TAINË
des mots et l'élégance achevée des contours dans la tragédie de Racine ; c'est l'effet total de perfection dans la mesure qui se dégage du tableau, et de dignité dans la passion qui résulte du drame. Mais, cet effet lui-même, il a pour conditions préalables, et pour fondements cachés, le choix et la méditation des moyens les plus propres à le produire. Vous en comprendrez le prix si vous comparez à cet égard VAndromaque de Racine au Pertharite de Corneille, dont on veut que Racine se soit inspiré; ou encore si vous comparez les Vierges de Raphaël à celles de Mignard. Et comme enfin ce que la Madone du peintre et YAndromaque du poète expriment ou manifestent avec un éclat et surtout une justesse unique, c'est l'un des caractères à la fois les plus « importants » et les (( plus bienfaisants » qu'il y ait — puisque c'est l'amour maternel, — nous pourrons dire et nous dirons avec raison qu'elles sont belles l'une et l'autre parce que la convergence des effets, toujours si rare, n'a jamais été plus complète.
Telle est, je crois, dans son ensemble, la doctrine de M. Taine, et chemin faisant, je pense en avoir suffisamment indiqué les points douteux ou faibles pour qu'il soit inutile d'y revenir en terminant. D'ailleurs, comme je vous l'ai dit, si je n'accepte point toutes les idées de M. Taine, c'est une partie de l'objet de ce cours que de vous en donner les raisons.- Sur toutes ces questions, nous aurons bientôt à revenir, et nous les prendrons au point oîi M. Taine les a laissées. J'aime donc mieux insister sur quelques-unes des conclusions qui se dégagent de la critique de M. Taine lui-même, et qui mesurent, pour ainsi parler, le rap-
port qui subsiste toujours entre la critique ancienne et la nouvelle, puisque le sens commun et le langage courant, qui ne s'y trompent guère, continuent de les désigner toujours sous le même nom.
Il semble donc, quoi que l'on fasse — et encore une fois l'évolution des idées de M. Taine en est la preuve, — il semble qu'on ne puisse pas traiter la littérature ou l'art comme des documents, et qu'on doive tôt ou tard, après en avoir proclamé la relativité^ y réintroduire la notion de Vabsolu, sous le nom de beauté. S'il se peut que la littérature ou l'art soient Vexpression de la société, ce n'est pas là leur objet; ou du moins ils en ont un autre; et, comme la société même ou comme la religion, ils ont en eux-mêmes leur raison d'être. Phidias n'a point sculpté les frises du Parthénon, Michel- A.nge n'a point peint les voûtes de la Sixtine, Shakespeare n'a point écrit Macbeth ou le Roi Lear, pour qu'après de longues années la curiosité des érudits traitât leurs chefs-d'œuvre comme un document d'archives, et s'enquît par leur intermédiaire de la psychologie de l'homme de la Renaissance ou du Grec d'il y a deux mille ans. Que si d'ailleurs nous ne pouvons dire nous-même quel est l'objet de l'art, nous pouvons dire au moins ce qu'il n'est pas; et certes, il y a longtemps que les poètes auraient cessé d'écrire, et les peintres de peindre, s'ils ne s'étaient proposé rien de plus ni d'autre que de traduire l'état d'âme de leurs contemporains, ou s'ils s'étaient aperçus qu'on limitait leur fonction sociale à celle de scribe ou de greffier de l'esprit de leur temps. La réalisation de la beauté, voilà où ils ont tendu; et quiconque prétend les juger sur ses tendances à lui, plutôt que sur
les leurs, je ne sais pas ce qu'il fait, mais ce n'est pas de la critique.
Car — vous l'avez également vu par l'exemple de M. Taine — il faut juger et il faut classer, en dépit qu'on en ait, et il l'avoue lui-même :
Dans le monde imaginaire comme dans le monde réel, il y a des rangs divers parce qu'il y a des valeurs diverses. Le public et les connaisseurs assignent les uns et estiment les autres. Nous n'avuns pas fait autre chose depuis cinq ans, en parcourant les écoles de l Italie, des Pays-Bas et de la Grèce. Nous avons toujours, et à chaque pas, porté des jugements. Sans le savoir nous avions en main un instrument de mesure. Les autres hommes sont comme nous, et en critique comme ailleurs il y a des vérités acquises. Chacun reconnaît aujourd'hui que certains poètes, comme Dante et Shakespeare, certains compositeurs, comme Mozart et Beethoven tiennent la première place dans leur art. On V accorde à Goethe, parmi les écrivains de notre széc/e; parmi les Hollandais, à Rembrandt; parmi les Vénitiens, à Titien. Trois artistes de la Renaissance italienne : Léonard de Vinci, Michel-Ange et Raphaël, montent d'un consentement unanime au-dessus de tous les autres.
Il serait difficile d'être plus explicite; et je ne saurais trop m'étonner que l'on s'autorise de l'œuvre et du nom de M. Taine quand on soutient qu'indifférente à la beauté des œuvres, la critique n'aurait plus qu'à s'occuper de leur « signification ». C'est lui faire tort de la moitié de son œuvre, et, pour l'avoir de son côté, c'est commencer par en rayer la moitié de ce qu'il a pensé.
Bien loin d'ailleurs qu'en essayant de conformei ses méthodes à celles de l'histoire naturelle la critique s'écarte de son objet, en tant qu'il est de classer, de juger et de comprendre — ou, pour parler plus exac-
Brunetière. — L'évolution des genres. *"
tement de comprendre d'abord, de juger ensuite et de classer enfin, — je crois que l'exemple de M. Taine nous prouve plutôt qu'elle s'en rapproche.
Car, de classer, nous l'avons déjà dit plusieurs foi?, il suffit d'entendre toute la portée du mot pour ne pas douter que la classification soit l'une des fins de l'histoire naturelle. Voyez encore là-dessus le livre d'Agassiz que je vous indiquais tout à l'heure, ou celui d'Haeckel, sur Y Histoire naturelle de la création. Mais pour ce qui est de juger, si les naturalistes font profession de s'en abstenir, et bornent, comme ils disent, leur ambition à « constater » on ne s'en douterait pas à lire leurs livres, et il faut dire alors qu'ils ont la constatation prodigieusement admirative. La nature, pour eux, est remplie de merveilles, et sur la diversité, sur l'ingéniosité, sur la singularité des moyens dont elle use pour réaliser ses plans ils ne tarissent pas d'exclamations et d'enthousiasme. « Il est intéressant de contempler un rivage luxuriant, tapissé de nombreuses plantes appartenant à de nombreuses espèces, abritant des oiseaux qui chantent dans les buissons, des insectes ailés qui voltigent çà et là, des vers qui rampent dans la terre humide, si l'on songe que ces formes si admirablement construites, si difî'éremment conformées, et dépendantes les unes des autres d'une manière si complexe oiW, toutes été produites par des lois qui agissent autour de nous. » De qui croyez-vous que soit cet hymne aux lois de la nature? de Bernardin de Saint-Pierre? ou de Fénelon, peut-être? Non; mais bien de Darwin; et il fait, s'il vous plaît, la conclusion du livre de VOrigine des espèces.
Quand, au surplus, le naturaliste s'abstiendrait de
juger et de mêler à l'observation des faits l'expression de la surprise, ou de l'étonnement, ou de la joie qu'il y trouve, qu'en résulterait-il? que la critique et l'histoire naturelle sont deux? qu'il y a dans l'homme quelque chose d'autre et de plus que dans l'animal? et que la civilisation diffère enfin de la nature? On ne prétend point le contraire; et, pour ma part, je ne sache guère de vérité dont je sois plus fermement convaincu. Mais, comme la civilisation, si elle est en partie l'œuvre de la volonté, est en partie aussi l'œuvre de l'instinct; comme les productions de l'homme, pour différer de celles de la nature, ne laissent pas pourtant d'avoir quelques traits de communs avec elles; et comme enfin, quand elles sont détachées une fois de leur auteur, les œuvres vivent, d'une vie propre et indépendante, on dit seulement que la connaissance des lois de la nature ne saurait manquer de jeter une grande clarté sur l'intelligence des lois qui gouvernent le développement des œuvres de l'homme. Vous en avez vu quelques exemples aujourd'hui même ; nous en verrons d'autres et de plus nombreux par la suite; et si l'honneur d'avoir indiqué l'assimilation appartient à Sainte-Beuve, c'est à M. Taine que l'on saura gré, dans l'avenir, d'en avoir démontré la justesse et la fécondité.
Ce que je crains seulement, c'est qu'il ne nous ait rendu la tâche étrangement difficile. Autrefois, en effet, du temps encore de Sainte-Beuve, du temps de Villemain, et à plus forte raison du temps de Mme de Staël et de Chateaubriand, pour faire de la critique, il suffisait d'avoir l'esprit juste, du goût, l'usage du monde; — et au besoin quelque talent. On se laissait