‹ L'évolution des idées chez quelques-uns de nos contemporainsChapitre 14 sur 36 · Henriette Renan à M™« Veuve Renan. — i^r juillet i84o · texte numérisé non relu

Henriette Renan à M™« Veuve Renan. — i^r juillet i84o

2. Par exemple, la pauvre Henriette envoyait à sa mère ses bas à raccommoder, parce qu'elle n'avait pas eu le temps de les rapiécer elle-même, tout occupée qu'elle était de ceux d'Ernest! ^ler juillet i84o.)

3. « Après comme avant mon mariage, en effet, tout fut commun entre nous. Ce furent ses économies qui rendirent possible notre jeune ménage. Sans cela je n'aurais pu faire face à mes nouveaux devoirs. Ma confiance en sa bonté était telle que la naïveté d'une telle conduite ne m'apparut que beaucoup plus tard. » — Ma Sœar Henriette,

4. <' Habitué à ses soins et à l'excellente collaboration qu'elle me donnait, dans tous mes travaux, j'avais en outre besoin d'elle pour surveiller les dépenses et tenir la comptabilité... Elle ne me quitta pas un moment. .. Les épouvantables routes de la montagne et les privations inséparables de ces sortes d'explorations ne l'arrèlèrent jamais... Elle faisait huit ou dix heures de marche par jour. Sa santé, habituellement assez frêle, résistait, soutenue par l'énergie de sa volonté ; mais le système nerveux tout entier contractait une excitation qui se trahissait par des névralgies violentes. » — Ma Sœur Henriette» — Naturellement elle en mourut. . .

TAINE ET RBNAN

il est vraï, la récompense posthume d'une o son funèbre où, louant emphatiquement vertus, il n'épargna pas ses faiblesses, et troi même pour les peindre une phrase incon nante'.

Il ne l'en a pas moins aimëe. II aimait ai sa mère, et il la trompait par affection. Pe être y mettait-il quelque excès... (dans la Irc perie, voulons-nous dire). Jugez-en. Après è sorti de Saint-Sulpice, il entra au collège Stai las, où il ne resta point, parce que l'abbé Gra ne l'avait pas autorisé à quitter la soutai Renan désirait cacher à sa mère ce seco départ. Pourquoi ? On le comprend mal, i elle acceptait tout de lui. N'importe : malj sa sœur, qui l'exhorlail à plus de franchise tenait à dissimuler. Aussi feignit-il dedemani conseil à la chère maman; et, quand il était di parti de Stanislas depuis près de trois moiSj avait l'aplomb de lui écrire ; « Pauvre bon

I, HeDfiette iStait un peu jslouse de la femme d'Erne

• Souyent encore le erael et charmant démon d'inqaiél:

amoartuse, de jalousie, de révoltes subites, de soudains rtp lirs qui habite le cceur des femmes se réveilla pour la torture. Emploie-1-on de pareils termes, quand on a le moindre ti pour peindre l'afieclion d'une sœur que l'on respecte 7

:ë le I

comme votre dernière lettre m'a perce le m m'apprenant que le projet dont je vous i en ma dernière vous avait fait de la '1...0h! s'ii dépendait de moi de ne jamais auser la moindre ombre de peine, que je

heureux de l'aclieler, même au prix du ur de ma vie entière! Eh quoil un d'heure de joie causée à ma mère, ou bien tant de chagrin que je lui aurais épargné tiraient-ils pas pour compenser toutes mes ?.,. Chère mère, je suis résolu à ne rien sans votre plein consentement. Si vous rez de la peine à me voir accepter cette Ile place, eh bien! chère maman, je dirai >e Hir qu'il m'est impossible d'exécuter le [u'il m'avait proposé et il n'en sera plus jn. J'avais déjà pourtant si bien com-

I N'importe, bonne mère, tout cédera à iir de votre part *■ » Ne trouvez-vous pas

t sorti de Stanislas, il arait parlé à sa mère dans sa ■oédente de Sun entrûe i, la peosioQ Crouzet comme d'un rojet; et, dans sa réponse, en exprimant ses regrets de :igion inattendue, elle lui avait dit : s Me voilà bien ssée pour l'adresse de ma pauvre lettre, parce qae j'ai iée que ta ai qa'UU Slanisla». ■ Savait-elle donc déjà Si]s n'était pas toujours très siacère?.,.

est Renan à M°" veuve Renan. — Paris, le ï5 janvier ■naa avait annoncé i sa sœur sou départ immédiat de

les déclarations un peu excessives du d ticuliè rement déplacées en la circons ie résultat qu'obtint cette belle lat piteux. M"" Renan> dans une lettre m affectueuse, répondit simplement ; regretté pour loi Stanislas, où je pensi tes les heures sont marquées. Je sais q quitté il y a long^tenips : ainsi n'ei plus 1. »

Pauvre M"" Renan! De son liumt dont il a fallu corriger l'orthographe la publier, émane la séduction sans ri' bonté. Cette mère bretonne a toute I d'esprit et d'âme d'une vraie chrétit avait désiré que son fils fût prêtre, s cer pourtant aucune pression sur lu but *> mais dès qu'elle le voit hésît

Stanislas dans une lettre du 3i octobre i8i5.— Ld

1 , M"" Renan à Ernest Beuan, — Tréyuier, 3

2. • Je t'en prie,nc parle pas à maoïan de mes li elles lui causeraient de riaqulélude ; toatefois, qu'elle ait jamais injluencé mes décisions sar ce peut désirer une liberté plus entière que celle qa'^ sèe, » — E. Hcnao à Henriette Renan. — Issy, j i84a {lettres intimes.)

crains d'uD cbangement dans les résolutions : comii tais toujours ce qui arrive, je lui ai dit plasieu. fallait s'y attendre, et jamais elle n'a cessé de

déclare prête à oublier son rêve *. Elle ne veul qu'une chose : que son fils suive sa véritable voie. Son cœur ardemment maternel trouve de beaux accents, d'une simplicité qu'Ernest Renan a perdue bien vite dans les jeux périlleux de sa vanité et de son dilettantisme.

Et peut-être le plus grand mérite de ces Lettres du Séminaire^ qui nous ont appris si peu de chose sur Féminent écrivain, est-il de nous avoir révélé la mère admirable qu'il aima et qu'il fit souffrir.

Taine et Renan eurent un mérite commun :

l'énergie du travail.

L'effort de Taine fut magnifique. Mieux doué que Renan, mais si longtemps enfermé dans la

çu*eUe voulait avant tout te voir agir librement.)) — Henriette Renan à E. Renan. — i*' juin i845. {Lettres intimes.)

I . « Tout ce que je le demande, c'est de ne point te faire de peine pour moi, mon enfant. Je suis résolue à tout ce que le bon Dieu voudra sur ton compte, j'avais comme un scrupule de t*avoir manifesté mes désirs si ouvertement. (Antérieurement, son fils, qui semblait décidé à recevoir la tonsure, lui avait dematidé conseil, et elle l'avait encouragé dans cette résolution.) Ernest, mon enfant chéri, consulte ta conscience et tes supérieurs, et voilà tout. Ta pauvre mère se contentera de tout ce que le bon Dieu voudra. » — Tréguier, 8 juin i843. — « Non, mon enfant, tu ne seras pas mis dans la cruelle alternative de prononcer entre ta conscience et les vœux que j*avais formés. » — Tréguier, 3 février i846. Lettres du Séminaire,)

TAINE ET REXAN

phi]osophie,cet idéologue passionné voi comprendre — et il y parvint presque, les sciences; il étudia la nature et l'art, la marche inverse de la marche commune siste à sentird'abordjà raisonner ensuite viDt à sentira forced'avoirraisonné *.L voyage en ]talie,luiqui apercevait d'ordi tableaux seulement au travers de ses th( éprouva enfin quelques impressions dii enivrantes: à Venise, il s'émut comme ui se rapprocha d'un Fromentin. D'autre solitaire tout cérébral, qui semblait pr à ne pas voir la réalité, résolut de la vi vit. Son Thomas Graindorge révèle un < leur ironique et assez dédaigneux, ma rieur, et la critique pratique de l'enseij universitaire, entreprise par les Lema Demolins, les Bonvalot, n'est-elle pas tout entièredéjà dans lesOrigines de la contemporaine ?

Les labeurs de Renan ne furent pas m<

I. « Considère que je n'ai jamais rien fait que par et l'intelligence, parce que la oatiire était en moi a rebelle, que je n'ai compris les arts que par In pensée, que par la philosophie et l'analyse, n — Lettre i Paradol, — Paris, 18 avril i84g.

11 eut tout à lirer d'une nature assez ingrate. De son esprit lourd, il fit un esprit presque léger. Sa naïveté de Saint- Nicolas se mua en critique pénétrante et souple, en ironie gracieuse. Son style fruste et pauvre devint la langue si élégamment pure, si aisée en apparence, de la préface des Souvenirs et du Broyeur de lin.

Fond et forme, il modela, remodela sans cesse. Il se façonna de toutes pièces.

D'une ambition plus âpre et plus précoce que celle de Taine, il n^aspiraitdu moins qu'aux succès intellectuels et ne désirait pas s'enrichir. A ce point de vue, il était vraiment désintéressé, vraiment au-dessus de la moyenne humaine.

Mais, par ailleurs, que de différences!... Taine avait horreur de la publicité, de la renommée vulgaire. Il ne voulait livrer sa vie privée à personne, même après sa mort. Il déclara dans son testament : « Les seules lettres ou correspondances qui pourront être publiées sontcelles qui traitent de matières purement générales ou spéculatives... ; encore devra-t-on en retrancher tous les passages qui, de près ou de loin, touchent à la vie privée *... »

1 . Cité dans la préface de la Correspondance de Jeunesse, Il

TAINB ET BENAN

Renan, au contraire, posa devan dans toutes les altitudes. Il consacra entier : les Souvenirs d'enfance et de parler de lui,à confesserabondamme défauts et ses grandes vertus *. Dans Henriette même, n'est-ce pas de h qu'il s'agit ? Ne rapporte -t-il pas toi à son unique personne? 11 semble vra aille jusqu'à s'attribuer les mëritesdi et de sa sœur ! N'écrit-il pas : « Je co mes grandes satisfactions morales < réaliser par les deux femmes que le i chëes à ma vie ce chef-d'œuvre d'abi

dit : a Pendant deux ans, je ne quoiqUB les permissions s'accordassent bien fac dans les Lettres du Séminaire, noua voyons qu'il M" RcDSD : Vous me demandiez... si j'étais fii temps en temps quelque visite il Paris. Oui, sans nJèremenC encore... nous sonimrs ailes en coloDÎe l«s : j'y ai d'ailleurs fait plusieurs visiles particu u J'irai mercredi lui rendre visite (a l'abbé Dupanli lîterai de l'occasion pour entendre M. de Havii Hoch. Voilà le désagrément d'Issy : l'éloignemc pas d'être aussi assidu qu'à Saint- Nicolas aux conT sermons. » L'inexactitude est bien innocente, au tique.

l'évolutios des idées

mr dévouement* ?» El son béat égoïsme, fleurissait en vanité, en soif de popularité aie, lui joua de vilains tours. Cet amateur de rastes en réalisa un assez choquant : lui, cien séminariste, qui se vantait de n'avoir mcé à aucune des vertus cléricales, il devint sorte de pontife pour banquets, vénéré et ois. N'ëtait-il pas tombé de l'Avenir de la '.nce à FAbbesse de Jouarref ette évolution — ou celte chute — le distinabsolument de Taine.

aine avait déclaré, au début de ses études osophiques : n Je prends l'engagement de inuer mes recherches, de ne m'arréler jaî, croyant tout savoir, d'examiner toujours louveau mes principes : c'est ainsi seulement in peut arriver à la vérité *. » Il tint sa prose; etcelte bonne foiconstante, qu'un inlase travail éclairait, le ramena jusqu'au seuil christianisme. Il ne retrouva pas la foi per- ; mais il reconnut et proclama, dans les Ori- ' de la France contemporaine , la nécessité aie de l'Évangile.

Ma SiEar Henriette.

9e ta destinée humaine, inlrodactioa. — Correipondanct

aneue. — Tsiae avait alors dix-neuf «us.

TAINE ET BENAN

Renan, au contraire, parut d'ani plus sceptique. En i86a, pourconcl gyrique de sa sœur Henriette, il écri « ... Je n'ai jamais douté de la réalî moral; mais je vols maintenant a que toute la logique du système serait renversée, si de telles vies r duperie et illusion. » Cependant, a Souvenirs, il avoua dans la suite, e la chasteté : « Plus tard, je vis bl de cette vertu comme de toutes les t avait descendu la pente jusqu'au l laissé derrière lui, après la foi, la entrait dans le néant du doute absol plus sortir.

Page 1