L*ÉV0LUTI0N DES GENRES
aller à sa pente. « La critique souvent n*est pas une Science, disait La Bruyère il y a deux cents ans, c'est un métier, où il faut plus de santé que d'esprit, plus de travail que de capacité, plus d'habitude que de génie. » M. Taine a changé tout cela. Pour faire aujourd'hui de la critique, il faudrait commencer par avoir fait le tour des idées; et, passant non seulement ses frontières, mais aussi celles de son temps, il faudrait que le critique fût également informé de la littérature française et de la Scandinave ; qu'il connût l'art chinois aussi bien que l'art italien; qu'il eût une opinion raisonnée sur les origines du christianisme et sur celles du bouddhisme. Ce n'est pas tout encore. Ni les méthodes particulières des sciences, de l'histoire naturelle ou de la physiologie, de la chimie même, ni les moyens techniques des arts ne devraient lui être étrangers : car, comment parler de peinture, par exemple, ou de musique, si l'on n'est soi-même un peu peintre ou un peu musicien? Et il faudrait aussi que « brisés et rompus à toutes les métamorphoses », comme disait Sainte-Beuve; et capables ainsi, non seulement de tout comprendre, mais de tout sentir, de nous faire une âme grecque pour admirer le Parthénon, et une âme romaine pour jouir du Colisée, Italiens avec Dante, Anglais avec Shakespeare, Gaulois avec Molière, il faudrait que nous eussions encore le pouvoir de nous retirer, de nous abstraire de nos propres plaisirs pour en être tour à tour, ou l'un après l'autre, le sujet passionné et le juge impartial. N'y a-t-il pas, en effet, dans toutes les grandes œuvres de la littérature ou de Tart un je ne sais quoi qui ne se révèle ou qui ne se
donne qu'à la sympathie? Mais il faudrait surtout nous connaître nous-mêmes, savoir ce qu'il s'insinue de nous, sans que nous le sachions d'ordinaire, dans nos impressions et dans nos jugements; en quoi et combien ils diffèrent presque inévitablement de ce qu'ils sont chez les autres ou de ce qu'ils devraient être; quelle est, en chaque cas enfin, la quantité dont il faut que nous les corrigions pour les réduire à la justesse et à la vérité. Puisqu'il y en a parmi nous qui sont insensibles, par exemple, à de certaines couleurs, ou du moins qui les prennent constamment l'une pour l'autre, il y en a sans doute aussi qui sont insensibles à de certaines qualités d'art, qui le seront toujours, qui devront donc le savoir, et qui devront compter eux-mêmes avec leur insensibilité....
C'est beaucoup ; et, ainsi comprise, la critique passerait les forces d'un homme, ce qu'il faut éviter, de peur, comme l'a dit quelqu'un, que le jour qu'elle se tairait « le monde ne fût dévoré par la superstition et la crédulité en tout genre ». Les charlatans alors deviendraient les maîtres des hommes. Mais il faut tâcher pourtant de nous conformer à un mouvement qu'il serait aussi vain que présomptueux de vouloir enrayer; et, du mieux que nous le pourrons, c'est ce que nous tâcherons de faire cette année.
Pour cela, comme je vous l'ai dit, nous n'aurons qu'à prendre la critique au point où nous venons d'en amener l'histoire, — qui n'en est pas l'histoire, je le répète encore une fois, mais l'esquisse seulement, très rapide et très sommaire, de ce que pourrait être une telle histoire. Et dès la prochaine fois — puisque notre projet n'est autre que d'emprunter
de Darwin et de Hœckel le secours que M. Taine a emprunté de Geoffroy Saint-Hilaire et de Guvier, — j'essayerai de vous résumer, dans ses origines, dans son développement, et dans sa diffusion, la doctrine de l'évolution.
10 décembre 1889.
LEÇON D'OUVERTURB Idée générale, programme et division du cours I