Exemple : la Maternelle
est la négation du réalisme. Car Tauleur, pour rendre l'irréel saisissant,doit lui prêter les apparences du réel; il précise donc sans cesse, il collectionne avec soin les petits détails vrais : à part la convention principale, tout est vrai, évidemment vrai. En ce qui concerne les actes et les pensées de ses personnages, Wells ne le cède guère pour la justesse de ses notations à un Thackeray ou à un Dickens.
Cependant, la grande difficulté que rencontrerait en France le développement de ce genre où, malgré tout, l'imagination prédomine, ce serait la tradition si raisonnable — j'écrirais volontiers rationaliste — de notre littérature. Nous aimons la logique ordinaire, le sens commun, même étroit, plus que l'originalité. Un classique anglais a écrit le Songe d'une nuit d'été : quand nos classiques, à nous, se sont permis quelque fantaisie, ce n'a jamais été que pour rire, et ils n'ont point dépassé la hardiesse des Plaideur s. Onhien il faudrait remonter à Rabelais... Car vous me permettrez de trouver bien froids, bien terre-à-terre, bien <if rationalistes » encore, Zadig ou Candide,
Et nos critiques conservateurs, autant que nos
romanciers réalistes, ont en horreur les écrivains tant soit peu irréguliers que Texcenlricité attire. M. René Doumic^ dans ses Hommes et idées du XIX^ siècle y comme Zola dans Mes Haines ^ et à peu près pour les mêmes raisons, a excommunié Barbey d'Aurevilly.
Mais, chaque jour davantage, la France participe à la littérature mondiale. (C'est bien pourquoi j'ai trouvé naturel d'étudier H.-G. Wells avec M. Henry Bordeaux.) Certains esprits, par trop ombrageux, en ont pris prétexte pour crier à l'invasion. En fait, aucun de nos romanciers célèbres d'aujourd'hui — permettez-moi de nommer pêle-mêle Paul Bourget, J.-K. Huysmans, Anatole France, J.-H. Rosny, Marcel Prévost, René Bazin, Paul Adam — n'a imité le moins du monde les romanciers étrangers, tandis que la plupart de ceux-ci ont subi notre influence. Elle se fait sentir chez Tolstoï *; plusieurs romans de Kipling sont composés comme des romans français; d'Annunzio s'est formé en
1. C'est à Stendhal notamment — et il l'a, je crois bien, reconnu quelque part — qu'il doit sa façon de décrire les batailles. Voyez la Chartreuse de Parme (épisode de Waterloo)et la campagne de Russie, dans Guerre et Paix.
lisant nos auteurs ; les romanciers espagnols n'existent que par nous ; Sienkiewicz nous rapporte du Daudet, du Zola, du Flaubert et de FAlexandre Dumas père. Les Scandinaves, les Danois n'étaient-ils pas ceux qui, soi-disant, menaçaient de nous conquérir ? Or, si l'on veut trouver un analogue au Petit Ami, si amoral — et si français — de M. Paul Léautaud, Ton songe tout de suite à Marie, du Danois Peter Nansen...
Donc, loin de craindre l'influence de la littérature étrangère, on devait regretter qu'elle ne s'exerçât pas davantage. Nous sommes dans une période de stagnation exaspérante. Il ne paraît presque plus rien qui vaille qu'on s'y arrête. Le roman semble fourbu...
Ah ! si les étrangers nous suggéraient un genre nouveau! Nous, les assimilateurs-nés, nous saurions si bien et si vite le faire nôtre!.. .
Cependant, ne désespérons pas de l'avenir.
Le cas de Wells est particulier ; mais il s'en produira peut-être d'équivalents en France aussi bien qu'ailleurs, car il consiste, pour ainsi parler, dans la combinaison d'une formation scientifique et d'une imagination artistique.
De la science, nous avons eu les fruits avant les fleurs. Nous consommons ces fruits, nous en vivons matériellement ; et la plupart d'entre nous n'attendent rien de mieux. Ils ont tort sans doute, si les fleurs tardives vont éclore. L'industrie du fer ne nous vaut-elle pas aujourd'hui une architecture qui a sa valeur esthétique?
De même, les hypothèses scientifiques pourront servir de thèmes aux littérateurs futurs. Chez nous déjà, MM. J.-H. Rosny n'ont-ils pas écrit deux romans, Vamireh et Eyrimah^ fondés sur les conjectures de la préhistoire? Puis Wells est venu en Angleterre. Nous en verrons surgir d'autres.
La mythologie grecque a nourri les lettres pendant des siècles. Le merveilleux scientifique ne sera-t-il pas la mythologie de demain ?
Paradoxe sans doute, auquel je ne tiens guère. Mais — et ceci est plus sérieux — s'il y a une sorte d'opposition, que Brunetière a fort justement signalée *, entre la science /a^ïe et la litté-
I. Le Roman naturaliste^ premier chapitre. — J*ai cité plus haut ce passage, dans l'étude sur Brunetière.
rature, cette opposition ne se retrouve plus entre ' la littérature et la science qui se fait. h^ savantinventeur et le littérateur sont deux hommes de libre imagination. Même, quand il s'agit de science appliquée, l'analogie devient parfois frappante. Santos-Dumont s'est nourri de Jules Verne et admire Wells. Or, lisez Dans VAir : les pages ordinaires valent du Jules Verne et quelques trop rares passages, vraiment artistiques, valent du Wells.
Enfin ridée de science a singulièrement évolué depuis r Avenir de la Science de Renan (inspiré par Berthelot) jusqu'à la Science et l'Hypothèse de Poincaré. Si le réalisme précis ;. et court de Flaubert dérivait plus ou moins directement, plus ou moins consciemment, du , positivisme précis et court de Littré, ne peut-on supposer, puisque tout se tient dans l'ordre intellectuel, qu'une forme nouvelle de littérature se mettra bientôt d'accord avec une conception moins dogmatique et plus vraie de la science?
Mai 1904-Mars 1905.