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la physiologie : là est mon fond véritable. De là, je suis passé par l'école doctrinaire et psychologique du Globe^ mais en faisant mes réserves, et sans y adhérer. De làj'ai passé au romantisme poétique, et par le monde de Victor Hugo, et' j'ai eu l'air de m y fondre. J'ai traversé ensuite, ou plutôt côtoyé le saint-simonisme, et presque aussitôt le monde de Lamennais, encore très catholique. En 1837, à Lausanne, j'ai côtoyé le calvinisme et le méthodisme, et j'ai dû m'efForcer à l'intéresser. Dans toutes ces traversées, je n'ai jamais aliéné ma volonté et mon jugement (hormis un moment dans le monde de Hugo et par l'effet d'un charme), je n"ai jamais engagé ma croyance, mais je comprenais si bien les choses et les gens que je donnais les plus grandes espérances aux sincères qui voulaient me convertir, et qui me croyaient déjà à eux. Ma curiosité, mon désir de tout voir, de tout regarder de près, mon extrême plaisir à trouver le vrai relatif de chaque chose et de chaque organisation, m'entraînaient à cette série d'expériences, qui n'ont été pour moi qu'un long cours de physiologie morale.
Il y a du vrai dans cette confession : il y a aussi quelques erreurs, involontaires ou délibérées. Le vrai, c'est ce que Sainte-Beuve y dit des milieux qu'il a successivement traversés, de sa facilité de métamorphose, de la complexité de son être ondoyant, de ce que nous appellerons le caractère errant ou vagabond de son insatiable, de son universelle curiosité. Jamais homme ne fut pétri d'une argile plus plastique, plus apte à prendre toutes les formes; jamais homme plus intelligent, je veux dire plus prompt à se déprendre de ses idées pour entrer dans celles des autres; jamais homme enfin plus glissant, plus subtil, plus souple à échapper aux mains amicales de ceux qui croyaient le mieux le tenir.
Mais, et sans le chicaner sur ces noms de Tracy, de
l'oeuvre de SAINTE-BEUVE. 223
Daunou, de Lamarck, lesquels, en passant, sont fort loin de représenter « le xviii® siècle le plus avancé », ce qui est moins vrai, c'est qu'il ait commencé par eux; et, au contraire, ses Lettres à Vabbé Barbe, publiées depuis sa mort, nous le montrent plutôt débutant par cette vague religiosité dont les Méditations, datées de i819, et les Odes et Ballades, qui sont de 1822, demeurent encore aujourd'hui l'expression poétique. La distinction alors, dans les belles années de la Restauration, était d'être chrétien à la façon de Chateaubriand, ou bien à celle encore de l'auteur de VEssai sur V Indifférence. Ce qui est également faux — et heureusement faux, pour l'honneur de Sainte-Beuve, — c'est « qu'il n'ait jamais engagé sa croyance » ; et il a, au contraire, été tour à tour plus sincèrement, plus résolument catholique ou saintsimonien qu'il ne le veut bien dire. Enfin, ce qui n'est pas plus exact, c'est qu'il fût, dès 1825, en possession de la méthode et de l'objet de sa critique. Il ne faisait point d'expériences, ni de cours de « physiologie morale » quand il allait, comme dit l'autre — c'est Henri Heine, — sonnant de la trompette audevant de Victor Hugo; et, pour « l'extrême plaisir de trouver le vrai relatif de chaque chose », il se vante là d'une qualité dont il a bien senti tout le prix, mais qu'en somme il n'a jamais eu le courage ou la vertu d'acquérir.
Cette qualité, c'est Y indifférence ou Vimpartialité critique, et personne ne l'a mieux définie que lui, dans un article de ses Portraits littéraires, que je vous ai déjà signalé, sur Bayle et le génie critique, daté de 1835, ou dans un article encore de ses
Portraits contemporains ^ sur Charles Magnin, daté de 1843.
Yoici le premier passage :
Une des conditions du génie critique dans la plénitude où 13ayle nous le représente, c'est de n'avoir pas à^art à soi, de style. Hâtons-nous d'expliquer notre pensée. Quand on a un style à soi, comme Montaigne, par exemple, qui certes est un grand esprit critique, on est plus soucieux de la pensée qu'on exprime, et de la manière aiguisée dont on l'exprime, que de la pensée de l'auteur qu'on explique, qu'on développe, qu'on critique.... De plus, quand on a un art à soi, une poésie, par exemple, comme Voltaire, qui certes est aussi un grand esprit critique,... on a un goût décidé, qui, quelque souple qu'il soit, atteint vite ses restrictions; on a son œuvre propre derrière soi à l'horizon; on ne perd jamais de vue ce clocher-là....
Et, huit ans plus tard, il disait encore, presque dans les mêmes termes :
En général, M. Magnin a une qualité à lui, quand il traite d'un sujet et d'un livre, une qualilé que possèdent bien peu de critiques, et qui est bien nécessaire pourtant à l'impartialité : c'est l'indifférence. Je vais me hâter de définir cette espèce d'indifférence.... Voltaire l'a très bien remarqué : « Un excellent critique serait un artiste qui aurait beaucoup de science et de goût, sans préjugés et sans envie : cela est difficile à trouver ». Il ajoute encore : « Les artistes sont les juges compétents de l'art, il est vrai; mais ces juges sont tous corrompus... ». Sans doute, un artiste, sur l'objet qui l'occupe et qui le possède, aura des vues perçantes, des remarques précises et décisives, et avec une autorité égale à son talent, mais cette.!!;^nvie, qui est un bien vilain mot à prononcer, et que chacun repousse du geste loin de soi comme le plus bas des vices, il l'évitera difficilement, s'il juge ses rivaux.... Je l'ai toujours pensé,