L*GEUVRE DE SAINTE-BEUVE
voulu s'arrêter, car il y a deux ou trois points sur lesquels il n'a jamais cédé; et, comme vous l'allez voir, l'importance en est capitale.
En premier lieu, ce que Sainte-Beuve n'a jamais admis, ou plutôt, s'il l'avait admis pendant un temps, ce que l'auteur des Nouveaux Lundis n'a plus voulu concéder, c'est que la critique se réduisît à n'être que l'expression des jugements ou des goûts personnels du critique.
Nous avons déjà touché ce point, et l'occasion se représentera pour nous d'y toucher plus d'une fois encore. Je me borne donc à vous faire observer aujourd'hui que si Sainte-Beuve avait persisté dans son ancien dilettantisme, et surtout dans son individualisme, il n'aurait pas pu proposer à la critique l'objet que nous venons de dire. Eh ouil sans doute, nos opinions sont déterminées par nos goûts, qui le sont par notre nature, qui l'est elle-même par des conditions dont nous ne sommes pas les maîtres! Seulement, l'objet de la critique, c'est de nous apprendre à nous élever au-dessus de nos goûts; comme celui de la morale est de nous apprendre à nous élever au-dessus de nos instincts ou de nos intérêts; et comme celui de la science est de nous apprendre en quelque manière à sortir de notre humanité pour la considérer et pour l'étudier du dehors. Mais peu de gens, dit-on, y parviennent! Peu de gens aussi parviennent à la vertu ; et, comme il y a beaucoup de fort honnêtes gens qui ne sont point proprement vertueux, il y aura donc beaucoup d'amateurs et peu de critiques ; ce qui me semble d'ailleurs assez clairement résulter de la revue que nous Venons de passer.
Mais en second lieu, ce que Sainte-Beuve n'a jamais admis non plus, c'est que, dans la 'critique des œuvres littéraires, on fît abstraction du point de vue littéraire, et que, traitant, je suppose, les tragédies de Racine ou les comédies de Molière comme de purs documents sur les mœurs, l'esprit et la société du xvii® siècle, on fît abstraction, en parlant de VÉcole des femmes et à'Andromaque^ de l'espèce de plaisir qu'elles sont faites pour nous procurer; — et encore bien moins de la personne ou de l'individualité de Molière et de Racine.
Et, en effet, remarquons-le bien, s*il s'était laissé faire sur ce point; s'il avait consenti qu'en étudiant Molière ou Racine on oubliât ce qui fait qu'ils sont Racine et non Pradon, Molière et non pas Poisson ou Montfleury; s'il avait souffert qu'en les expliquant on les rapportât tout entiers à d'autres causes qu'euxmêmes, il aurait trop évidemment et trop scandaleusement renié ce qui me semble avoir fait, sous les variations de ses jugements, l'unité et la continuité de sa méthode : je veux dire la recherche de ce qu'il y a dans tout artiste ou tout écrivain digne de ce nom de différent de tous les autres, et d'unique en son genre. La contradiction eût été trop flagrante. Aussi, je le répète, n'a-t-il eu garde d'y tomber. Et, quant à permettre, d'un autre côté, que, dans une œuvre d'art, on n'oubliât ou on ne négligeât de considérer que l'art même, il était pour cela trop artiste; il se souvenait trop d'avoir à son heure été Joseph Delorme et d'avoir écrit Volupté.
Yoici d'ailleurs, sur l'un et l'autre point, comme il s'est expliqué dans les Nouveaux Lundis^ à Toccasion
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de VUistoîre de la Littérature anglaise, de M. Taine, qui venait de paraître :
A propos de Boileau, puis-je donc accepter ce jugement étrange d'un homme d'esprit, cette opinion méprisante que M. Taine, en la citant, prend à son compte, et ne cramt pas d'endosser en passant : « Il y a deux sortes de vers dans Boileau : les plus nombreux qui semblent d'un bon élève de troisième, les moins nombreux qui semblent d'un bon élève de rhétorique » ? L'homme d'esprit qui parle ainsi ne sent pas Boileau poète, et, j'irai plus loin, il ne doit sentir aucun poète en tant que poète. Je conçois qu'on ne mette pas toute la poésie dans le métier; mais je ne conçois pas du tout que, quand il s'agit d'un art, on ne tienne nul compte de l'art lui-même, et qu'on déprécie a ce point les parfaits ouvriers qui y excellent. Supprimez d'un seul coup toute la poésie en vers, ce sera plus expeditif ; sinon parlez avec estime de ceux qui en ont possédé les secrets.
Vous rapprocherez ce qu'il dit ici de Boileau de ce qu'il en avait dit dans son Port-Royal, où il a mis sa véritable opinion sur l'auteur des Satires. Et il disait encore, dans le même article :
Lorsqu'on dit et qu'on répète que la Uttérature est l'expression de la société, il convient de ne l'entendre qu'avec bien des précautions et des réserves.
L'esprit humain, dites-vous, coule avec les événements comme un fleuve? Je répondrai oui et non. Mais je dirai hardiment non en ce sens qu'à la différence d'un fleuve, l'esprit humain n'est point composé d'une quantité de gouttes semblables. U y a distinction de qualité dans bien des gouttes. En un mot, il n'y avait qu'une àme au xvii^ siècle pour faire la Princesse de Clèves : autrement d en serait sorti des quantités.
Et, en général, il n'est qu'une âme, une forme particulière d'esprit pour faire tel ou tel chef-d'œuvre. Quand il
UO l'évolution des genres.
s'agit de témoins historiques, je conçois des équivalents; je n'en connais pas en matière de goût. Supposez un grand talent de moins, supposez le monde ou mieux le miroir magique d'un seul vrai poète brisé dans son berceau à sa naissance, il ne s'en rencontrera plus jamais un autre qui soit exactement le même ni qui en tienne lieu. Il n'y a de chaque vrai poète qu'un exemplaire.
Je prends un autre exemple de cette spécialité unique du talent. Paul et Virginie porte certainement des traces de son époque : mais si Paul et Virginie n'avait pas été fait, on pourrait soutenir par toutes sortes de raisonnements spécieux et plausibles qu'il était impossible à un livre de cette qualité virginale de naître dans la corruption du xviu» siècle : Bernardin de Saint-Pierre seul l'a pu faire. C'est qu'il n'y a rien, je le répète, de plus imprévu que le talent, et il ne serait pas le talent, s'il n'était imprévu, s'il n'était un seul entre plusieurs, un seul entre tous.
Je ne discute point l'opinion de Sainte-Beuve : je l'expose; et, comme je vous le disais tout à Theure, dans l'application des méthodes naturelles à la critique, vous voyez ici précisément où il a voulu s'arrêter. Mais il faut sans doute que les idées, une fois lancées, aillent au bout de leur course, et, le dernier pas, que Sainte-Beuve n'avait pas voulu faire, il était inévitable qu'un plus audacieux le fit. C'est M. Taine que je veux dire, et c'est de son œuvre que je vous parlerai dans notre prochaine conférence. Il convient toutefois, avant que d'en parler, de mentionner aujourd'hui deux hommes dont l'influence a très inégalement, mais très certainement aidé le progrès des idées de M. Taine lui-même : M. Edmond Scherer et M. Ernest Renan.
Théologien et théologien protestant, philosophe et homme politique, n'ayant d'ailleurs jamais écrit que
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des articles de Revue?, et de journaux, dont le caractère fragmentaire ne permet pas de saisir aisément l'unité de son œuvre, je dirais volontiers qu'Edmond Scherer s'est donné pour tâche d'entretenir les communications de la pensée française avec les litté ratures étrangères. Nul n'a mieux connu l'Allemagne et l'Angleterre : l'Angleterre de Wordsworth et celle de George Eliot, l'Allemagne de Strauss et celle de Hegel. Si vous voulez l'apprécier à sa véritable valeur, je vous recommande particulièrement, dans ses Éludes dJhhtoire religieuse, un essai sur Hegel et rUégélianisme, qui fut, en ce temps-là, dans le silence du second Empire, ce qu'on appelait encore alors un événement littéraire. Il n'y a plus aujourd'hui d'événement littéraire. Quelle est d'ailleurs sa part précise dans l'évolution de la critique, c'est ce que je ne saurais vous dire avec exactitude; je sais seulement qu'elle ne laisse pas d'avoir été réelle, sinon considérable ; et, en vous déléguant le soin de la mieux définir quelque jour, je ne pouvais me dispenser de vous la signaler.
Pour M. Ernest Renan, si vous vous en rapportiez à la façon dont on parle aujourd'hui de lui, vous croiriez qu'elle n'a consisté qu'à exagérer ce qu'il s'insinue toujours de nécessairement relatif dans nos opinions les plus décidées et dans nos jugements les plus absolus. Ce serait une erreur, dont je n*ai pas le temps de rechercher avec vous l'origine, ni comment elle s'est répandue; mais ce serait une erreur.
En réalité, des ouvrages comme YHisloire comparée des Langues sémitiques, ou des articles comme ceux qu'il a consacrés à V Islamisme, aux Religions de l'Anti^
Brunetière. — L'évolution des genres. 17
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giiité, au Bouddhisme, à la Poésie des Ilaces velligues, ont contribué singulièrement à nous faire voir dans cette notion de race, dont je vous parlais au commencement de celte leçon , l'élément irréductible entre tous, celui qui sépare l'humanité en familles tranchées, le dernier terme enfin de l'analyse littéraire, philologique, linguistique et psychologique, au delà duquel il n'y a plus rien qu'incertitude et mystère. Selon son expression, et pour autant qu'il ne s'est pas absorbé tout entier dans VIJistoire d'Israël ou dans celle des Origines du christianisme j la critique a été pour M. Renan l'art de « rendre une voix aux races qui ne sont plus » ; et, jusque dans l'étude particulière des individus, c'est à peine eux qu'il a cherchés, mais bien plutôt les traits de la race dont ils furent les représentants. Ce n'est pas là, vous le voyez, du scepticisme ou du dilettantisme, puisque, au contraire, nous le disions tout à l'heure à propos d'Augustin Thierry, qui fut justement l'un des guides et des maîtres de M. Renan, c'est donner ou vouloir donner à la critique, en en mettant le fondement dans la linguistique et dans l'anthropologie, la certitude et la solidité de la science.
Un autre service, presque plus considérable, c'a été d'accroître et d'élargir l'horizon critique des données de l'orientalisme. Schopenhauer, dans son grand ouvrage, a quelque part écrit que le xix° siècle ne devrait guère moins un jour à la connaissance du vieux monde oriental que le xvi« siècle, ou généralement l'esprit de la Renaissance, à la découverte ou à Il révélation de l'antiquité gréco-romaine. L'avenir nous dira s'il exagérait. Mais, en attendant, si vous
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considérez que la science des religions, par exemple, est sortie tout entière des travaux relatifs au bouddhisme, avant lesquels elle manquait de base, parce qu'elle manquait de terme de comparaison, vous ne méconnaîtrez pas qu'il a vu juste, en somme, et qu'il ne s'est pas entièrement trompé. Grâce à son talent d'écrivain, c'est M. Renan, c'est l'auteur des travaux que je vous rappelais à l'instant même qui a fait passer dans l'usage commun de la critique générale, si je puis ainsi dire, les acquisitions réalisées par un Eugène Burnouf, l'un encore de ses m.aîtres, et l'un des vraiment grands esprits de ce siècle. Par là, c'est un monde nouveau qu'il nous a ouvert; et quoique' n'ayant pas fait lui-même profession de critique — au sens du moins où nous sommes convenus de restreindre le mot, — par là aussi vous pouvez mesurer la grandeur du service rendu ; et par là enfin, quoique ses travaux spéciaux nous échappent, M . Renan doit avoir sa place dans l'histoire ou plutôt dans l'évolution contemporaine.
7 décembre 1889.
iNEUVIÈME LEÇON
L'œuvre : sa grandeur et sa véritable originalité. — Les Essais de critique et d'histoire. — Le fondement de la méthode. — Les dépendances mutuelles et les connexions nécessaires. — Objection. — Le caractère essentiel ou dominateur. — Que la détermination dont il est l'instrument, n'atteignant pas l'individualité, n'a pas en critique la même valeur qu'en histoire naturelle. — La race, le milieu, le moment : définitions, objections et restrictions. — La fin de la mélhode : La philosophie de l'Art. — De l'objet nécessaire de la critique. — Examen du critérium de l'esthétique de M. Taine. — Le degré d'importance du caractère. — Le degré de bienfaisance du caractère : son insuffisance et son danger. — La convergence des elTets. — Conclusion de la première partie de ce cours.
Messieui^s,
C'est aujourd'hui de M. Taine que nous allons nous entretenir; et, comme il est encore vivant, comme nous aurons, dès aujourd'hui même, et surtout par la suite, le regret de ne pas toujours nous trouver d'accord avec lui, je me fais tout d'abord un devoir de rendre un juste hommage à la réelle beauté — beauté savante, beauté sévère, beauté laborieuse aussi, mais beauté solide et durable, — à la gran-
dcur et à la vigoureuse originalité de son œuvre. Dans cette carrière nouvelle ouverte à la critique, où nous l'avons vu s'engager avec Mme de Staël et avec Chateaubriand, dire en effet que, si Villemain a fait le premier pas et Sainte-Beuve le second, M. Taine a fait le troisième, ce ne serait pas assez dire. Mais il faut dire, et si nous l'avons dit, il faut le répéter, que, depuis Hegel, personne peut-être en Europe n'a jeté dans la circulation, sur l'histoire de la littérature et de l'art, plus d'idées nouvelles, fortes ou profondes — et vraies ou fausses d'ailleurs, mais en tout cas suggestives et provocatrices — que l'auteur de la Philosophie de Vart.
Pour traduire ces idées, à peine ai-je besoin d'ajouter qu'il a trouvé ou qu'il s'est fait un style d'une précision, d'une densité, d'un éclat extraordinaires, dont je vous dirais bien les défauts, s'ils étaient de notre sujet, mais dont j'aime mieux louer aujourd'hui sans restriction la probité jusque dans le paradoxe et la vérité jusque dans la rhétorique.
Et vous savez enfin, par votre propre expérience, que, de tous les penseurs contemporains, il n'y en a pas un dont Tinfluence ait été plus considérable, dont les idées aient pénétré plus avant, se soient plus fortement emparées même de ceux qui ne les approuvent point ; et de la méthode enfin de qui, sans le savoir ou sans le vouloir, vous et moi, tous tant que noua sommes, nous soyons plus profondément imprégnés ou imbus, si je puis ainsi dire.
C'est ce qui me permettra de passer outre aux préliminaires, et de ne pas rechercher curieusement les origines prochaines des idées de M. Taine. Elles
procèdent sans doute, comme celles de Sainte-Beuve, ou comme celles de Villemain, des idées de ses prédécesseurs, si c'est en histoire et en critique surtout que chacun de nous est l'héritier de tous ceux qui lui ont frayé ou aplani les voies. Mais, de quelque source particulière qu'elles lui puissent venir, il les a faites siennes, et si fortement marquées à son empreinte qu'elles lui appartiendront dans l'histoire de la pensée contemporaine. Je me rappelle à ce propos que l'estimahle auteur d'une assez bonne et très copieuse Histoire de la peinture flamande a cru devoir faire observer quelque part, qu'avant les Essais de critique et d'histoire et avant V Histoire de la littérature anglaise, il s'était avisé, aussi lui, que la race et le milieu ne laissent pas d'exercer quelque influence sur la production et la nature de l'œuvre d'art. Mais, sans compter que, comme vous l'avez vu, d'autres aussi s'en étaient avisés avant lui : Boulainvilliers pour la race et l'abbé Dubos pour le milieu, M. Alfred Michiels a eu un grand tort : c'est d'être l'auteur de V Histoire de la 'peinture flamande et non pas celui de la Philosophie de UArt en Italie, par exemple, ou des leçons sur ridéal dans VArt. Rien n'est nouveau sous le soleil. Et quand on sait qu'il n'y a pas une comédie de Molière ou un drame de Shakespeare dont le sujet leur appartienne, on ne peut s'empêcher de trouver ces revendications de priorité bien puériles.
Que M. Taine, pour bâtir, si je puis ainsi dire, l'édifice de son système, se soit donc servi de quelques pierres qu'il n'avait point lui-même taillées, ce n'était pas seulement son droit, c'était son devoir. Exige-t-on de l'architecte qu'il soit aussi le maçon de son œuvre?
Non, sans doute, mais il suffit qu'au besoin il ne soit pas incapable de Têtre, et qu'il soit le juge compétent du travail de son entrepreneur. Son habileté, son talent, son mérite n'est pas là. Le mérite et le talent de M. Taine, c'est la puissance et la fécondité de son imagination constructive, si je puis hasarder ce mot; et de ces « magnifiques palais d'idées » où se complaisait jadis à errer la pensée des grands métaphysiciens, c'est son vrai titre de gloire qu'il y en ait peu d'aussi vastes et d'aussi beaux que le sien. Seulement, ce que l'on essayait avant lui de construire dans les nuages, il a, lui, essayé de le fonder en terre, plus solidement, avec des matériaux qui fussent à l'abri de l'injure du temps; et ces matériaux il les a demandés ou empruntés à la science. Que voudrait-on qu'il eût fait davantage? Ce que l'on n'avait jusqu'à lui qu'entrevu ou que soupçonné, il l'a dégagé; ce qui était épars, il Ta rassemblé, relié, ordonné; et ce qui n'était qu'une divination ou qu*un pressentiment, chez Sainte-Beuve lui-même, il en a fait, nous Talions voir, une méthod'e entière.
C'est ce qui me permet également de ne pas m'attarder aux influences de milieu qu'il a subies, sans doute, comme tout le monde, et parmi lesquelles je me contenterai de vous signaler, en passant, celles de la métaphysique allemande, du positivisme français et du naturalisme anglais. C'est la dernière, vous ne l'ignorez pas, qui l'a décidément emporté chez M, Taine, depuis quinze ou vingt ans, et, à cette occasion, je ne jurerais pas qu'une admiration excessive pour l'Angleterre n'ait altéré plus d'une fois chez lui l'impartialité du critique et de l'historien. Ajoutez-y,
si vous le voulez, l'influence aussi du progrès de ces études orientales, dont nous parlions l'autre jour. Enfin, mettez l'influence des progrès scientifiques récents, et en particulier de ceux de la physiologie générale ou de l'histoire naturelle.
Les naturalistes ont remarqué que les divers organes d'un animal dépendent les uns des autres, que, par exemple, les dents, l'estomac, les pieds, les instincts et beaucoup d'autres données varient ensemble suivant une liaison fixe, si bien que l'une d'elles, transformée, entraîne dans le reste une transformation correspondante. De même les historiens peuvent remarquer que les diverses aptitudes et inclinations d'un individu, d'une race, d'une époque sont attachées les unes aux autres, de telle façon que l'altération d'une de ces données observée dans un individu voisin, dans un groupe rapproché, dans une époque précédente ou suivante, détermine eu eux une altération proportionnée de tout le système. — Les naturalistes ont constaté que le développement exagéré d'un organe dans un animal, comme le kanguroo ou la chauve-souris, amenait l'appauvrissement ou la réduction des organes correspondants. Pareillement les historiens peuvent constater que le développement extraordinaire d'une faculté, comme l'aptitude morale dans les races germaniques ou la faculté métaphysique et religieuse chez les Indous, amène chez les mêmes races l'alTaiblissement des facultés inverses. — Les naturalistes ont prouvé que, parmi les caractères d'un groupe animal ou végétal, les uns sont subordonnés, variables, parfois affaiblis, quelquefois absents; les autres, au contraire, comme la structure en couches concentriques dans une plante, ou l'organisation autour d'une chaîne do vertèbres, dans un animal, sont prépondérants et déterminent tout le plan de son économie. De la même fdçon, les historiens peuvent prouver que, parmi les caractères d'un groupe ou d'un individu humain, les uns sont subordonnés et accessoires, les autres, comme^ la présence prépondérante des images ou des idées, ou bien encore l'aptitude
plus ou moins grande aux conceptions plus ou moins générales, sont dominateurs, et fixent d'avance la direction de sa vie ou de ses intentions....
Mais il est inutile de poursuivre davantage, et vous le voj'ez dès à présent : M. Taine, prenant au pied de la lettre cette expression d'histoire natw^elle des esprits, qui n'était pas pour Sainte-Beuve beaucoup plus qu'une métaphore, M. Taine y voit la définition de l'objet même de la critique, de son objet actuel, il la réalise; il Vobjective, si je puis ainsi dire; et il se propose d'en tirer les conséquences presque infinies qui s'y trouvent effectivement contenues :
La méthode moderne que je tâche de suivre, dit-il encore ailleurs,... consiste à considérer les œuvres humaines en particulier comme des faits et des produits dont il faut marquer les caractères et chercher les causes, rien de plus. Ainsi comprise, la science ne proscrit ni ne pardonne : elle constate et elle explique.... Elle fait comme la botanique, qui étudie avec un intérêt égal, tantôt l'oranger et tantôt le sapin, tantôt le laurier et tantôt le bouleau : elle est, elle-même, une sorte de botanique appliquée, non aux plantes, mais aux œuvres humaines.
Ce qu'il y a d'ailleurs de légitime ou d'excessif dans cette comparaison, et si l'on peut ainsi traiter les « œuvres humaines » comme on fait les « plantes » ou les « animaux », c'est ce que nous aurons plus tard à examiner nous-mêmes. Sainte-Beuve là-dessus faisait au nom de la liberté les réserves que vous avez vues l'autre jour. Je tâcherai de vous montrer qu'indépendamment de toute hypothèse sur le libre arbitre — et au contraire jusque sous la loi du plus rigoureux déterminisme, — il y a, dans l'œuvre de
l'homme, au moins un élément que cette comparaison y néglige. Nous verrons aussi, dans un instant, que M. Taine, d'un autre côté, n'a pas pu s'en tenir à cette indifférence entière, et que sa critique, en dépit d'elle, a souvent « proscrit » et souvent « pardonné ». Mais, pour le moment, ce qui nous importe ici, c'est de bien saisir la direction que les Essais de critique et dliistoire, ou les belles leçons sur la, Nature de V œuvre d'art ^ indiquaient aux esprits. Après l'histoire, et après la psychologie, c'était la science, toutes les sciences ensemble, pour ainsi dire, qui s'introduisaient dans la critique; et, de littéraire qu'elle demeurait encore chez l'auteur des Causeries du Lundis la critique tendait devenir proprement scientifique. Dans quelle mesure y at-elle réussi?
Posons d'abord le principe. De même donc que toutes les parties d'un organisme vivant sont entre elles dans un rapport de corrélation ou de connexion nécessaire, ainsi, toutes les parties d'une œuvre, ou d'un homme, ou d'une époque, ou d'une civilisation, ou d'un peuple donné, forment ensemble un système lié, c'est-à-dire dont aucune partie ne saurait varier sans entraîner, dans sa variation même, une variation correspondante de tous les autres. C'est ce que M. Taine a lui-même appelé la loi des dépendances mutuelles, et, parmi les preuves qu'on peut donner de sa réalité, nous n'avons qu'à choisir.
Regardez donc autour de vous, ou, peut-être, prenez-vous vous-même pour exemple. Si vous aimez passionnément la musique de Wagner, le Parsifal ou la Walkure, je n'ai pas besoin que vous m'en disiez davantage, et vous devez aimer, vous aimez
ou vous aimerez la peinture de M. Puvis de Ghavannes ou celle de M. Gustave Moreau, vous aimerez les préraphaélites, et non seulement Pérugin ou Ghirlandajo, mais les Mantegna et les Botticelli. Vous préférerez également Lucas Granach à Albert Durer luimême, et Memling ou les Van Eyck à Rubens. Pareillement, en littérature, l'éducation classique vous pourra bien retenir sur la pente, mais, au fond du cœur, vous inclinerez vers les symbolistes, et vous oserez a peine le dire, mais vous saurez un jour par cœur les « vers » inégaux de M. Paul Verlaine ou les « proses » de M. Stéphane Mallarmé. Tout cela se tient ou se commande ; tout cela n'a pas même besoin, pour être solidaire, de s'engendrer l'un de l'autre. Si vous aimez une certaine littérature, vous préférerez une certaine musique, avant de l'avoir entendue, d'en avoir entendue même aucune; et voilà- un exemple du « système » que nos goûts peuvent former entre eux.
En voici un des connexions qui rattachent ensemble toutes les parties d'une même civilisation, à un moment donné de son histoire, et que peut-être vous rappellerez -vous que je vous ai déjà mis sous les yeux. La formation de la société précieuse au commencement du xvii^ siècle, le développement du jansénisme et la réforme de Port-Royal, la philosophie cartésienne et le Discours de la méthode, la fondation de l'Académie française et la politique de Richelieu, les tragédies de Racine et les Oraisons funèbres de Bossuet, quoi encore? les jardins de Le Nôtre et une ordonnance de Golbert sur la procédure, autant d'actions, comme dit M. Taine, d'un « homme idéal et général » que nous pouvons appeler l'homme du
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XVII® siècle, et autant d'exemplaires d'une même organisation ou composition d'esprit. Et non seulement tout cela se tient, mais ne seWble-t-il pas que tout cela se tienne presque nécessairement? et la preuve, c'est que de chacun de ces faits nous ne pouvons avoir une intelligence entière, qu'à la condition de connaître les autres, et la nature précise du rapport qu'ils soutiennent avec lui.
Et voici un exemple enfin de ces liaisons qui joignent, par delà les frontières nationales et à travers le temps, jusqu'aux époques successives d'un même âge de l'histoire. Si l'on retrouve, en effet, tout le moyen âge politique et poétique dans la Divine Comédie de Dante, si vous en retrouvez toute la religion dans une cathédrale gothique, et s'il est vrai, si l'on peut dire que la Somme de saint Thomas d'Aquin en résume toute la science et toute la philosophie, ne peut-on pas dire aussi qu'il n'y a rien qui ressemble plus que la Somme de saint Thomas à une cathédrale gothique, si ce n'est précisément la Divine Comédie de Dante? Ou plutôt, il n'importe que ces trois monuments d'une pensée commune ne soient pas de la même date, et ils demeurent comme le témoignage de je ne sais quoi de plus général qui planerait en quelque sorte au-dessus du temps. Le moyen âge y respire encore tout entier. Si nous n'en avions hérité •rien d'autre ni de plus, c'en serait assez pour nous permettre de le reconstituer. Et qui sait? avec un peu d'audace et un peu de bonheur surtout, si, n'ayant conservé que la Somme et la Divine Comédie^ nous n'y retrouverions pas l'épure ou l'idée de la cathédrale?
Malheureusement, ce qui est plus difficile que de constater l'existence de ces connexions, et d'en établir la réalité sur autant d'exemples que l'on voudra, c'est d'en prouver la nécessité, sans laquelle, pourtant, n'y ayant que rencontre ou coïncidence, vous entendez bien qu'il n'y a pas de « science » au sens propre du mot. Quelque étroite que soit la relation de la tragédie de Racine ou de l'éloquence de Bossuet avec les autres parties de la civilisation du xvii® siècle, on ne peut pas démontrer qu'elle soit nécessaire, puisque aussi bien, l'une et l'autre, elles sont contemporaines de l'éloquence de Bourdaloue , par exemple, et de la tragédie de Thomas Corneille, qui ne leur ressemblent guère. Mais je vais plus loin, et je dis que l'on démontrerait beaucoup plus aisément le contraire. En effet, si ce qu'il y a de plus caractéristique de l'éloquence de Bossuet, c'est la présence de Bossuet lui-même dans son discours; et si, comme Sainte-Beuve nous le faisait observer l'autre jour, ce qu'il y a d'unique dans la tragédie de Racine, c'est ce que tout autre que Racine eût été incapable d'y mettre, qu'est-ce à dire, sinon que la relation dont on cherche à déterminer la nature, étant toute personnelle, est essentiellement contingente?
Il y a donc bien des « dépendances »; et j'accorde que les œuvres de la littérature et de l'art soient « conditionnées » par elles; mais, dès à présent, je ne puis m'empêcher d'observer que, bien plus que des autres parties de la civilisation, Andromaque et Iphigénie, ou V Oraison funèbre d'Henriette dAngleten^e dépendent, sinon du hasard, tout au moins de l'apparition de Bossuet ou de Racine? Et si l'on dit que
M. TAINË. ^-'^
cette apparition même est conditionnée par des « lois », comme le reste, alors je réponds qu'on équivoque sur le mot de « loi » ; le propre de la loi consistant, si je ne me trompe, en ce qu elle nous permet, ou de « prévoir » ou de « pouvoir ». Je ne sache pas que l'on ait trouvé jusqu'ici le moyen de faire naître à volonté des Bossuets ou des Racines, ni qu'on puisse calculer quand il en paraîtra.
Tout ce que Ton peut faire — et c'est ce qu'a fait M. Taine, — c'est donc uniquement, dans les parties d'une même civilisation ou parmi les caractères d'un même individu, de distinguer le principal d'avec Taccessoire, l'important d'avec ce qui l'est moins, et le caractère essentiel ou dominateur d'avec les caractères secondaires.
Vous savez ce que c'est, dans le langage de l'histoire naturelle, qu'un caractère essentiel, et M. Taine lui-même nous le rappelait il n'y a qu'un instant. C'est un caractère dont la variation entraîne de soi celle de tous les autres, et, conséquemment, dont la présence détermine ou règle toute seule la constitution de l'animal entier. Si, par exemple, la nature du système dentaire du lion le destine à se nourrir de proie vivante et le système dentaire du cheval à se repaître d'herbe, la différence du système dentaire, entraînant celle de la nourriture, entraîne aussi celle de l'appareil digestif, qui entraîne celle de l'appareil musculaire, qui entraîne celle du système respiratoire, qui entraîne celle de l'appareil de la circulation, de telle sorte que le cheval et le lion nous apparaissent comme essentiellement différenciés l'un de l'autre par la nature de leur système dentaire. On
dit alors que la nature du système dentaire est un caractère essentiel ou dominateur-^ et c'est effectivement ce qu'exprime la classification quand elle range le lion parmi les carnassiers, et le cheval parmi les hei^bivores.
Je vous renvoie d'ailleurs, pour de plus amples détails — dont vous ne sauriez être trop curieux, — au livre d'Agassiz sur V Espèce et la Classification, ou encore et surtout à celui que Milne-Edwards a jadis donné sous le titre &' Introduction à la Zoologie gênéraie. Vous y apprendrez bien des choses, et celle-ci notamment, qui a son prix, qu'il s'en faut de beaucoup, qu'en zoologie même, le caractère essentiel ou dominateur ait l'importance absolue qu'on lui a quelquefois attribuée.
C'est au surplus ce que je vous montrerais — sans avoir besoin d'invoquer pour cela l'autorité des zoologistes, — si seulement nous considérions la définition qu'on propose du caractère essentiel. En tant que définis par leurs caractères essentiels, ne prouveraiton pas, en effet, que le tigre est un lion, ou que le cheval est un âne? Ce qui revient à dire que ce qui les distingue l'un de l'autre, c'est justement ceux de leurs caractères que la zoologie n'appelle pas essentieh. Le tigre et le lion sont des vertébrés, sont des mammifères, sont des carnassiers, sont des félins; et pareillement l'âne et le cheval sont des équidés, sont des herbivores, sont des mammifères, sont des vertébrés. Le caractère dominateur, qui les différencie comme représentaiits de leur famille ou de leur classe, ne les différencie déjà qu'à peine comme représentants de leur genre ou de leur espèce. A plus forte
raison, ne peut-on pas dire qu'il les indlvidualhc, Semblablement, et pour rentrer dans le plein de notre sujet, en tant qu'un drame ou qu'un roman expriment et traduisent l'esprit général de leur temps, c'est précisément en cela qu'ils ne sont pas seuls de leur espèce, uniques et inimitables, qu'ils sont le Grand Cyrus au lieu de la Princesse de C lèves, A strate ou Bellérophon au lieu de Britannicus ou d'Athalie. C'est également en cela qu'ils sont presque anonymes.... Mais comme c'est encore une question que nous retrouverons, je passe, et je viens à la manière dont M. Taine a essayé de déterminer ce caractère essentiel.
Il a donc reconnu les données élémentaires de la psychologie générale, et, sous l'influence de la race, du milieu et du moment, il s'est proposé d'étudier les variations qu'elles subissaient; par suite, les positions successives qu'elles prenaient, si je puis ainsi dire, les formes nouvelles qu'elles affectaient, les combinaisons imprévues qu'elles constituaient. Rappelezvous là-dessus qu'il suffit, pour défrayer la diversité des combinaisons de la chimie organique, de trois ou quatre corps, pas davantage, unis ou combinés dans des proportions différentes. Rappelez-vous également que nous avons, tous tant que nous sommes, un front, un nez, deux yeux, une bouche, disposés d'une manière respectivement analogue, et que cela suffit pourtant à composer l'infinie dissemblance des visages humains. Entia non multiplicanda sunt praeter necessitatem, disait la philosophie scolastique; et je traduirais volontiers l'aphorisme en disant que le nombre n'est pas la condition de la complexité.
Brunetière. — L'évolution des genres. 18
Ce qu'on appelle la race — nous dit M. ïaine dans son Histoire de la littérature anglaise, — ce sont ces dispositions innées et héréditaires que l'homme apporte avec lui à la lumière et qui ordinairement sont jointes à des différences marquées dans le tempérament et dans la structure du corps.... Il y a naturellement des variétés d'hommes, comme des variétés de taureaux et de chevaux, les unes braves et intelligentes, les autres timides et bornées, les unes capables de conceptions et de créations supérieures, les autres réduites aux idées et aux inventions rudimentaires, quelques-unes appropriées plu? particulièrement à certaines œuvres, et approvisionnées plus richement de certains instincts, comme on voit des races de chiens douées, les unes pour la course, les autres pour le combat, les autres pour la chasse, les autres enfin pour la garde des maisons ou des troupeaux.
C'est ainsi qu'un Anglais diffère d'un Français, ou, pour mieux dire encore — et ne pas brouiller des choses qui doivent demeurer distinctes, — c'est ainsi qu'un Anglo-Saxon, remué de Normand, diffère d'un Gallo- Romain, croisé de Germain. Ils n'ont ni le même tempérament, ni la même nature physique, ni les mêmes aptitudes originelles d'esprit : Voltaire n'eût pas pu naître à Londres, ni Shakespeare à la Ferté-Milon. A plus forte raison, les Aryens diffèrent-ils des Sémites, les Védas de la Bible ou du Coran, et Valmiki, l'auteur présumé du Hamayana, d'Isaïe ou de Jérémie. La capacité métaphysique, l'aptitude aux grandes synthèses, extraordinaire chez les Aryens de l'Inde, jusqu'à en être morbide, est faible, ou pour mieux dire, elle est nulle chez les Sémites. Et la différence enfin devient aussi grande qu'il se puisse, l'opsilion aussi profonde, l'impossibilité de s'entendre et de communiquer aussi radicale, quand on com-
pare l'homme jaune à l'homme blanc, le Chinois, par exemple, au Sémite lui-même ou à l'Aryen, Confucius^avec Mahomet, et Lao-Tseu avec Çakya- Mouni.
Si l'on dit vrai, si Ton ne se méprend pas sur la nature de ces différences, c'est ce qu'il nous faudra bientôt examiner. Je crois au moins qu'on exagère; et, dès aujourd'hui, faites attention que l'inaptitude métaphysique des Espagnols ou des Portugais, par exemple, étant ou du moins paraissant aussi radicale dans l'histoire que celle des Sémites eux-mêmes, s'il y a pourtant un métaphysicien au monde qui soit digne de son nom , c'est ce Sémite portugais qui s'appelait Spinosa. Pareillement, si vous cherchez dans vos lectures une impression de surprise, d'étonnement, d'étrangeté, lisez les Védas ou lisez le Bhagavata-Pourana, qui sont cependant des poèmes aryens; mais si vous voulez vous retrouver, au contraire, en pays de connaissance et pour ainsi dire en famille, lisez les odelettes ou les chansons de Thou-Fou et de Li-taï-pé, qui sont pourtant bien des Chinois authentiques. Et lorsque l'on nous dit enfin que Shakespeare n'eût pas pu naître en France, pourquoi faut-il, qu'en ce moment même, on soit en train d'essayer de prouver en Angleterre que l'auteur du Roi Lear et di'Hamlet est un Celte?
L'influence du milieu, plus facile d'ailleurs à saisir, me paraît plus considérable aussi que celle de la race. Nous en avons dit quelques mots tout au début de ces leçons. Le milieu, comme son nom l'indique, c'est l'ensemble des circonstances environnantes, capables au besoin, et même assez communément, de
modifier la race même. Nous subissons l'influence du milieu politique ou historique, nous subissons l'influence du milieu social, nous subissons aussi l'influence du milieu physique. Mais il ne faut pas oublier que si nous la subissons, nous pouvons pourtant aussi lui résister; et vous savez sans doute qu'il y en a de mémorables exemples. Celui de la peinture hollandaise n'est pas le moins éloquent, qui s'est développée, avec ses scènes d'intérieur, dans le temps même que la Hollande ne savait pas si le soleil du lendemain se lèverait sur son indépendance ou sur sa servitude.
Si Ton songe à ce que l'histoire du xvii^' siècle hollandais contient d'événements — dit à ce propos Eugène Fromentin, dans ses Maîtres d'autrefois, — à la gravité des faits militaires, à l'énergie de ce peuple de soldats et de matelots, à ce qu'il souffrit; si l'on imagine le spectacle que le pays pouvait offrir en ces temps terribles, on est tout surpris de voir la peinture se désintéresser à ce point de ce qui était la vie même du peuple.
On se bat à l'étranger, sur terre et sur mer, sur les frontières et jusqu'au cœur du pays : à l'intérieur on se déchire, Barneveldt est décapité en 1619, les frères de Wilt sont massacrés en 1672.... La guerre est en permanence avec TEspagne, avec l'Angleterre, avec Louis XIV.... La guerre de la Succession d'Espagne s'ouvre avec le nouveau siècle, et l'on peut dire que tous les peintres de la grande et pacifique école dont je vous entretiens sont morts sans avoir cessé presque un seul jour d'entendre le canon.
Ce qu'ils faisaient pendant ce temps-là, leurs œuvres nous l'apprennent. Leurs portraitistes peignaient leurs grands hommes de guerre, leurs princes,... eux-mêmes ou leurs amis. Les paysagistes habitaient les champs, rêvant, dessinant des animaux, copiant des cabanes,... peignant des arbres, des canaux et des ciels.... Les autres ne sortaient guère de leur atelier que pour fureter autour des tavernes, vôder autour des heux galants, en étudier les mœurs....
Et c'est qu'en effet, si nous subissons l'influence du milieu, un pouvoir que nous avons aussi, c'est de ne pas nous laisser faire, ou, pour dire encore quelque chose de plus, c'est de conformer, c'est d'adapter le milieu lui-même à nos propres convenances. Tous les naturalistes aujourd'hui sont d'accord en ce point; et, sans doute, ils ne nient point l'influence du milieu ; mais ils sont très éloignés de lui donner, même en zoologie, l'importance qu'elle semble avoir dans la doctrine de M.Taine. La doctrine de l'évolution, dont on pourrait presque dire, comme vous le verrez, que les conclusions ont annulé l'influence de la race, ne nie pas sans doute, comme nous le verrons aussi, l'influence du milieu, mais il faut convenir quelle l'a singulièrement réduite.
En revanche, tout ce qu'elle enlevait à l'influence du milieu, mais surtout de la race, nous pouvons dire, il faut dire qu'elle le donnait ou qu'elle le rendait à l'influence du moment.
Outre l'influence de l'impulsion permanente et du milieu donné — nous dit à ce propos M. Taine, — il y a la vitesse acquise. Quand le caractère national et les circonstances environnantes opèren!, ils n'opèrent point sur une table rase, mais sur une table où des empreintes sont déjà marquées. Selon qu'on prend la table à un moment ou à un autre, fempreinte est différente, et cela suffit pour que le total soit différent.
Considérez, par exemple, deux moments d'une littérature ou d'un art, la tragédie française sous Corneille et sous Voltaire, le théâtre grec sous Eschyle et sous Euripide, la poésie latine sous Lucrèce et sous Claudien, la peinture italienne sous Vinci et sous Le Guide.... Il en est ici d'un peuple comme d'une plante, la même sève, sous la même température et sous le même sol, produit, aux divers
degrés de son élaboration successive, des formations différentes, bourgeons, fleurs, fruits, semences, en telle façon que la suivante a toujours pour condition la précédente, et naît de sa mort.
C'est ce qu'avaient dit, avant M. Taine, Voltaire, dans son Siècle de Louis XIV, et même Boileau, vous l'avez vu, dans sa Lettre à M. Perrault^ mais ils ne l'avaient pas si bien dit, et surtout ils n'en avaient pas si bien vu les conséquences.
Avec le moment, en effet, et rien qu'avec le moment, tout ce qu'il y a, dans l'œuvre littéraire, de réellement explicable par les causes générales, je me chargerais de l'expliquer. Voulez-vous savoir la vraie cause, si je puis ainsi dire, de la tragédie de Voltaire? Cherchez-la d'abord dans l'individualité de Voltaire, et surtout dans la nécessité qui pesait sur lui, tout en suivant les traces de Racine et de Quinault, de faire pourtant autre chose qu'eux. Et quant au drame romantique, le drame de Dumas et d'Hugo, j'oserais dire que sa définition est contenue tout entière dans la définition de la tragédie de Voltaire, dont il n'est que la contradiction. Le romantisme au théâtre n'a pas voulu faire ceci ou cela ; il a voulu faire le contraire du classicisme, — et, pour le dire en passant, c'est la principale raison de son avortement.
Bien loin donc ici que nous reprochions à M. Taine d'avoir trop donné à l'influence du moment, nous lui donnerons, vous le verrez, bien davantage encore, et nous essayerons d'établir qu'en littérature comme en art — après l'influence de l'individu, — la grande action qui opère, c'est celle des œuvres sur les œuvres.
M. TAIIsTE. 263
Ou nous voulons rivaliser, dans leur genre, avec ceux qui nous ont précédés; et voilà comment se perpétuent les procédés, comment se fondent les écoles, comment s'imposent les traditions : ou nous prétendons faire autrement qu'ils n'ont fait; et voilà comment l'évolution s'oppose à la tradition, comment les écoles se renouvellent, et comment les procédés se transforment.
M. Taine en serait lui-même un exemple, au besoin. S'il n'avait pas été précédé de Sainte-Beuve, Sainte- Beuve de Villemain et Villemain de Mme de Staël et de Chateaubriand, soyez-en sûr, il n'aurait écrit ni les Essais de critique et dlmtoire^ ni V Histoire de la littérature anglaise, ni la Philosophie de Vart. Et ne me dites pas qu'ayant vécu dans un autre temps, il a donc vécu dans un autre milieu, mais dites-moi qu'il a vécu dans un autre moment. Félicitez-vous-en d'ailleurs, vous qui vivrez à votre tour dans un autre, et qui, comme il Test lui-même à ses prédécesseurs, lui serez ainsi redevables d'avoir exprimé pour vous celles mêmes de ses idées que vous croirez devoir contredire et combattre.
Cependant la méthode n'est pas achevée, et il reste maintenant à conclure. Effectivement, on peut bien dire, en termes généraux, après et avec M. Taine, dans son Histoire de la littérature anglaise, que « comme on n'étudie la coquille que pour connaître l'animal, de la même façon, nous n'étudions les œuvres que pour connaître les hommes » ; mais on ne peut pas longtemps en soutenir la gageure.
Car en premier lieu, quand nous lisons un poème ou un roman, Vlliade ou Gil Blas, notre première
- observation n'est pas du tout,, comme le dit M. Taine, que « ce poème ou ce roman ne se sont pas faits tout seuls »; elle est pour nous intéresser à ce qu'ils nous font connaître de nous-mêmes, et, si vous le voulez, h ce qu'ils nous apprennent sur les contemporains de Lesage ou d'Homère. Mais, la curiosité qui nous vienne la dernière, c'est celle de savoir comment Job avait le nez fait et si Valmiki fut heureux en ménage. Il y a trop de « romantisme » encore dans cette façon d'entendre la critique.
En second lieu, quand cela serait vrai, quand nous ne nous préoccuperions que du poète ou du romancier dans son œuvre, et de lui seulement, il nous faudrait encore, pour le reconnaître, commencer par le distinguer lui-même de tous les romanciers ses confrères ou de tous les poètes ses prédécesseurs. Ce n'est pas le rapport de l'animal avec sa coquille qui intéresse le naturaliste, ou du moins, ce qui l'intéresse bien davantage, c'est le rapport de la coquille et de l'animal, avec un autre animal et une autre coquille; et c'est, par conséquent, de leur assigner leur véritable place à tous deux dans la série des coquilles et des animaux.
D'où il suit, en troisième lieu, puisque les œuvres sont, par hypothèse ou par définition, le témoignage des hommes, qu'il en faut donc arriver à la classification des œuvres; et pour les classer il faut les comparer; et pour les comparer il faut commencer parles juger. C'est ce que M. Taine lui-même n'a pas pu se défendre de faire. 11 a « proscrit » et il a « pardonné », pour me servir des expressions que vous l'entendiez prononcer tout à l'heure; et, après avoir un peu bien
dédaigneusement traité ceux qui « pardonnaient » et ceux qui « proscrivaient», nul, à ma connaissance, depuis quinze ou vingt ans, n'a « proscrit » ou « pardonné » davantage.
C'est que nous avons beau faire, nous pouvons bien méconnaître la nature des choses, et la nier au besoin, mais nous ne pouvons pas la détruire. L'ancienne esthétique ou l'ancienne critique « donnait d'abord la définition du beau », nous dit quelque part M. Taine; et, partant de là, « elle absolvait, condamnait, admonestait et guidait ». Mais tout le tort qu'elle avait, vous l'avez vu — et je pense qu'il est assez considérable, — c'était de commencer par la fin, et de poser en principe une définition du beau que son objet même est de rechercher. Les définitions sont le terme de la science, elles n'en sont point le début.
Mais qu'elles en demeurent l'objet, c'est de quoi M. Taine a dû s'apercevoir quand, chargé d'enseigner l'esthétique à l'école des Beaux-Arts, il s'est aperçu que la sculpture grecque, la peinture hollandaise et la peinture italienne avaient un autre intérêt, plus profond et plus actuel, que de refléter pour nous l'état d'câme d'un contemporain de Barneveldt, de Léon X ou de Périclès. Lui aussi, il a bien fallu qu'il donnât sa « définition du beau » ; il a bien fallu qu'il cherchât un principe de distinction et de classification des œuvres; il a bien fallu qu'il se fît enfin uncriterium — si j'ose, en parlant de lui, me servir de cette expression, — et comme il est, d'ailleurs, le plus consciencieux des hommes, il en a pris son parti; et il s'en est fait un, dans ses leçons sur ridé-al dans l'art. Vous y trouverez le complément de son esthétique, et pour
ainsi parler, le couronnement de son système, puisque depuis lors, vous le savez, il s'est détourné de la critique pour s'appliquer uniquement à l'histoire.
Ce qu'il avait dit du caractère essentiel ou dominateur lui procurait un premier moyen de mesurer la valeur relative des œuvres de la littérature et de l'art
A la surface de l'homme sont des mœurs, des idées, un genre d'esprit qui durent trois ou quatre ans : ce sont ceux de la mode et du moment. Un voyageur qui est allé en Amérique ou en Chine ne retrouve plus le même Paris qu'il avait quitté. Il se sent provincial et dépaysé.... Les variations de la toilette mesurent les variations de ce genre d'esprit : de tous les caractères de l'homme c'est le plus superficiel et le moins stable.... Au-dessous s'étend une couche de caractères un peu plus sohdes : elle dure vingt, trente, quarante ans, environ une demi-période historique. Nous venons d'en voir fmir une, celle qui eut son centre aux alentours de 1830,... Nous arrivons aux couches du troisième ordre, celles-ci très vastes et très complètes. Les caractères qui les composent durent pendant une période historique complète, comme le moyen âge, la Renaissance ou l'époque classique.... Mais un peuple, dans le cours de sa longue vie, traverse plusieurs renouvellements et pourtant il reste lui-même, non seulement par la continuité des générations qui le composent, mais encore par la persistance du caractère qui le fonde. En cela consiste la couche primitive : par-dessous les puissantes assises que les périodes historiques emportent, plonge et s'étend une assise plus puissante que les périodes historiques n'emportent pas.... Si vous cherchiez plus bas, voustrouveriez des fondementsplus profonds,. ...par-dessous les caractères de peuples sont les caractères de races.... Enlin, au plus bas étage, se trouvent les caractères propres à toute race supérieure et capable de civihsation spontanée.... A cette échelle des valeurs morales, correspond, échelon par échelon, l'échelle des valeurs littéraires.
Je le veux bien, quoique d'une part, comme je vous l'ai fait observer, le caractère essentiel ou dominateur ne le soit peut-être pas plus en littérature ou en art qu'en histoire naturelle; et quoique, d'autre part, cet appareil scientifique nous ramène à ce qu'il y a de plus classique, si je puis ainsi dire, dans le classicisme. La valeur d'une œuvre littéraire est proportionnelle au degré de permanence ou de généralité des caractères qu'elle exprime, voilà ce que veut dire M. Taine ; et, pour en aboutir là, ce n'était peut-être pas la peine de tant médire de l'ancienne esthétique, si Boileau, nous l'avons vu, quand il célébrait le pouvoir de la raison, n'entendait pas autre chose. 11 est vrai que M. Taine y aboutit par des chemins tout nouveaux; et que, ce qui n'était fondé jusqu'alors que sur un pressentiment juste, mais arbitraire, il le fonde, comme vous le voyez, sur l'analogie scientifique. N'en demandons pas davantage, et — sauf à discuter au besoin Tapplication du principe — retenons-en renonciation.
Pouvons -nous également retenir ce qu'ajoute M. Taine, que, pour déterminer la valeur de l'art, il faut, après le degré d'importance du caractère, en considérer le degré de bienfaisance? « Toutes choses égales d'ailleurs, l'œuvre qui exprime un caractère bienfaisant est supérieure à l'œuvre qui exprime un caractère malfaisant. Deux œuvres étant données, si toutes deux mettent en scène, avec le même talent d'exécution, des forces naturelles de la même grandeur, celle qui représente un héros vaut mieux que celle qui représente un pleutre. » Je voudrais en être plus sûr, et conformément à ce principe, je serais
heureux, avec M. Taine, de voir renaître l'ancienne hiérarcfiie des genres. Mais, en vérité, lorsque passant à l'application, je vois les « Esther et les Agnès de Dickens » mises au-dessus de la Cléopàtre ou de la lady Macbeth de Shakespeare, Grandison et la Mare au Diable proclamés supérieurs à la Cousine Bette ou à JJon Quichotte — et pourquoi pas aussi la comédie de Molière mise au-dessous de celle de Marivaux? — alors, je Tavoue, je commence d'entrer en défiance, et je crains que le critérium ne soit à la fois insuffisant et douteux; je crains même qu'il ne devienne aisément dangereux.
Dangereux, je suis oblij^é, pour aujourd'hui, de me contenter de vous le dire, car si je voulais vous montrer qu'il l'est, c'est la question même de la Moralité dans Vart qu'il fne faudrait approfondir, — et je ne puis le faire incidemment. Mais il suffit qu'il favorise la confusion de la morale et de l'art, qui ne sont point, certes, contradictoires; qui, peut-être, ne sauraient se passer Tun de l'autre; mais qui pourtant ne sont pas la même chose. En réglant la «■ classificatiun des valeurs littéraires » sur la « classification des valeurs morales » on court le risque de mettre très haut dans l'échelle des valeurs, une œuvre qui, comme Grandison, est aussi mortellement ennuyeuse qu'elle est vertueuse. On court le risque également de classer trop bas des œuvres qui, comme V École des Femmes ou Tartuffe, roulant sur la dérision des ridicules ou des vices de l'humanité, ne sauraient jamais avoir le degré de « bienfaisance » d'une berquinade ou d'une bergerie; — et cependant vous savez si les lartu/J'e sont rares> Vous voyez la difficulté. Et je ne sais d'ailleurs
si nous en trouverons nous-mêmes une solution, mais en attendant, c'est assez que vous ayez vu que le cinterium tiré du degré de bienfaisance du caractère peut être dangereux, et qu'en le qualifiant de ce nom, je n'ai point parlé au hasard.
Mais ce que je crois que je puis dire avec plus d'assurance encore, c'est qu'il a contre lui d'être insuffisant et douteux. Sous prétexte, par exemple, que « la volonté est une puissance, et, considérée en soi, qu'elle est un bien » mettrons-nous Hodogune au-dessus de Phèdre\ et, généralement, attribuerons-nous au théâtre de Corneille une valeur supérieure à celui de Racine? L'hésitation est au moins permise. Et si le déploiement de la volonté qui s'exerce est l'âme de l'action dramatique , tandis qu'au contraire le propre du roman est de nous la montrer dominée ou vaincue par les circonstances, faudra-t-il donc en tirer cette conclusion que, d'une manière générale, et en soi, la forme dramatique est supérieure à la romanesque? Je ne le pense pas, ou du moins, de quelque manière qu'on tranchera la question, ce sera pour d'autres raisons, tirées d'ailleurs que de la « bienfaisance du caractère » que les œuvres manifestent? Le principe de la distinction des genres ou de la classification des œuvres est situé plus profondément. Et certes, comme vous le verrez, je suis très éloigné de nier le pouvoir de la sympathie dans l'art, mais je l'entends d'une autre manière, assez différente, moins morale et plus esthétique.
Il est vrai qu'à ces deux principes, M. Taine en ajoute un troisième, qu'il appelle le degré de convergence des effets, et qu'il définit en ces termes :
Il faut encore que, dans l'œuvre d'art, les caractères dont nous avons reconnu la valeur deviennent aussi dominateurs qu'il se pourra. C'est ainsi seulement qu'ils recevront leur éclat et leur relief; de cette façon seulement ils seront plus visibles que dans la nature. Pour cela, il faut évidemment que toutes les parties de l'œuvre d'art contribuent à les manifester. Aucun élément ne doit rester inactif ou tirer l'attention d'un autre côté : ce serait une force employée à contresens. En d'autres termes, dans un tableau, une statue, un poème, un édifice, une symphonie, tous les effets doivent être convergents. Le degré de cette convergence marque la place de l'œuvre, et vous allez voir une troisième échelle se dresser à côté des deux premières pour mesurer la valeur des œuvres d'art.
Cela veut dire, si je l'entends bien — car il me semble qu'ici M. Taine est moins clair que d'habitude , — cela veut dire que , pour qu'une œuvre atteigne la perfection de son genre, il faut que l'on y trouve, premièrement, le caractère dominateur et notable dont elle est l'expression, simplement et fortement conçu; en second lieu, tous les moyens propres à en manifester l'importance; troisièmement et enfin, une forme, ou un style, ou une valeur d'exécution capable de les éterniser.
Soit, par exemple, une madone de Raphaël ou une tragédie de Racine, la Madone de Saint-Sixte ou la Vierge de Foligno, Andromaque ou Britannicus. Ce qui en fait la valeur, ce qui les met à un degré éminent dans l'histoire de l'art, c'est le style, c'est l'arabesque heureuse de la composition dans la Madone de Saint-Sixte, et c'en est la savante ingéniosité dans Andromaque-, c'est le choix des formes et des expressions dans la toile de Raphaël — je voudrais pouvoir dire, c'est le choix aussi des couleurs, — et c'est celui