas de ce peu d'indications. Avec le tempérament de l'écrivain quelle a été son hygiène? et, son tempérament luimême, d'où le tient-il? Montaigne est Gascon et Corneille est Normand. Si nous voulons les connaître à fond, faire dans leur œuvre sa part au sol natal, à l'atmosphère qu'ils ont respirée, il faut donc étudier leur province et leur ville. Mais il faut connaître aussi leur famille, leurs ascendants ou leurs descendants, le père et la mère de Molière, Jean Poquelin, bourgeois de Paris, et Marie Cressé, sa femme; ou les fils de Racine, si peut-être leur père, ayant gardé tout le génie pour lui, ne leur a légué de lui-même que les moins précieuses parcelles.
Mme de Sévigné, je i'ai dit plus d'une fois, semble s'être dédoublée dans ses deux enfants; le chevalier, léger, étourdi, ayant la grâce, et Mme de Grignan, intelligente, mais un peu froide, ayant pris pour elle la raison. Leur mère avait tout; on ne lui conteste pas la grâce, mais à ceux qui voudraient lui refuser le sérieux et la raison, il n'est pas mal d'avoir à montrer la raison dans Mme de Grignan, la raison toute seule, sur le grand pied et dans toute sa pompe. Avec ce qu'on trouve dans les écrits, cela aide et cela guide.
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Et la façon dont ils ont vécu, n'y regarderons-nous pas aussi? Celui-ci, La Rochefoucauld, l'auteur des Maximes, est un grand seigneur, à qui rien ne semble avoir manqué de ce qui compose le bonheur des hommes; cet autre, Pascal, est né dans une bourgeoisie qui confinait presque à la noblesse, il est né dans l'aisance, et il y a vécu, et il a écrit les Pensées; un troisième enfin, La Bruyère, l'auteur des Caractères, « né chrétien et Français », a vécu dans une condition subalterne, humilié sous une nécessité contre laquelle il ne pouvait rien.... Mais ici, ce n'est plus de physiologie, c'est de psychologie qu'il s'agit, si tant est que l'on puisse marquer exactement la limite.
Comment donc l'écrivain a-t-il pensé, comment s'est-il comporté sur l'article de l'amour, sur l'article de la religion, sur l'article de la mort? Comment a-t-il conçu son art? Comment a-t-il traité les plaisirs ordinaires des hommes? la table, le jeu, les voyages? Aucune de ces questions n'est désormais indifférente. Aurions-nous les Pensées, si la vie n'avait pas été pour Pascal la méditation de la mort, et la mort « le roi des épouvantements »? Indispensable à la connaissance de Pascal lui-même, la question ne l'est pas moins à l'intelligence des Pensées. Si Racine n'avait pas été l'élève de Port-Royal, un chef-d'œuvre de plus n'aurait-il pas fait rentrer dans l'ombre la cabale de Pradon? et l'auteur d'Andromaque et de Phèdre ne s'est-il pas un jour, selon le mot de Nicole, considéré lui-même comme un « empoisonneur public »? Ou aurions-nous enfin le Lac, aurions-nous la Tristesse d'Olympio, aurions-nous les
Nuits si Lamartine, si Hugo, si Musset n'avaient aimé?
Vous voyez, sans que j'aie besoin d'insister davantage, dans quelle série d'autres questions ces questions nous jettent à leur tour. D'étudier l'œuvre d'un grand écrivain, cela devient Taffaire sinon de toute une vie, au moins de longues années ; mais, en revanche, et puisque rien n'échappe désormais aux prises de la critique, ni ce qui touche à la vie privée dans ce qu'elle a de plus intime, ni ce qui relève de la vie supérieure de l'esprit, quel agrandissement de l'objet, quel élargissement du point de vue, quelle extension de l'horizon! et, par exemple, avoir fait le tour d'un Pascal ou d'un Voltaire, n'est-ce pas avoir fait le tour du monde?'
Humani generis mores tibi nosse volenti, Sufficit una domus....
C'est dans ce genre de critique — anatomique, physiologique et morale — que Sainte-Beuve s'est comme cantonné pendant une douzaine d'années, de 1828 à 1840 environ, poussant dans tous les sens, curieux de toutes choses, apprenant, réfléchissant, vagabondant, peut-on dire, et, selon son mot, semblable à ce tyran de l'antiquité « qui avait trente chambres, et qui ne savait jamais dans laquelle il coucherait le soir ».
Mais ce dilettantisme supérieur avait un grave inconvénient, que Sainte-Beuve n'a pas seulement reconnu, qu'il a voulu signaler lui-même. « Cette critique ne concluait pas » ; puisque au milieu de cette diversité d'expériences, si le critique, bien loin
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d'en rien perdre, avait au contraire affiné son tact littéraire et aiguisé sa perspicacité psychologique, il ne discernait plus le point fixe, le point de départ sans lequel on peut bien analyser les œuvres, les développer, les commenter, les expliquer, les admirer aussi, mais non pas les juger. Ce point fixe, l'étude de Port-Royal allait le lui donner.
J'aimerais ici, si je ne craignais que ce fût trop s'écarter de notre sujet, vous parler longuement de ce livre, qui pourrait bien être le chef-d'œuvre de Sainte-Beuve, et qui est assurément l'un des beaux livres du xix' siècle. Pour en sentir tout le mérite, c'est avec le Port-Royal du vénérable Clémencet sous les yeux qu'il faudrait le relire; et, des annales du bénédictin, quand Sainte-Beuve en transporte sans scrupule dans son livre des pages entières, admirer l'air de nouveauté qu'elles y prennent. Tandis qu'en efl'et, dans les pages monotones de l'historiographe du jansénisme, tout s'enveloppe et se fond dans une teinte grise et uniforme; que M. Singlin n'y diffère qu'à peine de M. Lemaître, et Arnauld ou Nicole pas du tout de Pascal ; que Ton dirait d'eux tous des noms dépouillés de substance et des fantômes errants parmi les ruines éparses d'un cloître abandonné; tandis qu'à force d'être semblables entre eux dans l'insignifiance, ils nous désintéressent, pour ne pas dire qu'ils nous dégoûtent de leur propre histoire, ainsi réduite à celle d'une querelle de moines récalcitrants; et tandis qu'enfin, étrangers à leur temps comme à l'humanité, ce ne sont pas même des fantômes, dont ils n'ont ni la mince consistance, ni l'apparente visibilité ; dans le Port-Royal de Sainte-
Beuve au contraire, ils vivent, ils sont faits de chair et de sang; la religion, en domptant leurs instincts, ne les a pas détruits, et nous retrouvons en eux des hommes de leur siècle, un mousquetaire, comme Tréville, un corsaire, comme Pontis, un docteur de Sorbonne, comme Arnauld, des avocats et des diplomates; nous y reconnaissons nos vertus et nos vices, l'orgueil du rang, la vanité littéraire, la sourde ambition qui survivent au serment qu'on a fait de les abjurer, ou, inversement, le détachement du monde, l'esprit d'abnégation et de charité, l'héroïsme opiniâtre qui fit autrefois les martyrs ; et, pour tout dire en deux mots, nous y reconnaissons dans des personnes particulières, déterminées et agissantes, des exemplaires éternels de l'humanité. Voilà, si nous en avions le temps, ce que j'aimerais à vous montrer. Et, sans doute, pour faire entrer et mouvoir tout cela dans son cadre, si je pouvais montrer aussi l'aisance et la souplesse de la composition que Sainte- Beuve a imaginée, vous partageriez mon avis. Vous conviendriez avec moi que nous sommes en présence de l'un des tableaux les plus complets , les plus vivants qu'il y ait dans aucune littérature, et d'une création ou d'une invention d'art au-dessus de laquelle on ne pourrait mettre aucune histoire de Michelet, aucun roman de Balzac, et aucun drame de Hugo. Sainte-Beuve le savait bien, quand il revenait sans cesse à son Port-Royal et que, d'édition en édition, pendant vingt ans, il le perfectionnait, sans en avoir jamais voulu donner ce que nous appellerions aujourd'hui Védition définitive.
Mais du fond de son couvent, si je puis ainsi dire,
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ce qu'il rapportait en même temps que ce beau livre, c'était cette conviction qu'il y a des familles d'esprits et une hiérarchie de ces familles entre elles. On ne résiste pas à l'évidence. Qui connaît Arnauld et Pascal ne saurait les confondre, ni surtout méconnaître la supériorité du second. C'est ici, si vous le voulez, que commence la quatrième époque du talent de Sainte-Beuve, et qu'avec ses Causeries du Lundi, maître de son talent et de sa méthode, il aborde enfin ce qu'il a lui-même plusieurs fois appelé Vhistoire naturelle des esprits.
Il part de ce principe, où sont fondues ensemble son ancienne manière et la nouvelle, que les mêmes traits généraux se combinent à l'infini; qu'entre les esprits comme entre les visages il doit y avoir, il y a des analogies et des différences; que le principal objet de la critique doit être désormais de les rechercher, de les préciser, de les distinguer; et qu'il n'y a pas d'autre moyen pour cela, dans l'état actuel de la science, que de procéder à la façon des naturalistes, c'est-à-dire par monographies. Une collection de monographies, telle est la définition qu'on pourrait donner en deux mots des Causettes du Lundi; et, pendant près de vingt ans, telle est l'œuvre à laquelle Sainte-Beuve s*est consacré tout entier.
L'observation morale des caractères en est encore au détail, aux éléments, à la description des individus et tout au plus de quelques espèces.... Un jour viendra, que je crois avoir entrevu dans le cours de mes observations, un jour où la science sera constituée, où les grandes familles d'esprits seront déterminées et connues. Alors, le principal caractère d'un esprit étant donné, on pourra en déduire
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plusieurs autres. Pour l'homme sans doute, on ne pourra jamais faire exactement comme pour les animaux ou pour les plantes; l'hgmme moral est plus complexe; il a ce qu'on nomme liberté et qui, dans tous les cas, suppose une grande mobilité de combinaisons possibles. Quoi qu'il en soit, on arrivera avec le temps, j'imagine, à constituer plus largement la science du moraliste. Elle en est aujourd'hui au point où la botanique en était avant Jussieu, et l'anatomie comparée avant Guvier, à l'état pour ainsi dire anecdotique. Nous faisons pour notre compte de simples monographies, nous amassons des observations de détail, mais j'entrevois des liens, des rapports,... et on pourra découvrir quelque jour les grandes divisions naturelles qui répondent aux familles d'esprits.
On peut,d'ailleurs,discuter si Sainte-Beuve a rempli fidèlement son programme; s'il ne s'est pas plus souvent soucié, comme l'on dit, de suivre sa pointe et de satisfaire son goût pour l'indiscrétion que de travailler à l'histoire naturelle des esprits. Mais enfin, dans l'ensemble, il a heureusement caractérisé une œuvre dont les défaillances d'exécution ne sauraient nous empêcher de reconnaître la grandeur et la nouveauté. Unique dans notre langue, la collection des Causettes du Lundi l'est également dans l'histoire de la critique. Avec un seul mot, Sainte-Beuve a déplacé les bases de la critique : il en a renouvelé les méthodes en leur donnant l'exemple de s'inspirer désormais de celles de l'histoire naturelle; — et j'ajoute qu'en en renouvelant les méthodes et en en déplaçant la base, cependant il en a maintenu l'objet.
C'est, en efîet, par là que je veux terminer, en marquant d'un trait bien précis ce qui distingue, ce qui sépare les Nouveaux Lundis des Causeries du Lundiy et en traçant la limite où Sainte-Beuve a