LES ORIGINES
Pendant très longtemps, les différents Etats n’eurent pas de représentants permanents accrédités auprès des. puissances étrangères, et ce ne fut qu’assez tard dans les temps modernes, au début du xvr° siècle, que les chefs d'Etat comprirent l’impérieuse nécessité qu’il y avait pour eux à posséder à l’étranger des représentants officiels chargés de les informer et de négocier en leur nom. Certes, il arrivait bien parfois que des émissaires extraordinaires fussent envoyés au delà des frontières pour négocier des traités de paix ou d’alliance; mais ces missions étaient strictement limitées dans le temps, et il n’y avait pas à proprement parler de représentation diplomatique permanente.
Le droit des Gens n’était pas encore assez développé pour que la sécurité de ces envoyés fut assurée en toute circonstance; en outre, dans l’état d'insécurité des voies
de communication où se trouvait alors l’Europe, il eût
été bien difficile de leur faire parvenir des instructions.
Les républiques italiennes du Nord de la Péninsule fondèrent les premières bases des institutions diplomatiques. Au Moyen Age, tout le nord de l'Italie était déchi-
Os
ré par les luttes intestines, et formait une image réduite de l’Europe d’aujourd’hui : les alliances étaient faites et défaites par des coups de force et d’habileté diplomatique. Chaque ville avait ses représentants au dehors, et c’est ainsi que Florence eut l'honneur de compter parmi ses envoyés, Dante, Pétrarque, Boccace, et, plus tard, Machiavel.
De très bonne heure, la république vénitienne avait compris qu’il lui était indispensable de posséder auprès des gouvernements étrangers des envoyés chargés de défendre ses intérêts politiques et commerciaux. Alors à l’apogée de sa puissance et de sa richesse, Venise entretenait avec tous les peuples du bassin méditerranéen de fructueuses relations commerciales, et en particulier avec Byzance. C’est pourquoi, dès lle x1v° siècle, la Sérénissime République possédait auprès du gouvernement de cette dernière puissance des envoyés permanents; elle était également représentée à Rome, ce qui rehaussait son prestige parmi la Chrétienté.
La Cour des Ducs de Bourgogne reçut des envoyés vénitiens avant celle des rois de France, car ce me fut qu’en 1479 que Venise eut à Paris une représentation permanente. De l'Italie, ces usages diplomatiques passèrent dans le nord de l’Europe; mais l'institution des ambassades resta longtemps indécise et mal définie,
La mentalité générale lui était, en effet, hostile, et si les chefs d'Etat acceptaient volontiers d’avoir des représentants diplomatiques à l'étranger, ils craignaient d’accueillir auprès d’eux, de façon permanente, des envoyés qu’ils considéraient comme des intrigants.
Nom
Le jugement de Commines sur les premiers ambassadeurs venus en France est d’ailleurs caractéristique de cet état d'esprit : « Ce me semble très mauvaise chose que de tenir ses ennemis chez soi. »
Mais, peu à peu, au prix de concessions réciproques, parvint à s'établir la régularité des rapports diplomati: ques entre Etats européens. Sous le règne de Louis XII (1499-1515) la France adopta le système des ambassades permanentes, et, à la fin du xvr° siècle, la plupart des puissances possédaient à l’étranger des représentations diplomatiques.
François I°", Elisabeth d'Angleterre, Philippe I, eurent des envoyés auprès des gouvernements étrangers, et admirent auprès d'eux des missions diplomatiques.
Cependant, il s'agissait là d'Etats à civilisation avancée dont les représentants pouvaient aisément s’adapter aux usages diplomatiques. D’autres puissances, aux mœurs plus rudes, aux usages encore presque barbares, furent plus longues à s’y plier; parmi ces dernières, la Russie (on disait alors la Moscovie) qui, au xvrr siècle, n’avait pas encore lié de relations diplomatiques avec les autres Etats.
Un des plus intelligents des Romanov, le tsar Alexis, songea à remédier à cette carence; il envoya au dehors des ambassades, et en 1654, sous le ministère de Mazarin, l’une d’elles vint s'installer à Paris. L’on raconte que dans l’hôtel qu’elle occupait, rue Dauphine, le tapage était un jour si formidable que les soldats du piquet d'honneur crurent nécessaire d’aller voir ce que signifiait un tel vacarme, et, trouvant l’ambassadeur et son
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secrétaire en train de se battre, ils les séparèrent et les réconcilièrent. Pour sceller la paix, ambassadeur et secrétaire se grisèrent avec les soldats. Le souvenir de cette étrange ambassade devait fâcheusement influencer, plus tard, l'attitude de Louis XIV vis-à-vis de Pierre le Grand.
Par aïlleurs, nous devons noter des particularités qui, au début du xx° siècle, eussent paru singulières, mais qui étaient admises alors.
Si les ambassadeurs devaient déjà renseigner leurs mandants, et négocier avec les gouvernements étrangers, leur devoir était aussi de poursuivre leur mission en cas de conflit entre l'Etat qu’ils représentaient et celui auprès duquel ils étaient accrédités. La représentation continuait, il n’y avait pas rupture diplomatique.
Ces procédés, qui semiblent d’ailleurs renaître de nos jours (puisque dans l’actuel conflit sino-japonais, en octobre 1937, soit deux mois après le début des opérations de guerre, l'ambassadeur de Chine demeurait toujours à Tokio, et était même chargé par son gouvernement de régler les intérêts d’un emprunt contracté auprès du gouvernement japonais) durèrent jusqu’à la Révolution française pendant laquelle presque tout le Corps diplomatique quitta Paris.
D’autre part, nous ne concevrions pas aujourd’hui, qu’un diplomate, qu’un envoyé extraordinaire ne possède pas la nationalité de l'Etat qu’il représente; seule une tolérance est parfois admise en faveur de certains agents consulaires. Mais, aux xvi° et xvrr siècles, il arrivait fort souvent que des Etats fussent représentés par des étrangers. L'exemple de Mazarin est présent à toutes les mé-
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moires, et, par ailleurs, le plénipotentiaire chargé, au nom de la France, d’apposer sa signature au bas du traité d’Aix-la-Chapelle, ne possédait pas la nationalité française. Ur
Cependant, le plus souvent, les représentants diplomatiques appartenaient à l'entourage immédiat du souverain qui les choisissait, de préférence, parmi lies hauts dignitaires de la Cour, alliés ou apparentés à sa propre
. famille, car les privilèges de la naissance étaient grands.
En outre, les raisons qui motivaient leur choix n'étaient pas toujours de celles que l’on se plait à étaler au grand
jour. Les relations qui pouvaient exister entre les futurs
diplomates et les conseillers intimes du souverain, confesseur ou favorite, n’étaient pas sans exercer une grande influence sur leur choix dans un temps où, comme nous allons le voir, le contrôle exercé par les différents rouages de l'Etat n’était qu’assez peu efficace.