‹ L'évolution des genres dans l'histoire de la littérature. [t. 1] Introduction: L'évolution de la critique depuis la Renaissance jusqu'à nos joursChapitre 22 sur 35 · L OEUVRE DE SAINTE-BEUVE · texte numérisé non relu

L OEUVRE DE SAINTE-BEUVE

pour être un grand critique ou un historien littéraire complet, le plus sûr serait de n'avoir concouru en aucune branche, sur aucune partie de l'art, ou autrement....

Ces fragments ont le prix d'un involontaire et d'autant plus significatif aveu. Tout au rebours en effet d'un Magnin ou d'un Bayle, Sainte-Beuve, lui, selon son expression , avait commencé par concourir dans presque toutes les parties de l'art, historien autant que critique dans son Tableau de la poésie française au xvi® siècle, poète avec Joseph Delorme^ romancier dans Volupté) — et, il faut bien le dire, ni comme romancier ni comme poète, le succès n'avait répondu à ses ambitions.

N'appuyons pas sur ce point, mais indiquons-le cependant, si, comme je le crois, rien n'a plus contribué, jusque dans ses derniers écrits, à troublçr son impartialité de juge et sa sérénité de critique. Poète 'et romancier, parce qu'il avait un art, un style, une jmanière à lui, il n'a pu prendre sur lui d'être équitable aux poètes ou aux romanciers ses contemporains; il n'a été généralement juste ni pour Hugo, ni pour Lamartine, ni pour Vigny, ni pour Musset, ni pour Balzac; et même, quand il en a fait, comme souvent, de justes critiques, la justesse en est corrompue par une espèce d'aigreur qui s'y mêle. Vous en trouverez d'innombrables exemples. Là est aussi l'explication des éloges dont on a remarqué qu'il aimait à combler ceux du second rang : une Desbordes-Valmore, qu'il a presque mieux louée qu'il n'a jamais fait Musset" ou Vigny; un Feydcnu, l'auteur de Fanny^ pour lequel il a eu plus de complaisance que pour Balzac; combien d'autres encore!

Brunetière. — L'évolution des genres. 16

Une grande partie de ses jugements est donc ainsi sujette à caution et à revision. J'ajouterai, qu'indépendamment de certaines préventions ou de certains préjugés d'art, il a porté, dans la critique des contemporains, des préventions toutes personnelles, un vif chagrin du succès et de la croissante popularité de ceux dont il avait pu se croire un moment l'émule ou l'égal. 11 y a porté aussi des préventions politiques; et il n'a jamais pardonné tout à fait à ses anciens collaborateurs du Globe d'être devenus ministres ou ambassadeurs, tandis qu'il continuait de peiner avec honneur dans son logis d'étudiant. Je conçois son sentiment, mais je ne voudrais pas qu'il l'eût publiquement exprimé. Enfin, plus tard encore, quand il se fut rangé du côté de l'Empire, il a eu des complaisances qu'on ne saurait sans doute avoir le rigorisme de lui reprocher, mais qu'il faut bien qu'on dise qu'il a eues. Empressons-nous seulement d'observer que, de l'ensemble de son œuvre, quand on a fait les retranchements nécessaires, il en reste encore assez pour justifier ce que nous disions tout à l'heure : qu'il n'y en a pas de plus considérable dans l'histoire de la critique, ni de plus originale peut-çtre. ^

Dans la production successive et dans le développement naturel de cette œuvre, il me semble qu'on peut distinguer cinq époques^ sur la première desquelles nous pouvons aujourd'hui passer assez I rapidement. Comprise entre les années ^824 et 1830, c'est le temps de la collaboration de Sainte-Beuve au Globe, et c'est le temps aussi de sa première ferveur romantiqu^.^ Je dirais volontiers qu'elle appar-

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tient plutôt à l'histoire du romantisme qu'à celle de la critique, et vous pourrez d'ailleurs vous en convaincre, en lisant les Premiers Lundis, le premier volume des Portraits contemporains, ou le premier volume des Portraits littéraires.

Mais, si vous y joignez le Tableau de la poésie française au xvi^ siècle, qui est de 1828, vous verrez déjà poindre l'aptitude historique dans la manière même dont Sainte-Beuve a mené sa campagne romantique. Tandis en effet qu'il ne se lasse pas d'attaquer les Rousseau, les Lebrun, les Delille, et de s'en prendre même à ce « législateur du Parnasse » — auquel d'ailleurs il fera bientôt réparation ; — d'un autre côté, c'est dans l'histoire qu'il va chercher la justification du romantisme, et pour lui donner des titres, il lui découvre des aïeux. Les romantiques sont les héritiers d'une tradition longtemps interrompue, et cette tradition, il s'agit de la rétablir dans ses droits.... Mais, je le répète, Sainte-Beuve est à peine encore lui-même, et sa critique, déjà savante, n'a rien pourtant de très original.

Ce sont les cours de Villemain qui paraissent lui avoir indiqué sa véritable voie, en lui procurant en même temps les moyens d'y pousser plus avant que Villemain lui-même ; et les linéaments de la critique biographique, encore un peu brouillés, comme je vous l'ai dit, dans l'œuvre de Villemain, se dessinent avec netteté dans un article sur Pierre Corneille, daté de 1828 :

En fait de critique et d'histoire littéraire, il n'est point, ce me semble, de lecture plus récréante, plus délectable, et à la fois plus féconde en enseignements de toute espèce

. que les biographies bien faites des grands hommes : non pas les biographies minces et sèches , les notices exiguës et précieuses, où l'écrivain a la pensée de briller, et dont chaque paragraphe est aiguisé en épigramme — il songe peutêtre à Villemain lui-même, et certainement à Suard, à d'Alembert, à Fontenelle, — mais de larges, copieuses, diffuses histoires de l'homme et de ses œuvres : entrer en son auteur, s'y installer, le produire sous ses aspects divers; le faire vivre, se mouvoir et parler, comme il a dû faire; le suivre en son intérieur et dans ses mœurs domestiques aussi avant que l'on peut; le rattacher par tous côtés à cette terre, à celte existence réelle, à ces habitudes de chaque jour dont les grands hommes ne dépendent pas moins que nous autres.

La méthode se précise encore dans un article sur Diderot^ daté de 1831, dont voici'le début :

J'ai toujours aimé les correspondances, les conversations, les pensées, tous les détails du caraclère, des mœurs, de la biographie, en un mot, des grands écrivains.... On s'enferme pendant une quinzaine de jours avec les écrits d'un mort célèbre, poète ou philosophe; on l'étudié, on le retourne, on l'interroge à loisir, on le fait poser devant soi.... Chaque trait s'ajoute à son tour, et prend place de lui-même dans cette physionomie qu'on essaye de reproduire.... Au type vague, abstrait, général qu'une première vue avait embrassé, se mêle et s'incorpore par degrés une réalité individuelle, précise, de plus en plus accentuée.... On sent naître, on voit venir la ressemblance ; et le jour, le moment où l'on a saisi le tic familier, le sourire révélateur, la gerçure indéfinissable, la ride intime et douloureuse qui se cache en vain sous les cheveux déjà clairsemés, à ce moment l'analyse disparait dans la créa- ^<^ 2,x iion^ le portrait parle et vit, on a trouvé l'homme.

Les derniers mots sont caractéristiques : ce n'est plus seulement de la biographie; c'est ici l'introduc-

(ai&mju^ ^^^^-i^-'i "■ ^■;''- ; '^•y ^-■" ' ^ , ., \

l'oeuvre de SAINTE-BEUVE. 229

tion du portrait dans la critique. Essayons, sur Tindi-

calion de Sainte-Beuve, de reconnaître ce que ce seul ^*i-f^'

mot enveloppe, et, avec l'anatomie, la physiologie, la ' '

psychologie de l'écrivain, tâchons de discerner les

cléments nouveaux « qui se mêlent et qui s'incorpo-

rcQt » à la définition de la critique, pour la vivifier

d'abord, l'élargir ensuite, et finalement la trans-

Ij'anatomie de l'écrivain, c'est la considération générale et sommaire de son individu physique. Est-il grand, haut en couleur, est-il bien équilibré, comme- Buffon, ou, au contraire, comme Pope, est-il malingre, chétif et contrefait? et ces caractères physiques ontils dans son œuvre une traduction qui leur soit en quelque sorte adéquate? Si deux écrivains ont vécu dans le même temps, s'ils ont reçu la même éducation générale, s'ils ont touché les mêmes sujets, ou des sujets analogues, s'ils ont l'un et l'autre la réputation d'y avoir excellé," comme Bossuet et comme Pascal, retrouverons-nous dans les Serinons de l'un son admirable équilibre d'esprit, ou, dans les Pensées de l'autre, les stigmates, pour ainsi parler, de ses longues souffrances? Ou bien encore, celui-ci, comme Boileau, a peu aimé les femmes, et celui-là, comme Rousseau, longtemps ou toujours malade, a fini par mourir fou? La sécheresse du premier, sa continence et sa frugalité ne se retrouvent -elles pas dans ses ^'^ Oc. vers, dans le caractère de son style, dans cette, absence de grâces, dans cette sévérité d'ajustements qui sentent le vieux célibataire? et, au contraire, le frisson de la maladie de l'autre n'a-t-il point passé dans sa prose?

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Voilà tout un ordre de questions dont à peine encore s'était-on avisé. Elles s'introduisent dans la critique avec Sainte-Beuve; et il ne paraît pas qu'elles soient près de cesser d'en faire l'un des plus vifs attraits. La science y trouve son compte; l'humaine malignité s'y délecte; et les faiblesses des grands hommes réjouissent notre vanité.

La physiologie, déjà plus indiscrète, va plus loin, pénètre plus avant encore, ne se contente pas de ce peu d'indications. Avec le tempérament de l'écrivain quelle a été son hygiène? et, son tempérament lui- -^ ^ même, d'oîi le tient-il? Montaigne est Gascon et^M Corneille est Normand. Si nous voulons les connaître ^x^ à fond, faire dans leur œuvre sa part au sol natal, ai ^ l'atmosphère qu'ils ont respirée, il faut donc étudier leur province et leur ville. Mais il faut connaître aussi leur famille, leurs ascendants ou leurs descendants, le père et la rnère de Molière, Jean Poquelin, bourgeois de Paris, et Marie Cressé, sa femme; oa les fils de Racine, si peut-être leur père, ayant gardé tout le génie pour lui, ne leur a légué de lui-même que les moins précieuses parcelles.

Mme de Sévigné, je i'ai dit plus d'une fois, semble s'être dédoublée dans ses deux enfants; le chevalier, léger, étourdi, ayant la grâce, et Mme de Grignan, intelligente, mais un peu froide, ayant pris pour elle la raison. Leur mère avait tout; on ne lui conteste pas la grâce, mais à ceux qui voudraient lui refuser le sérieux et la raison, il n'est pas mal d'avoir à montrer la raison dans Mme de Grignan, la raison toute seule, sur le grand pied et dans toute sa pompe. Avec ce qu'on trouve dans les écrits, cela aide et cela guide.

l'oeuvre de SAINTE-BEUVE. 231

EnaJa:ÇOix dont jls^mLt v^^ regarderons-nous pas aussi? Celui-ci, La Rochefoucauld, l'auteur des Maximes^ est un grand seigneur, à qui rien ne semble avoir manqué de ce qui compose le bonheur des hommes; cet autre, Pascal, est né ,dans une bourgeoisie qui confinait presque à la noblesse, il est né dans l'aisance, et il y a vécu, et il a écrit les Pensées; un troisième enfin, La Bruyère, l'auteur des Caractères, « né chrétien et Français », a vécu dans une condition subalterne, humilié sous une nécessité contre laquelle il ne pouvait rien.... Mais ici, ce n'est plus de physiologie, c'est de psychologie qu'il s'agit, si tant est que l'on puisse marquer exactement ja limite. , j

Condmerit doinc l'écrivain a-t-il pensé, comment s'est-il comporté sur l'article de l'amour, sur l'article de la religion, sur l'article de la mort? Comment a-t-il conçu son art? Comment a-t^l traité les plaisirs ordinaires des hommes? la table, le jeu, les voyages? Aucune de ces questions n'est désormais indifférente. Aurions-nous les Pensées, si la vie n'avait pas été pour Pascal la méditation de la mort, et la mort « le roi des épouvantements »? Indispensable à' la connaissance de Pascal lui-même, la question ne l'est pas moins à l'intelligence des Pensées. Si Racine n'avait pas été Télève de Port-Royal, un chef-d'œuvre de plus n'aurait-il pas fait rentrer dans l'ombre la cabale de Pradon? et l'auteur d'Andromaque et de Phèdre ne s'est-il pas un jour, selon le mot de Nicole, considéré lui-même comme un « em^ poisonneur public »? Ou aurions-nous enfin le Lac, aurions-nous la Tristesse d'Ol^jm^io, aurions-nous les

Nuits si Lamartine, si Hugo, si Musset n'avaient aimé?

Vous voyez, sans que j'aie besoin d'insister davantage, dans quelle série d'autres questions ces questions nous jettent à leur tour. D'étudier l'œuvre d'un grand écrivain, cela devient l'affaire sinon de toute une vie, au moins de longues années; mais, en revanche, et puisque rien n'échappe désormais aux prises de la critique, ni ce qui touche à la vie privée dans ce qu'elle a de plus intime, ni ce qui relève de la vie supérieure de l'esprit, quel agrandissement de l'objet, quel élargissement du point de vue, quelle extension de l'horizon! et, par exemple, avoir fait le tour d'un Pascal ou d'un Voltaire, n'est-ce pas avoir fait le tour du monde?

Humani generis mores tibi nosse volenti, Sufficit iina domus....

C'est dans ce genre de critique — anatomique, physiologique et morale — que Sainte-Beuve s'est comme cantonné pendant une douzaine d'années, de 1828 à 1840 environ, poussant dans tous les sens, curieux de toutes choses, apprenant, réfléchissant, vagabondant, peut-on dire, et, selon son mot, semblable à ce tyran de l'antiquité « qui avait trente chambres, et qui ne savait jamais dans laquelle il coucherait le soir ».

Mais ce dilettantisme supérieur avait un grave inconvénient, que Sainte-Beuve n'a pas seulement reconnu, qu'il a voulu signaler lui-même. « Cette critique ne concluait pas » ; puisque au milieu de cette diversité d'expériences, si le critique, bien loin

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d'en rien perdre, avait au contraire affiné son tact littéraire et aiguisé sa perspicacité psychologique, il ne discernait plus le point fixe, le point de départ sans lequel on peut bien analyser les œuvres, les développer, les commenter, les expliquer, les admirer aussi, mais non pas les juger. Ce point fixe, ^ l'étude de Port-Royal allait le lui donner. "^ J aimerais ici, si je ne craignais que ce fût trop

s'écarter de notre sujet, vous parler longuement de ce livre, qui pourrait bien être le chef-d'œuvre de Sainte-Beuve, et qui est assurément l'un des beaux livres du xix^ siècle. Pour en sentir tout le mérite, c'est avec le Port-Royal du vénérable Clémencet sous les yeux qu'il faudrait le relire; et, des annales du bénédictin, quand Sainte-Beuve en transporte sans scrupule dans son livre des pages entières, admirer l'air de nouveauté qu'elles y prennent. Tandis qu'en eflet, dans les pages monotones de l'historiographe du jansénisme, tout s'enveloppe et se fond dans une teinte grise et uniforme; que M. Singlin n'y diffère qu'à peine de M. Leniaître, et Arnauld ou Nicole pas du tout de Pascal ; que l'on dirait d'eux tous des noms dépouillés de substance et des fantômes errants parmi les ruines éparses d'un cloître abandonné; tandis qu'à force d'être semblables entre eux dans l'insignifiance, ils nous désintéressent, pour ne pas dire qu'ils nous dégoûtent de leur propre histoire, ainsi réduite à celle d'une querelle de moines récalcitrants; et tandis qu'enfin, étrangers à leur temps comme à l'humanité, ce ne sont pas même des fantômes, dont ils n'ont ni la mince consistance, ni l'apparente visibilité ; dans le Port-Royal de Sainte-

Beiive au contraire, ils vivent, ils sont faits de cliair et de sang; la religion, en domptant leurs instincts, ne les a pas détruits, et nous retrouvons en eux des hommes de leur siècle, un mousquetaire, comme Tréville, un corsaire, comme Pontis, un docteur de Sorbonne, comme Arnauld, des avocats et des diplomates; nous y reconnaissons nos vertus et nos vices, l'orgueil du rang, la vanité littéraire, la lourde ambition qui survivent au serment qu'on a fait de les abjurer, ou, inversement, le détachement du monde, l'esprit d'abnégation et de charité, l'héroïsme opiniâtre qui fit autrefois les martyrs ; et, pour tout dire en deux mots, nous y reconnaissons dans des personnes particulières, déterminées et agissantes, des exemplaires éternels de l'humanité. Voilà, si nous en avions le temps, ce que j'aimerais à vous montrer. Et, sans doute, pour faire entrer et mouvoir tout cela dans son cadre, si je pouvais montrer aussi l'aisance et la souplesse de la composition que Sainte- Beuve a imaginée, vous partageriez mon avis.,/Vous conviendriez avec moi que nous sommes en présence de l'un des tableaux les plus complets , les plus vivants qu'il y ait dans aucune littérature, et d'une création ou d'une invention d'art au-dessus de laquelle on ne pourrait mettre aucune histoire de Michelet, aucun roman de Balzac, et aucun drame de Hugo. Sainte-Beuve le savait bien, quand il revenait sans cesse à son Port-Royal et que, d'édition en édition, pendant vingt ans, il le perfectionnait, sans en avoir jamais voulu donner ce que nous appellerions aujourd'hui Védition définitive.

Mais du fond de son couvent, si je puis ainsi dire,

. y'.'. l'oeuvre DE SAINTE-BEUVE. 235

ce qu'il rapportait en même temps que ce beau livre,

^ 'c'était cette conviction qu'il y a des familles d'esprits

; et une hiérarchie de ces familles entre elles. On ne

\ résiste pas à l'évidence. Qui connaît Arnauld et Pascal

; ne saurait les confondre, ni surtout méconnaître la

supériorité du second. C'est ici, si vous le voulez,

que commence la quatrième époque du talent de

Sainte-Beuve, et qu'avec ses Causeries du Lundi,

maître de son talent et de sa méthode, il aborde enfin

ce qu'il a lui-même plusieurs fois appelé Vhistoire

naturelle des esprits.

Il part de ce principe, où sont fondues ensemble son ancienne manière et la nouvelle, que les mêmes traits , généraux se combinent à l'infini;' qu'entre les esprits comme entre les visages il doit y avoir, il y a des analogies et des différences; que le principal objet de la critique doit être désormais de les rechercher, de les préciser, de les distinguer; et qu'il n'y a pas d'autre moyen pour cela, dans l'état actuel de la I science, que de procéder à la façon des naturalistes, i c'est-à-dire par monographies. Une collection de monographies, telle est la définition qu'on pourrait donner en deux mots des Causeries du Lundi] et, pendant près de vingt ans, telle est l'œuvre à laquelle Sainte-Beuve s'est consacré tout entier.

L'observation morale des caractères en est encore au détail, aux éléments, à la description des individus et tout au plus de quelques espèces.... Un jour viendra, que je crois avoir entrevu dans le cours de mes observations, un jour où la science sera constituée, où les grandes familles d'esprits seront déterminées et connues. Alors, le principal caractère d'un esprit étant donné, on pourra en déduire

2^6 i^'ÉVOLUTION DES GENRES.

plusieurs autres. Pour l'homme sans doute, on ne pourra jamais faire exactement comme pour les animaux ou pour les plantes; l'homme moral est plus complexe; il a ce qu'on nomme liberté et qui, dans tous les cas, suppose une grande mobilité de combinaisons possibles. Quoi qu'il en soit, on arrivera avec le temps, j'imagine, à constituer plus largement la science du moraliste. Elle en est aujourd'hui au point où la botanique en était avant Jussieu, et l'anatomie comparée avant Guvier, à l'état pour ainsi dire anecdotique. Nous faisons pour notre compte de simples monographies, nous amassons des observations de détail, mais j'entrevois des liens, des rapports,... et on pourra découvrir quelque jour les grandes divisions naturelles qui répondent aux familles d'esprits.

On peut, d'ailleurs, discuter si Sainte-Beuve a rempli fidèlement son programme; s'il ne s'est pas plus souvent soucié, comme l'on dit, de suivre sa pointe et de satisfaire son goût pour l'indiscrétion que de travailler à l'histoire naturelle des esprits. Mais enfin, dans l'ensemble, il a heureusement caractérisé une œuvre dont les défaillances d'exécution ne sauraient nous empêcher de reconnaître la grandeur et la nouveauté. Unique dans notre langue, la collection des Causeries du Lundi l'est également dans l'histoire de la critique. Avec un seul mot, Sainte-Beuve a déplacé les bases de la critique : il en a renouvelé les méthodes en leur donnant l'exemple de s'inspirer désormais de celles de l'histoire naturelle.; — et j'ajoute qu'en en renouvelant les méthodes et en en déplaçant la base, cependant il en a maintenu l'objet.

C'est, en effet, par là que je veux terminer, en marquant d'un trait bien précis ce qui distingue, ce qui sépare les Nouveaux Lundis des Causeries du Lundi^ et en traçant la limite où Sainte-Beuve a

^ . ^ , ^ l'oeuvre de SAINTE-BEUVE. 23?

^ voulu s'arrêter, car il y a deux ou trois points sur lesquels il n'a jamais cédé; et, comme volls l'allez voir, 1 importance en est capitale.

//En premier lieu, ce que Sainte-Beuve n'a jamais admis, ou plutôt, s'il l'avait admis pendant un temps, ce que l'auteur des Nouveaux Lundis n'a plus voulu concéder, c'est que la critique se réduisît à n'être que l'expression des jugements ou des goûts personnels du critique. ' '

Nous avons déjà touché ce point, et l'occasion se représentera pour nous d'y toucher plus d'une fois encore. Je me borne donc à vous faire observer aujourd'hui que si Sainte-Beuve avait persisté dans son ancien dilettantisme, et surtout dans son individualisme, il n'aurait pas pu proposer à la critique l'objet que nous venons de dire. Eh oui! sans doute, nos opinions sont déterminées par nos goûts, qui le sont par notre nature, qui l'est elle-même par des conditions dont nous ne sommes pas les maîtres! Seulement,! . .'X -^ '

i l'objet de la critique, c'est de nous apprendre à nous] élever au-dessus de nos goûts; comme celui de la morale est de nous apprendre à nous élever au-dessus j de nos instincts ou de nos intérêts; et comme celui de la science est de nous apprendre en' quelque manière à sortir de notre humanité pour la considérer et pour l'étudier du dehors/Mais peu de gens, dit-on, y parviennent! Peu de gens aussi parviennent à la vertu ; et, comme il y a beaucoup de fort honnêtes gens K qui ne sont point proprement vertueux, il y aura donc J 'beaucoup d'amateurs et peu de critiques; ce qui me semble d'ailleurs assez clairement résulter de la revue que nous venons de passer.

Mais en second lieu, ce que Sainte-Beuve n'a jamais admis non plus, c'est que, dans la critique des œuvres littéraires, on fît abstraction du point de vue littéraire, et que, traitant, je suppose, les tragédies de Racine ou les comédies de Molière comme de purs documents sur les mœurs, l'espril et la société du xvii^ siècle, on fît abstraction, en parlant de l'École des femmes et à'Andromaque, de l'espèce de plaisir qu'elles sont faites pour nous procurer; — et encore bien moins de la personne ou de l'individualité de Molière et de Racine.

Et, en effet, remarquons-le bien, s'il s'était laissé faire sur ce point; s'il avait consenti qu'en étudiant Molière ou Racine on oubliât ce qui fait qu'ils sont Racine et non Pradon, Molière et non pas Poisson ou Montfleury; s'il avait souffert qu'en les expliquant on les rapportât tout entiers à d'autres causes qu'euxmêmes, il aurait trop évidemment et trop scandaleusement renié ce qui me semble avoir fait, sous les variations de ses jugements, l'unité et la continuité de sa méthode : je veux dire la recherche de ce qu'il y a dans tout artiste ou tout écrivain digne de ce nom de différent de tous les autres, et d'unique en son genre. La contradiction eût été trop flagrante. Aussi, je le répète, n'a-t-il eu garde d'y tomber. Et, quant à permettre, d'un autre côté, que, dans une œuvre d'art, on n'oubliât ou on ne négligeât de considérer que l'art même, il était pour cela trop artiste; il se souvenait trop d'avoir à son heure été Joseph Delorme et d'avoir écrit Volupté.

Yoici d'ailleurs, sur l'un et l'autre point, comme il s'est expliqué dans les Nouveaux Lundis, à l'occasion

l'oeuvre de SAINTE-BEUVE. 239

de VHistoire de la Littérature anglaise, de M. Taine, qui venait de paraître :

A propos de Boileau, puis-je donc accepter ce jugement étrange d'un homme d'esprit, cette opinion méprisante que M. Taine, eu la citant, prend à son compte, et ne craint pas d'endosser en passant : « Il y a deux sortes de vers dans Boileau : les plus nombreux qui semblent d'un bon élève de troisième, les moins nombreux qui semblent d'un bon élève de rhétorique » ? L'homme d'esprit qui parle ainsi ne sent pas Boileau poète, et, j'irai plus loin, il ne doit sentir aucun poète en tant que poète. Je conçois qu'on ne mette pas toute la poésie dans le métier; mais je ne conçois pas du tout que, quand il s'agit d'un art, on ne tienne nul compte de l'art lui-même, et qu'on déprécie à ce point les parfaits ouvriers qui y excellent. Supprimez d'un seul coup toute la poésie en vers, ce sera plus expédilif; sinon parlez avec estime de ceux qui en ont possédé les secrets.

Vous ra'pprocherez ce qu'il dit ici de Boileau de ce qu'il en avait dit dans son Port-Royal, où il a mis sa véritable opinion sur l'auteur des Satires. Et il disait encore, dans le même article :

Lorsqu'on dit et qu'on répète que la littérature est l'expression de la société, il convient de ne l'entendre qu'avec bien des précautions et des réserves.

L'esprit humain, dites-vous, coule avec les événements comme un fleuve? Je répondrai oui et non. Mais je dirai hardiment non en ce sens qu'à la différence d'un fleuve, l'esprit humain n'est point composé d'une quantité de gouttes semblables. Il y a distinction de qualité dans bien des gouttes. En un mot, il n'y avait qu'une âme au xvn^ siècle pour faire la Princesse de Clèves : autrement il en serait sorti des quantités.

Et, en général, il n'est qu'une âme, une forme particulière d'esprit pour faire tel ou tel chef-d'œuvre. Quand il

s'agit de témoins historiques, je conçois des équivalents; je n'en connais pas en matière de goût. Supposez un grand talent de moins, supposez le monde ou mieux le miroir magique d'un seul vrai poète brisé dans son berceau à sa naissance, il ne s'en rencontrera plus jamais un autre qui soit exactement le même ni qui en tienne lieu. Il n'y a de chaque vrai poète qu'un exemplaire.

Je prends un autre exemple de cette spécialité unique du talent. Paul et Virginie porte certainement des traces de son époque : mais si Paul et Virginie n'avait pas été t'ait, on pourrait soutenir par toutes sortes de raisonnements spécieux et plausibles qu'il était impossible à un livre de cette quahté virginale de naître dans la corruption du xviiio siècle : Bernardin de Saint-Pierre seul l'a pu faire. C'est qu'il n'y a rien, je le répète, de plus imprévu que le talent, et il ne serait pas le talent, s'il n'était imprévu, s'il n'était un seul entre plusieurs, un seul entre* tous.

Je ne discute point l'opinion de Sainte-Beuve : je l'expose; et, comme je vous le disais tout à l'heure, dans l'application des méthodes naturelles à la critique, vous voyez ici précisément où il a voulu s'arrêter. Mais il faut sans doute que les idées, une fois lancées, aillent au bout de leur course, et, le dernier pas, que Sainte-Beuve n'avait pas voulu faire, il était inévitable qu'un plus audacieux le fît. C'est M. Taine que je veux dire, et c'est de son œuvre que je vous parlerai dans notre prochaine conférence. Il convient toutefois, avant que d'en parler, de mentionner aujourd'hui deux hommes dont l'influence a très inégalement, mais très certainement aidé le progrès des idées de M. Taine lui-même : M. Edmond Scherer et M. Ernest Renan. 2 ^/'^-^ ^ c^ '^A

Théologien et théologien protestant, philosophe et homme politique, n'ayant d'ailleurs jamais écrit que

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