‹ L'évolution des genres dans l'histoire de la littérature. [t. 1] Introduction: L'évolution de la critique depuis la Renaissance jusqu'à nos joursChapitre 12 sur 35 · DEUXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LEÇON

Malherbe : versificateur, grammairien el critique. — Sa Ihéo. rie de l'art et sa conception de la poésie. — Question sur le rôle de Uichclieu dans l'hisloire do la littérature. — Chapelain. — La question des trois unités, son histoire et son évolution. — D'une fausse origine qu'on attribue quelquefois à la règle des trois unités. — La part de Chapelain dans la fondation de l'Académie française. — Les Sentiments de V Académie sur le Cid et la superstition des règles. — La théorie du poème épique. — La Pucelle de Chapelain et VAlaric de Scudéri. — Influence de Chapelain. — Balzac et l'extension des « règles » à la prose. — Deux passages curieux de Balzac. — Son influence. — Du caractère formel de la critique dans les premières années du xviï* siècle.

Messieurs,

En 1605, c'est-à-dire en l'année même où le vénérable Vauquelin — il avait plus de soixante et dix ans — publiait son A7H poétique; débarquait à la cour, du fond de la Provence, où son mariage Favail fixé, un gentilhomme bas normand, qui passait pour faire les vers aussi bien ou mieux qu'homme de

France, ainsi que l'on disait alors, et dont la tyrannique influence allait substituer, pour un demi-siècle environ, la royauté littéraire des Normands à celle des Angevins. Il s'appelait Malherbe; il avait peu produit; et il avait une cinquantaine d'années : cette considération d*âge n'est pas inutile h une juste appréciation de son œuvre et surtout de son rôle.

Je dis : et surtout de son rôle. C'est qu'en effet, ni de l'œuvre ni de l'homme je n'ai grand'chose à vous dire; et je pourrais aussi bien me passer d'en parler, s'il n'était amusant, et instructif, de constater que l'homme, assez diff'érent du caractère de son œuvre, lequel est plutôt sévère, semble avoir été ce que l'on appelle un bon original, avec un fond de scepticisme ou de hardiesse d'esprit; libre, et au besoin même assez gaillard en ses propos. Yous en trouverez les preuves dans les Mémoires pour la vie de Malherbe, par son disciple et ami Racan, ou bien encore dans les Historiettes de Tallemant.

Peut-être cependant tout se retrouve-t-il, se raccorde-t-il, et se remet-il enfin d'ensemble quand on songe à quel point le poète fut dépourvu d'imagination et de sensibilité. Car c'est surtout par là qu'il pèche; et l'on pourrait presque dire de lui que ses plus beaux vers sont beaux comme de la belle prose, n'était une certaine ampleur de mouvement, et comme une certaine ardeur d'inspiration intérieure, qui sont Dien, elles, des qualités poétiques, et même vraiment lyriques. Vous connaissez les belles strophes, souvent citées :

La terreur de son nom rendra nos villes fortes, On n'en gardera plus ni les murs ni les portes.

Les veilles cesseront au sommet de nos tours, Le fer mieux employé cultivera la terre, Et le peuple qui tremble aux frayeurs de la guerre, Si ce n'est pour danser n'orra plus les tambours....

Jamais encore — si assurément, dans les vers de Ronsard, ou de Desportes même, on avait senti plisser des caresses plus légères, un frisson plus voluptueux, quelque chose de plus ailé, — jamais la poésie n'avait parlé chez nous une langue plus pleine, plus ferme, plus mâle, disons plus fière et plus forte de sa seule justesse.... Mais ce n'est pas plus du poète que de P^^'^^^"* l'homme qu'il s'agit aujourd'hui pour nous; et ce que nous proposons d'étudier uniquement en Malherbe, c'est le versificateur, c'est le grammairien, c'est aussi le critique.

Boileau, dans les vers bien connus de son Art poétique, n'a uniquement loué qu& le versificateur, et je crois que l'observation vaut la peine d'en être faite :

Enfin Malherbe vint, et le premier en France Fit sentir dans les vers une juste cadence, D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir Et réduisit la Muse aux règles du devoir. Par ce sage écrivain la langue réparée N'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée, Les stances avec grâce apprirent à tomber, Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber....

Entendons-le bien : il n'y a pas dans ces vers un jCuI mot qui loue Malherbe en tant que poète; et les mérites que Boileau vante en lui ne relèvent tous que de la connaissance ou de la possession du métier. Aux yeux de Boileau, Malherbe a surtout excellé dans l'art de faire le vers ; et, si l'on eût un peu pressé « le légis-

lateur du Parnasse », je crois qu'il eût volontiers ajouté que l'instrument que Malherbe avait ainsi perfectionné, rendu capable de traduire et de porter la pensée, ce sont d'autres que lui qui ont su s'en servir, et l'appliquer à de plus nobles usages.

Si Boileau n'a été que juste pour le versificateur, il me semble que Balzac a été un peu dur pour le grammairien :

Vous vous souvenez du vieux péda^'oguë de la cour qu'on appelait le tyran des mots et des syllabes, et qui s'appelait lui-même, lorsqu'il était en belle humeur, le grammairien en lunettes et en cheveux gris. N'ayons point dessein d'imiter ce que l'on conte de ridicule de ce vieux docteur; notre ambition se doit proposer de meilleurs exemples. J'ai pitié d'un homme qui fait de si grandes différences entre pas et point, qui traite l'affaire des participes et des gérondifs comme si c'était celle de deux peuples voisins l'un de l'autre, et jaloux de leurs frontières. Ce docteur en langue vulgaire avait 'accoutumé de dire que depuis tant d'années qu'il travaillait à dcgasconner la cour, il n'en pouvait venir à bout. La mort l'attrapa sur l'arrondissement d'une période; et l'an climatérique l'avait surpris délibérant si erreur et doute étaient masculins ou féminins.

En vérité, Balzac est bon làl comme s'il avait fait lui-même autre chose que ce qu'il raille dans Malherbe, nous le verrons tout à l'heure; et j'ajouterai : comme si, de déplacer pas ou point dans un vers, en en changeant toute l'économie, ce n'était pas risquer d'en faire évanouir l'harmonie !

Ce que j'ai dit de Scaliger avec ses classifications, je le répéterai donc de Malherbe : il fallait que son œuvre fût faite. Oui; pour emprunter l'expression de

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Ilci^nier, un autre ennemi de Malherbe, il fallait « regratter les mots douteuK au jugement »; il fallait

• nettoyer la langue des gasconismes, italianismes, hispanismes dont elle était chargée; il fallait enfin apprendre à nos Français, puisqu'ils l'ignoraient, qu'il n'y a pas de considération de grammaire ou d'orthographe qui doive être indifférente au poète, puisqu'il n'y en a pas qui soit étrangère ou inutile à FelTet totallde la poésie . Comment dédaignerait-on le pouvoir des mots ou des sons dans un art qui nous prend d'abord par l'oreille? et Balzac lui-même Ta-t-il donc dédaigné dans la prose?

/ Mais, grammairien et versificateur, Malherbe est encore un critique; /et il l'est parce qu'une théorie du vers et du verbe, comme on dit aujourd'hui, ne va pas, que l'on s'en doute ou non, sans une théorie, ou sans une idée de la nature et de l'objet de la poésie. Cette idée, il faut la chercher dans le Commentaire sur Desportes, et dans ces Mémoires sur la vie de Malherbe où ]& vous ai déjà renvoyés. ,^ ,

Certes, Desportes n*èst pas^ sans m^êrite,"^et si je voulais vous citer d'admirables vers de lui, je n'en serais pas embarrassé. Mais, sans examiner si Malherbe a tort ou raison dans les critiques qu'il lui adresse, ce que je vous signale dans ce Commentaire, c'est la première apparition d'une critique nouvelle, qui va désormais exiger que l'inspiration même se soumette à la logique, qu'en toute occasion elle rende compte d'elle-même, et qu'elle puisse dire 'constamment enfln le comment — et le pourquoi surtout — de

. son caprice ou de sa fantaisie. 11 serait un peu long d'en poursuivre les preuves à travers le Commentaire;

mais nous y pouvons heureusement suppléer par quelques citations de Racan :

Il avait aversion contre les fictions poétiques, et en lisan! une élégie de Régnier à Henry le Grand qui commence

11 était presque jour, et le ciel souriant... '

et où il feint que la France s'enlève en l'air pour parler à Jupiter et se plaindre du misérable état où elle était pendant la ligue, il demandait à Régnier en quel temps cela était arrivé, et disait qu'il avait toujours demeuré en France depuis cinquante ans, et qu'il ne s'était point aperçu qu'elle fût enlevée hors de sa place.

Et ailleurs :

11 ne voulait pas qu'on nombrât en vers de ces nombres vagues, comme mille ou cent tourments, et il disait assez plaisamment, quand il voyait quelqu'un nombrer de la sorte : <( Peut-être n'y en avait-il que quatre-vingtdix-neuf ». Mais il estimait qu'il y avait de la grâce à nombrer nécessairement, comme en ces vers de Racan :

Vieilles forêts de trois siècles âgées....

Rapprochons tout de suite une autre citation :

Il blâmait Racan — notez, n'est-ce pas, que c'est Racan lui-même qui parle, — premièrement de rimer indifféremment aux terminaisons en ent et en ant, comme innocence et puissance, apparent et conquérant, grand et prend.... Il le reprenait aussi de rimer le simple et le composé, comme temps et printemps, séjour et jour. Il ne voulait pas aussi qu'il rimât les mots qui avaient quelque convenance, comme montagne et campagne, défense et offense, père et mère, toi et moi,... et sur la fin il était devenu si rigide en ses rimes qu'il avait même peine à souffrir que l'on rimât les verbes de la terminaison en er qui avaient tant soit peu de convenance, comme abandonner, ordonner et pardonner, et disait qu'ils venaSent tous trois de donner.

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Et rappelons enfin l'anecdote célèbre :

Quand on lui demandait son avis sur quelque mot fran^ çais, il renvoyait ordinairement aux crocheleurs du Port au Foin, et disait que c'étaient ses maîtres pour le langage.

Que si maintenant, de ces citations et de quelques autres qu'on y joindrait facilement, nous essayons de déduire Tidée qu'il se faisait de son art, et qu'il en a répandue, il semble en vérité qu'on puisse dire q,u'elle n'est pas sans quelques rapports avec celle que les Romantiques, et les Parnassiens surtout, devaient s'en faire deux cents ou trois cents ans plus tard. Ce qui n'est pas au moins douteux, c'est qu'en renvoyant aux « cru'^heteurs du Port au Foin », s'il y mettait moins de passion et d'injurieuse violence, il disait aux poètes la même chose que Victor Hugo dans une pièce fameuse de ses Contemplations \ et ce qu'il est curieux de constater, c'est que, de nos jours, dans son Petit Traité de Poésie française^ M. Théodore de Banville s'est à peine montré plus exigeant sur l'article de la rime. Il y a toutefois quelques différences; 2t, pour le plaisir paradoxal de rapprocher l'eau et le feu, il ne conviendrait pas d'exagérer les analogies. Disons donc plus simplement qu'en continuant, avec Ronsard, de placer très haut l'objet de la poésie — plus haut même peut-être, si Ronsard et les siens n'en avaient guère fait en somme qu'un divertissement, — Malherbe a le premier rapproché le vocabulaire de la poésie de celui de tout le monde, et qu'il a le premier compris et fait comprendre le pouvoir de la forme. Boileau l'a très bien dit dans les

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vers que nous rappelions tout àTheure, Malherbe « a enseigné le pouvoir d'un mot mis en place »; et celui d'une césure heureuse; et celui d'une rime rare; et celui d'un concours de sons harmonieux; et celui d'une pensée se déployant sous la règle, et tirant ainsi sa valeur de la contrainte même qu'elle subissait pour s'exprimer. Ou, en d'autres termes encore — et pour mieux indiquer à la fois ce que sa réforme avait d'étroit et d'utile, de fâcheux et d'urgent, de regrettable et de nécessaire, — Malherbe est venu substituer le premier aux qualités intérieures de sensibilité, de fantaisie, d'imagination, qui faisaient l'essence de la poésie, selon Ronsard et ses disciples, les qualités extérieures ou formelles : d'ordre, de clarté, de logique, de précision, de régularité, de mesuje, qui allaient devenir, pour un siècle ou deux, non pas toutes les qualités, mais les qualités les plus apparentes, et comme telles les plus universelles de notre littérature. Et, disons encore quelque chose de plus : en enlevant au poète le droit de se montrer ou de s'étaler dans son œuvre, Malherbe allait tarir les sources du lyrisme; et c'est pour cela que, dans l'histoire de notre poésie, sa place est petite; mais, d'autre part, en donnant pour objet à la littérature l'expression de ce qu'il y a plus général et de plus permanent, il annonçait la littérature du xvii° siècle; et c'est pour cela que sa place est considérable dans l'histoire de la critique.

Quelle que soit la valeur absolue de cette conception, elle avait pour elle de répondre au besoin d'ordre et de règle qui se faisait alors universellement sentir, et dont ÏAsl7^ée, d'Honoré d'Urfé, par exemple, ou

V Introduction à la vie dévote de saint François de Sales, dans un autre ordre d'idées, sont d'instructifs témoignages. Aussi est-ce à peine, si sous le règne de Henri IV, et plus tard, sous la Régence — puisque (( le vieux pédagogue » ne mourut qu'en 1028, — quelques irréguliers se cabrèrent, dont Mathurin Régnier, par exemple, ou encore Théophile de Viau. ^ ^|^

Mais on suivit généralement Malherbe, et dès qu'eut paru Richelieu, la littérature, avec tout le reste, rentra dans l'ordre : elle y devait, comme vous savez, demeurer environ deqx cents ans.

- ^11 s'élève à ce propos une question curieuse — et que je voudrais bien qu'on examinât d'un peu près, quelque jour : — c'est celle de savoir s'il entra plus de pédantisme, ou plus de politique, dans la conduite que le cardinal crut devoir observer à l'égard des lettres et des gens de lettres. On semble croire communément — parce qu'il a prononcé quelques Sermons, composé quelques traités de controverse, et plus ou moins rimé quelques Tragédies — qu'à défaut du talent de l'homme de lettres, Richelieu en aurait nourri l'amour-propre et la vanité. N'est-on pas allé jusqu'à dire que, dans l'aflaire de la querelle du Cid, l'auteur assez malheureux de Mirame et de la Comédie des Tuileries n'aurait pas eu moins de part que le ministre irrité? Et, à cette interprétation de ses vrais sentiments, les faits ne donnent-ils pas une apparence de. probabilité, quand on considère, si le Cid eût contrarié quelqu'un de ses desseins politiques, comme il lui eût été facile, au lieu de le faire critiquer, d'en interdire la représentation.

' Mais ce que je crois, c'est qu'ayant bien connu le

Brunetière. — L'évolution des genres. 6

pouvoir de l'esprit, et qu'ayant pressenti celui de l'opinion, c'est qu'ayant conçu le projet d'inféoder, pour ainsi dire, la littérature à l'État, et de s'en servir, à l'occasion, comme d'un instrument de règne, il se pourrait que, pour s'attirer plus sûrement les gens de lettres, le cardinal ait feint à leurs yeux d'être luimême un des leurs, de partager leurs passions, et de se mêler enfin comme l'un d'eux à leurs rivalités. Je ne tranche pas la question; je la propose seulement, et je voudrais qu'elle vous parût curieuse, te que je puis toujours dire, sans vouloir sonder plus profondément ses desseins, c'est qu'il suffit que la question se pose pour que nous dussions faire à Richelieu une place dans l'histoire du développement de la critique française. Mais elle vous paraîtra d'ailleurs bien plus grande et importante encore — c'est la place que je veux dire, — si vous vous rappelez quel fut dans toutes ces affaires littéraires, le porte-voix de ses intentions, le secrétaire habituel de ses opinions, et le continuateur enfin, jusque sous Colbert, de ses doctrines : j'ai nommé Chapelain.

On s'est beaucoup moqué de Chapelain, et non pas sans raison. Aussi n'ai-je pas ici l'idée de le réhabiliter; et, plutôt, je protesterais contre l'étrange éloge que Victor Cousin, dans ses études sur la Société française au XVII® siècle — s'il n'a pas osé se donner le ridicule d'en accabler l'auteur de la Pucelle, — a cru pouvoir faire, par compensation, du prosateur et du critique. En réalité, la prose de Chapelain vaut ses vers. On n'en sent pas toute la lourdeur, il est vrai, dans ses Lettres familières, où l'intérêt anecdotique du fond détourne notre attention des vices de la forme,

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mais il ne faut que lire la préface de la Pucelle ou celle de l'Adone. A quoi je pourrais ajouter, si c'en était le lieu, que, de toutes manières, ce « bonhomme » fut un assez vilain homme : avare, malpropre, pédant, vindicatif et méchant. Mais, grâce aux circonstances, son rôle fut considérable; et cent écrivains qui valaient mieux que lui n'ont pas eu cet honneur de laisser, comme lui, dans l'histoire de notre littérature, une ineffaçable trace.

Passons rapidement sur son premier ouvrage : c'est cette préface qu'il écrivit, en 1623, pour i'Adone de l'illustre cavalier Marin, et que je veux bien ne pas lui imputer, puisque, comme vous le lirez partout, elle fut le résultat d'une gageure. Mais, où nous pouvons mesurer la portée de son influence et tâcher d'en caractériser la nature, c'est d'abord dans la question des trois unités, et conséquemment, de la détermination de l'idéal classique .de la tragédie. Vous connaissez la légende :

Un jour, dans une conférence littéraire tenue au Palais-Cardinal, Chapelain démontra que l'on devait indispensablement observer dans les compositions dramatiques les trois unités de temps, de lieu et d'action. Eien ne surprit tant que cette doctrine. Elle n'était pas seulement nouvelle pour le cardinal, elle l'était pour tous les poètes qu'il avait à ses gages — l'aimable façon de parler, pour un homme de lettres! — il donna dès lors à Chapelain une pleine autorité sur eux.

Ainsi s'exprime d'Olivet, dans son Histoire de l'Académie ; et, pour diverses raisons, son récit ne saurait être tout à fait exact. Mais ce qui l'est moins que tout le reste, c'est de prétendre que Chapelain aurait

puisé sa doctrine, comme l'on dit, dans les anciens ou sous son bonnet; et il faut dire que, versé comme il l'était dans les littératures italienne et espagnole, c'est de là bien plutôt qu'elle lui vient. Les preuves en ont été données dans une curieuse brochure — sur les Unités d'Aristote avant le Gid de Corneille — publiée, en 1879, à Genève, par M. H. Breitinger, professeur de littératures étrangères à Zurich, et qui semble, je ne sais comment, avoir passé chez nous presque inaperçue.

Il ne s'agit pomt de faire aujourd'hui l'histoire de la question des trois unités : elle nous entraînerait trop loin de notre sujet; et puis, nous la retrouverons, quand nous étudierons prochainement V Evolution de la tragédie française!. Il est bon cependant, dès à présent, de savoir que la question n'a pas été du tout, comme on semble le croire, inventée par Ghapelain; qu'avant d'être discutée dans les « Gonférences littéraires du Palais-Gardinal », elle l'avait été publiquement dans l'Europe entière; et qu'à vrai dire nos Français sont presque les derniers qui s'en soient avisés./

Scaliger y avait touché, dans sa Poétique^ mais d'une façon tout à fait incidente; et, s'il conseillait au poète tragique de prendre en général un sujet de très courte durée — argumentum brevissimum, — c'était uniquement au nom du principe de la vraisemblance, comme il lui conseillait de ne pas nous montrer Hercule jetant Lichas à la mer : « Si Licham in mare jaciat Hercules... ».

Deux ans plus tard, en Italie, dans le supplément posthume de sa Poétique, on avait pu lire, sous le nom

du Trissin — l'auteur de cette Sophonisbe qu'on peut considérer comme la première en date de toutes les tragédies systématiquement imitées de l'antique, — > la paraphrase que voici du passage bien connu d'Aristote :

Dans la longueur encore la tragédie diffère de l'épopée, en ce que la première se termine en une seule journée, c'està-dire en an seul tour de soleil, tandis que l'épopée n'a pas de temps limité, comme cela se faisait à l'origine même pour la tragédie et la comédie, et se fait encore aujourd'hui par les poètes ignorants.

Voilà le premier texte où l'observation de la règle de l'unité de temps soit présentée comme distinctive du savant et de l'ignorant; du poète qui connaît ses classiques, et de celui qui n'obéit, en écrivant, qu'à l'fmpulsion de son libre choix.

Les textes anglais seraient encore plus caractéristiques : il y en a d'un certain Whetstone (1578), 'dans le prologue d'une comédie où Shakespeare quelques années plus tard devait prendre le sujet de Mesure pour Mesure \ il y en a de Philip Sidney, dans son Apologie pour la poésie (1583) ; il y en a de Ben Jonson, en divers endroits de ses œuvres, et notamment dans le prologue de la célèbre comédie, Every man in his humour (1598).

Bien que le besoin de vivre ait créé un grand nombre de poètes, même parmi ceux que la nature et l'art n'avaient point formés pour l'être, cependant le nôtre, malgré cette même nécessité, n'a pas assez aimé le théâtre pour oser conserver les mauvaises coutumes du siècle, en sacrifiant son propre goût et sa juste répugnance à vous montrer l'enfant à peine sorti de ses langes qui devient

tout à coup un homme fait, et atteint bientôt la soixantaine et plus; ni à ressuciter, au moyen de deux ou trois épées Fouillées et de quelques mots longs d'un pied on d'un demi-pied, les querelles d'York et de Lancastre.

Mais, comme il ne paraît pas que Chapelain ait connu les textes anglais, je ne vous les signale/ ici que pour mémoire, et j'arrive aux espagnols, lesquels, d'après sa Correspondance, ne lui étaient guère moins familiers que les italiens.

En voici d'abord un qui date de 1610, et oii vous n'aurez pas de peine à reconnaître les termes mêmes dont Boileau, soixante ans plus tard, se servira dans son Art poétique :

Quel plus grand disparate peut-il y avoir, dans le sujet que nous traitons, que d'être dans la première scène du premier acte un enfant au maillot et dans la seconde de se présenter la barbe au menton'^... Et que dirai-je de l'observation du temps où se passent et peuvent se passer les actions représentées, si ce n'est que j'ai vu une pièce dont le premier acte se passait en Europe, le second en Asie, tandis que le troisième se terminait en Afrique? et si elle se composait de quatre actes, le quatrième s'achèverait sans doute en Amérique.

Qui parle ainsi? Ce n'est rien moins que Cervantes, et dans son Don Quichotte \ et si la citation ne vous suffisait pas, M. Breitinger en apporte plusieurs autres, dont la plus curieuse est celle qu'il emprunte à Tirso de Molina :

Parmi les nombreuses absurdités de cette pièce — dit un des interlocuteurs des Cigarrales de Toledo, qui parurent en 1624, — je fus choqué surtout de voir avec quelle insolence l'auteur franchit les limites salutaires assignées

à la comédie par ses premiers inventeurs. Car, celle-ci n'admettant quiine durée de vingt-quatre heures, et demandant un lieu toujours le même, je vois qu'il vous a bourré quarante-cinq jours tout au moins d'aventures amoureuses.... Enfin, je ne comprends pas que l'on puisse appeler comédie une pièce dans laquelle figurent des ducs et des comtes, vu que, dans cette catégorie de spectacles, il n'y a tout au plus d'admissible que le bourgeois, le patricien, et la dame des classes moyennes.

Qu'est-ce que prouvent tous ces témoignages? Plusieurs choses, à mon avis, et d'abord, comme je vous le disais, que la France est presque le dernier pays d'Europe où l'on se soit avisé des trois unités, bien loin que Chapelain, par un coup de ^énie, ou dans un accès de pédantisme aigu, les ait inventées aux environs de 1635. « Il n'y a pas de doute possible — lisais-je tout récemment encore dans un ouvrage, d'ailleurs estimable, — c'est bien Chapelain qui déterre dans Aristote la prétendue règle des trois unités. » Non, en effet, « il n'y a pas de doute possible » ; et ils sont pour le moins une douzaine qui l'avaient « déterrée » avant lui.

Vous voyez également qu'on se trompe quand on essaye de trouver l'origine de la règle dans l'encombrement de la scène française, et dans l'impossibilité matérielle, entre deux rangées de marquis, étalés « sur les bancs du théâtre », de donner au décor, et par conséquent à l'action, ce qu'on leur donne aujourd'hui de développement et de diversité. D'autres marquis, quelque vingt ans auparavant, à Londres, encombraient la scène du « Théâtre du Globe », et n'empêchaient point Shakespeare ni ses contemporains de se soustraire à la « règle des trois unités ».

Et vous voyez encore quelle erreur on commet lorsqu'on impute à Descartes et au caractère de sa philosophie le caractère « abstrait » ou « rationnel » de notre système dramatique. La philosophie cartésienne, l'institution de l'Académie française, le développement de l'esprit janséniste, la règle des trois unités, autant d'effets dont on ne peut pas dire qu'il y en ait un qui soit la cause des autres, et qui peuvent bien procéder, qui procèdent même très assurément du même esprit général, mais dont la première origine est un peu plus reculée qu'on ne le dit dans le temps. Cette question des trois unités, on l'a discutée partout avant qu'on la reprit, et non pas du tout qu'on l'inventât en France. Ce qu'elle nous représente surtout, c'est donc un moînent de l'évolution du genre dramatique. 'Espagnols et Anglais, longtemps avant nous, l'ont formulée non moins expressément que Boileau lui-même. Et tout ce qu'a fait ici Chapelain — et c'est déjà beaucoup, — c'a été, pour flatter Richelieu, de promulguer solennellement une règle qui se trouvait, d'ailleurs, être également conforme aux besoins du temps, aux exigences de l'esprit national, et, nous le verrons plus tard, à l'essence peut-être de la tragédie même.

Sa part personnelle fut presque plus considérable encore dans la fondation de l'Académie française, t'est lui qui servit d'intermédiaire entre le cardinal et les gens de lettres qui se réunissaient habituel- 'lement chez Conrart. C'est lui qui leva leurs scrupules, qui triompha de la résistance qu'opposaient ail cardinal ces bourgeois effrayés à l'idée « de faire un corps », et d'abdiquer leur indépendance « pour

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s'assembler régulièrement sous une autorité publique ))f C'est lui qui fixa l'objet des travaux de la Compagnie naissante :

en émettant l'idée qu'elle devrait travailler à la pureté de notre langue, et la rendre capable de la plus haute éloquence; que, pour cet effet, il fallait premièrement en régler les termes et les phrases, par un ample Dictionnaire et une Grammaire fort exacte, qui lui donnerait une partie des élémens qui lui manquaient; et qu'ensuite on pourrait acquérir le reste par une Rhétorique et une Poétique que l'on composerait pour servir de règle à ceux qui voudraient écrire en vers et en prose.

Toujours la « règle », vous le voyez; toujours cette idée fausse que, les chefs - d'oeuvre dans tous les genres étant conformes aux règles — puisqu'elles en sont tirées, — l'observation des règles ne saurait manquer d'engendrer de nouveaux chefs-d'œuvre. Mais si nous voulons être justes, il ne faut pas oublier qu'à la date où nous sommes, parmi beaucoup d'inconvénients, cette confiance dans le pouvoir des règles a eu du moins cet avantage, en posant les conditions de la noblesse du style, de perfectionner l'instrument des chefs-d'œuvre. L'Académie française, constituée gardienne de la langue, et officiellement chargée, pour ainsi dire, de trouver les moyens de la rendre capable de rivaliser, d'abondance, de justesse, de force, d'élégance, de clarté, d'éloquence avec la langue de Démosthène et celle de Gicéron, a ainsi centralisé les tentatives éparses, et en apparence contradictoires de la génération précédente; elle a marqué le but où tendaient à la fois les poètes de la Pléiade, les critiques de l'école de Malherbe, les tra-

ductcurs de l'espèce des Méziriac, des Du Ryer, des Perrot d'Ablancourt, dont l'exactitude était le moindre souci; le but où tendaient également les précieuses; et, nous, ne pouvant, je pense, méconnaître ou contester la grandeur du service, il en faut rendre honneur à Chapelain, qui le rendit.

C'est encore lui, nous le savons aujourd'hui par ga Correspondance, qui fut le principal rédacteur des Sentiments de V Académie sur le Cid, en 1638; et cet opuscule célèbre a fait date, à bon droit, dans l'histoire de la critique. Indépendamment en effet d'une critique particulière du Cid, laquelle, pour n'empêcher pas le Cid d'être un chef-d'œuvre, n'en tombe pas moins généralement assez juste au fond et dans la forme, j'y relève plusieurs choses dignes d'être notées, — et même retenues :

Comme dans la musique et dans la peinture nous n'estimerions pas que tous les concerts et tous les tableaux fussent bons, encore qu'ils plussent au vulgaire, si les préceptes des arts n'y étaient bien observés, et si les experts qui en sont les vrais juges ne confirmaient par leur approbation celle de la multitude, de même nous ne dirons pas sur la foi du peuple, qu'un ouvrage de poésie soit bon parce qu'il l'aura contenté, si les doctes aussi n'en sont pas contents.

Ceci veut dire, en français plus moderne et en termes plus généraux, qu^e plaisir qu'elle procure à la foule est un juge ordinairement douteux, et même partial, de la valeur d'une œuvre d'art. L'estime que l'artiste a toujours et d'abord prétendue, c'est celle de ses pairs, sinon de ses rivaux; et quand elle lui manque, on a beau dire, il n'y a pas de popularité

dont rincompétence ne gâte les joies qu'elle lui donne. -

Voici maintenant qui va déjà plus loin, et qui signifie que la qualité de notre plaisir dépend de sa conformité à de certaines règles :

Gomme il est impossible de plaire à qui que ce soit par le désordre et par la confusion, s'il se trouve que les pièces irrégulières contentent quelquefois, ce n'est que pour ce qu'elles ont quelque chose de régulier.... Que si au contraire quelques pièces régulières donnent peu de satisfaction, il ne faut pas croire que ce soit la faute des règles, mais bien celle des auteurs dont le stérile génie n'a pu fo-urnir à l'art une matière qui fût assez riche.

Ghosivï admirable! et d'ailleurs utile à ce moment du siècle; mais, la confiance qu'il met dans les « règles » emporte Chapelain si loin, qu'il en devient presque « moderne », et qu'il ose avancer ce paradoxe à peu près inouï jusqu'alors : qu'elles doivent juger même les anciens :

Ce qui excuse l'auteur du Cid ne' le justifie pas, et les fautes mêmes des anciens, qui semblent devoir être respectées pour leur vieillesse, ou, si l'on ose dire, pour leur immortalité, ne peuvent pas défendre les siennes.... La faveur, qui met à peine à couvert ces grands hommes, ne passe point jusqu'à leurs successeurs.... Ceux qui viennent après eux héritent bien de leurs richesses, mais non pas de leurs privilèges, et les vices d'Euripide ou de Sénèque ne sauraient faire passer ceux de Guillen de Castro.

Si c'est donner beaucoup sans doute aux règles, et mêitie un peu trop, vous remarquerez qu'en un certain sens aussi c'est dire qu'il y a quelque chose de supérieur aux modèles; et, un pas de plus — mais

Chapelain ne devait pas le faire, — c'était fonder les règles en nature et en raison.

La publication des Sentiments de U Académie sur le Cid consacra du même coup l'autorité de TAcadémie sur l'opinion, et l'aiitorité de Chapelain sur l'Académie. Vous connaissez, à cinquante ans de distance, le mot de La Bruyère : « L'une des meilleures critiques que l'on ait faites sur aucun sujet est celle du Cid ». On sait moins, qu'après deux cent cinquante ans passés sur cette vieille querelle, Sainte-Beuve exprimait le regret que, depuis Chapelain et à son exemple, l'Académie française n'eût pas saisi plus souvent l'occasion de « faire acte de jugement et de sincérité ». Les Sentiments de V Académie sur le Cid font honneur à leur auteur, disait- il à ce propos; et, peut-être, après tout, jugerez-vous qu'il n'avait pas tort. La critique appliquée, si je puis ainsi dire, date vraiment ^ 1( en France des Sentiments de l'Académie sur le Cid, cette critique qui cherche à fonder ses jugements sur des principes plus généraux, non seulement que l'impression personnelle du juge, mais que ces jugements eux-mêmes; et, dans les œuvres qu'elle examine, à découvrir les lois des genres.

Malheureusement, c'est ici que Chapelain allait commettre sa grande erreur, celle que l'on commet aujourd'hui même encore trop souvent, et confondre les « règles » avec les « lois » des genres. De ce que nous connaissons, par exemple, les lois, quelquesunes au moins des lois de la vie, il n'en résulte pas, vous le savez, que nous puissions créer la vie même. Ou encore, de ce que nous connaissons les éléments et l'exacte proportion des éléments qui concourent à

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la composition d'un corps, il ne s'ensuit pas du tout que nous puissions reproduire la combinaison qui constitue ce corps. Pareillement, de savoir ce qui fait la beauté de V Iliade ou celle de VÉnéide, et de pouvoir, au besoin, non seulement le dire avec exactitude, mais le montrer avec évidence, ce n'est pas du tout une raison pour être capables d'écrire nousmêmes à volonté V Enéide ou YIliade\ et j'ai l'air de dire une naïveté, mais ce n'en est pas une, puisqu'on a cru pendant deux cents ans le contraire, ou qu'on a écrit comme si l'on le croyait. Voltaire même l'a cru quand il composait sa Hem^iade-, Boileau, peutêtre, aussi lui, quand il composait son Art poétique; mais Chapelain en était certainement convaincu quand il voulut joindre les exemples aux préceptes, et qu'il composa la Pucelle.

J'avoue de n'avoir que bien peu de qualités requises en un poète héroïque — lit-on dans la Préface de ce poème fameux; — je n'ai point cru égaler les princes du Parnasse, et, bien moins, atteindre au but où ils ont inutilement visé. J'ai apporté seulement à V exécution de mon sujet une connaissance assez passable de ce qui y était nécessaire.... Ce fut plutôt un essai,... pour voir si cette espèce de poésie, condamnée comme impossible par nos plus fameux écrivains, était une chose véritablement déplorée, etsila théorie, qui ne m'en était pas tout à fait inconnue, ne me servirait pointa montrer à mes amis, par mon exemple, que sans avoir une trop grande élévation d'esprit on pouvait la mettre heureusement en pratique.

Je ne crois pas que nulle part la confiance dans le pouvoir des « règles » et de la « théorie », se soit plus naïvement étalée, dans un plus beau jour, comme on disait alors; et si la Pucelle est prodigieusement

ennuyeuse à lire — quoi qu'en aient dit ceux qui ont eu l'idée singulière, voilà tantôt dix ans, d'en éditer les douze derniers chants, — du moins on ne se lasse pas d'en lire la Préface :

Je dirai maintenant en peu de paroles, qu'afin de réduire l'action à l'universel, suivant les préceptes, et de ne pas la priver du sens allégorique, par lequel la poésie est faite l'un des principaux instruments de l'architectonique, je disposai toute sa matière de telle sorte que la France devait représenter Tami de l'homme, en guerre avec ellemême et travaillée par les plus violentes émotions; le roi Charles, la volonté, maîtresse absolue et portée aussi bien par sa nature, mais facile à porter au mal sous l'apparence du bien : l'Anglais et le Bourguignon, sujets et ennemis de Charles, les divers transports de l'appétit irascible.... Amaury et Agnès, Tun favori et l'autre amante du prince, les dilférents mouvements de l'appétit concupiscible.,..

« Quand je considère en moi-même la disposition des choses humaines, confuse, inégale, irrégulière, je la compare à certains tableaux que l'on montre comme un jeu de la perspective.... » La Pucelle de Chapelain ressemble à ces tableaux dont parle Bossuet; elle y voudrait ressembler du moins; regardée d'un côté, c'est de l'histoire, et regardée de l'autre, c'est de la morale; un paysage, quand on se met à droite; un portrait, quand on se met à gauche; mais, par malheur pour Chapelain, comment que l'on se place, et en dépit des règles, ce que ce n'est jamais ni de nulle part, c'est un poème. Encore je ne veux rien dire des vers, des comparaisons et des descriptions. S'il n'y a rien de plus pédant, il n'y a rien de plus lourd non plus que la Pucelle, d'un prosaïsme

plus laborieux, d'une langue plus incolore dans son abstraction soutenue, ni rien enfin qui fût plus propre à faire périr sous le ridicule la réputation et l'autorité littéraire d'un homme.

La sienne pourtant n'y périt point; et l'on se trompe quand l'on croit, avec la plupart des historiens, que la publication de la Pucelle aurait porté le coup mortel à la gloire de son auteur. Quatre éditions s'en succédèrent en moins de deux ans, de 1656 à 1657, sans compter l'édition d'Amsterdam, chez les Elzeviers, et une contrefaçon de Leyde, chez le libraire Sambix. Même, on a pu prétendre que la vogue du poème aurait un instant balancé celle de la Cléiie de Mlle de Scudéri, alors au comble de sa réputation, elle aussi ; et — -ce qui est plus triste à croire — la vogue même des Provinciales, qui paraissaient dans le même temps. La prévention fut la plus forte; le nom de l'auteur fit valoir le poème ; et douze ou quinze ans s'écoulèrent avant que le poème à son tour discréditât le nom de l'auteur. Jusqu'aux Satires de Boileau, qui ne parurent pour la première fois qu'en 1665, on « bâilla » sur la Pucelle, mais on se cacha de bâiller; et, tout en bâillant, on déclara que l'ouvrage était d'ailleurs « parfaitement beau ». Et, en 1661, quand Colbert, héritier de la tradition du cardinal, voulut, lui aussi, s'emparer de l'opinion par le moyen des gens de lettres, ou ajouter cet ornement de plus à la splendeur du décor monarchique, c'est à l'auteur de la Pucelle qu'il s'adressa, comme le cardinal même ; et c'est de Chapelain qu'il fit ce qu'on pourrait appeler le surintendant des lettres.

Aussi, continua-t-il de régner parmi les beaux

Sô . l'évolution des genres. -

esprits, et, ainsi que ron disait alors, de « régenter le Parnasse », ayant en effet toutes les qualités de l'emploi, sans en excepter la première, et alors la plus appréciée, celle de tenir les cordons de la bourse. Rappelez-vous ces dédicaces qu'on voudrait pouvoir ôter des œuvres du grand Corneille. Mais, en même temps qu'aux faveurs, c'est Chapelain, même après la Pucelle, qui continue de présider aux délibérations et aux séances de l'Académie, comme « le meilleur poète français et du meilleur jugement ». C'est avec lui que rivalisent, mais sans pouvoir l'éclipser, ni peut-être y songer seulement, et l'auteur de VAlaric, et celui du Clovis, et celui du Saint-Louis, tous ces poètes épiques inspirés, comme lui, de la Jéimsalem du Tasse, et comme lui, curieux avant tout de faire voir aux lecteurs « qu'ils n'ont rien entrepris sans savoir toutes les proportions et tous les alignements que l'art enseigne ».

J'ai donc consulté les maîtres là-dessus — nous dit Fun d'eux dans sa Préface, et c'est le fameux Scudéry, — les maîtres, c'est-à-dire Aristote et Horace, et après eux Macrobe, Scaliger, le Tasse, Gastelvetro, Piccolomini, Vida, Vossius, Riccobon, Robortel, Paul Benni, Mambrun, et plusieurs autres : et passant de la théorie à la pratique j'ai relu fort exactement VIliade et VOdyssée d'Homère, VÉnéide de Virgile, la Guerre civile de Lucain, la Thébaîde de Stace, les Rolands amoureux et furieux de Boiardo et d'Arioste ; l'incomparable Hiérusalem délivrée du fameux Torquato, et grand nombre d'autres poèmes épiques en divers langues.... Or, de l'étude de tous ces préceptes et de la lecture de tous ces poèmes héroïques, voici les règles que j'en ai formées,... régies tirées de celles d' Aristote, du Tasse et de tous ces autres grands hommes, et par conséquent infaillibles^ pourvu qu'elles soient pratiquées.

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On ne saurait, en vérité, mieux traduire Chapelain ni mieux répondre, vous le voyez, à ce que je vous indiquais tout à l'heure comme le caractère particulier de cette seconde époque de la critique en France : à savoir, la métamorphose des observations que les érudits ont faites sur le plaisir qu'ils trouvaient à la lecture de V Iliade ou de la Biérusalem, en règles ou en recettes, prétendues infaillibles, pour renouveler ce plaisir, en égalant les œuvres.

Il en est de même pour la tragédie. Quel est d'ailleurs le rapport des idées ou des doctrines de Pilet de la Mesnardière, dans sa Poétique, datée de 1640; de d'Aubignac, dans sa Pratique du Théâtre, qui est de 1657 ; et de Corneille enfin, dans ses Discours et dans ses Examens, qui paraissent pour la première fois en 1660, quel en est le rapport avec les doctrines ou les idées de Chapelain, nous le verrons plus tard. Mais, en attendant, c'est bien de lui que tout cela procède, de lui, et de sa critique, et de l'esprit de sa critique. Si l'on le contredit ou qu'on le chicane sur des détails, on est d'accord avec lui sur le fond ; et le fond, c'est l'établissement de la souveraineté des règles. Et nous, c'est pour cette raison que nous l'avons à bon droit regardé comme le représentant en son temps des nouvelles tendances de la critique.

Mais'ce n'est pas tout encore; et il nous reste à montrer l'extension de ce genre de critique aux œuvres de la prose, ou, comme on dit alors, à la grande éloquence; et, pour cela, il nous reste à joindre aux exemples et au nom de Chapelain le nom et surtout les exemples de Balzac.

Balzac aussi s'est occupé de critique, et vous pour-

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rez lire avec utilité quelques-unes de ses Dissertations, la dissertation sur la Grande Éloquence entre autres; ou la dissertation sur le Style burlesque. Mais vous lirez surtout ses œuvres, parmi lesquelles vous aurez soin de distinguer d'ailleurs les premières d'avec les dernières, ses Lettres familières, aussi peu familières- que possible, d'avec ses Dissertations, son Aristippe, ou son Socrate chrétien. Balzac a écrit trente ans; et c'est être injuste à son égard que de ne le juger, comme on fait habituellement, que sur ses premiers écrits. Je sais d'ailleurs de lui, dans ses premiers écrits eux-mêmes, des pages qui ne ressemblent pas aux citations sous le ridicule ou l'emphase desquelles on l'accable depuis Voltaire; qui ne sont pas indignes de la réputation d'unique éloquence qu'il a eue de son temps; et dont ce n'est pas seulement le nombre et l'harmonie, la sonorité retentissante, la beauté tout extérieure, mais déjà la force et l'autorité qui annoncent Pascal et Bossuet. Est-ce que l'on n'entend pas, dans ce passage du Prince, quelque chose de l'accent prochain des Provinciales?

Il est venu depuis une autre théologie, plus douce et plus agréable, qui se sait mieux ajuster à l'humeur des grands, qui accommode toutes ses maximes à leurs intentions, et n'est pas si rustique et si incivile que la première. La cour a produit de certains docteurs qui ont trouvé le moyen d'accommoder le vice et la vertu, et de joindre ensemble des extrémités si éloignées. On donne aujourd'hui des expédients à ceux qui ont volé le bien d'autrui pour le pouvoir retenir en saiue conscience. On enseigne aux princes à entreprendre sur la vie des autres princes, après les avoir déclarés hérétiques en leur cabinet.... Outre cela, comme si notre Seigneur était mer-

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cenaire et qu'il se laissât corrompre par présents ; comme si c'était le Jupiter des païens, qu'ils appelaient au partage du butin et de la prise; après un nombre infini de crimes dont ils sont coupables, on ne leur demande ni larmes, ni restitution, ni pénitence; il suffit qu'ils fassent quelque aumône à l'Église. On compose avec eux de ce qu'ils ont pris à mille personnes, pour une petite partie qu'ils donnent à d'autres à qui ils ne doivent rien, et on leur lait accroire que la fondation d'un couvent, ou la dorure d'une chapelle, les dispense de toutes les obligations du christianisme, et de toutes les vertus morales.

Je m'écarte de notre sujet; — mais, on lit si peu Balzac aujourd'hui que je veux en mettre sous vos yeux une autre page encore, où vous verrez clairement le mélange de ses défauts et de ses qualités :

Les grands événements ne sont pas toujours produits par les grandes causes. Les ressorts sont cachés et les machines paraissent, et quand on vient à découvrir ces ressorts, on s'étonne de les voir si faibles et si petits.... Une jalousie d'amour entre des personnes particulières a été la cause d'une guerre générale; des noms baillés ou pris par hasard, les Verts et les Rouges des jeux du cirque ont formé les partis et les factions qui ont déchiré l'Empire. Le mot ou le corps d'une devise; la façon d'une livrée; le rapport d'un domestique ; un conte fait au coucher du roi ne sont rien en apparence, et par ce rien commencent les tragédies dans lesquelles on versera tant de sang, et on verra sauter tant de têtes. Ce n'est qu'un nuage qui passe et une tache en un coin de l'air; elle s'y perd plutôt qu'elle ne s'y arrête. Et néanmoins c'est cette légère vapeur, c'est cette nuée presque imperceptible qui excitera les fatales tempêtes que les États sentiront, et qui ébranlera le monde jusqu'aux fondements. On s'est imaginé autrefois que c'étaient les intérêts des maîtres qui mettaient en feu toute la terre, et c'étaient les passions des valets.

Il y a là, sous la rhétorique, sous le redoublement de l'expression, sous l'abondance et sous la diversité cherchées de la métaphore, une philosophie de l'histoire qu'on pourrait comparera celle de Voltaire dans son Eisai sur les mœun^ quoique Balzac assurément en voie moins clairement toutes les liaisons et toutes les conséquences.

Mais il y a en même temps des qualités nouvelles alors dans la prose française : un effort vers le développement de l'idée, une justesse et une propriété de l'expression, une harmonie de la phrase, un nombre oratoire enfin que vous chercheriez inutilement chez les prédécesseurs de Balzac, je dis chez les plus grands, chez Montaigne même et chez Rabelais. C'est l'ordre qui s'introduit dans le discours, c'est la logique, c'est la clarté, c'est aussi la règle. Une rhétorique tout entière est pour ainsi dire contenue dans ces phrases qui sentent le travail, sans doute, mais qui donnent aussi l'idée d'un discours plus naturel, plus libre, moins orné, mais aussi net et aussi savamment arrangé que celui qu'elles composent. Et si le pédantisme n'en est pas encore tout à fait absent, du moins y est-il autre, moins barbouillé de grec et de latin.

Notez encore, à cet égard, dans ses Dissertations , les jugements si curieux de Balzac sur Montaigne, et sur les écrivains du xvi^ siècle en général, sur les poètes en particulier. « Ils traduisaient mal, au lieu de bien imiter. J'oserais dire davantage, ils barbouillaient, défiguraient dans leurs poèmes les anciens poètes qu'ils avaient lus; et n'y voit-on pas encore maintenant Pindare et Anacréon, écorchés vifs, qui crient miséricorde aux charitables lecteurs. » Boileau

ne dira rien de plus vif ni de plus juste; et puisque aussi bien j'emprunte ce passage à la vingt-quatrième Dissertation critique ^ intitulée : Comparaison de Ronsard et de Malherbe^ c'est le cas de fermer le cercle, et de dire en termes généraux que ce que Malherbe a fait pour la poésie, Balzac est venu le faire pour la prose française.

Si vous voulez le mieux voir encore, vous pouvez faire à votre tour une comparaison tout à fait instructive, et rapprocher la Préface que Cassaigne a mise en avant des Œuvres de Balzac, dans la grande édition de 1645, de celle que l'on trouve dans le Matherbe de 1666, en tête des œuvres du maître, et qui est d'Antoine Godeau.

L'un et l'autre en effet, Cassaigne et Godeau, ce qu'ils louent dans la poésie de Malherbe et dans la prose de Balzac, ce sont les mêmes mérites presque dans les mêmes term^.s; c'est le versificateur et c'est le rhéteur^ également versés dans les secrets de l'art et du métier ; ce sont les industrieux et savants artisans de syllabes et de mots; ce sont les maîtres, ou plutôt encore les instituteurs de ceux qui les ont suivis, et non pas tant enfin les exemples mêmes ou les modèles qu'ils ont donnés que les leçons qui s'y trouvent implicitement contenues.

Mieux nés d'ailleurs que Chapelain, plus « honnêtes gens », comme on va bientôt dire, plus hommes du monde, moins érudits, et en un certain sens moins pédants, ils sont d'esprit déjà plus libre, et plus émancipé de l'imitation ou de la superstition des anciens. « Il y a de la fausse monnaie en grec et en latin, écrit Balzac à Chapelain lui-même; la sainte, la vénérable

antiquité nous en a débité plus d'une fois; et quantité de mauvaises choses du temps passé trompent encore aujourd'hui sous l'apparence du bien. » De son côté Malherbe faisait volontiers profession de ne voir goutte, comme il disait, « au galimatias de Pindare ». Entendons bien ceci : la langue française commence à se sentir en état de marcher toute seule et, selon l'expression de Sainte-Beuve, sa rhétorique est achevée : voilà ce que Balzac et Malherbe veulent dire. Ils respectent les modèles, mais ils ne doutent pas qu'on ne les puisse égaler, et leur critique, déjà plus exercée, n'en conseille plus Tétroite et scrupuleuse imitation. Quand ils empruntent un vers à Virgile ou une « sentence » à Sénèque, ils ne les mettent plus entre guillemets, comme faisait Ronsard, et comme faisait Montaigne. Ils ont la prétention, c'est encore Balzac ici qui parle, « d'aller au delà de leur exemple » ; et ce qui « n'était pas bon au lieu de son origine » ils se croient fort capables de le rendre meilleur. Ou eu d'autres termes encore, les règles qu'ils ont tirées de la lecture et de la méditation des anciens, ils n'en retiennent plus que la forme, et c'est d'eux-mêmes qu'ils vont maintenant tirer leur fond. Gomment et par quels moyens, c'est ce que n îus verrons en parlant de Boileau.

16 novembre 1889.

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