CHAPITRE XVI
Le nombre des lettres depuis Louis XIV
Jusqu'à Napoléon. «
Nombre restreint des courriers. — Pour l'Angleterre, jusqu'en 1634, 3 messagers français et 3 anglais. — 10 ou 12 jours de Paris à Londres. — 110 lettres par jour, en 1693, de France en Angleterre, ou 40.000 par an. — En 1913, 17 millions et demi. — Pour Rome, 40 lettres par jour en 1700. — En 1913, de France en Italie, 9 millions par an. — Paris a 8 boites à lettres en 1716. — Les lettres ne pèsent guère que 4 à 5 grammes. — Poids concédé à la « lettre simple » 7 grammes et demi. — La « lettre simple » paie, en 1703, 1 franc pour Lyon et Calais; 1 fr. 20 pour Marseille, 1 fr. 70 pour Strasbourg, 85 centimes pour Nancy. — Les tarifs ne sont pas toujours appliqués. — Suppléments pour les « droits de traverse » du piéton hebdomadaire. — 3 francs pour une brochure, de Paris à Montmorency, sous Louis XV. — Les « franchises » atteignent encore plus du quart de chaque ordinaire sous le Consulat. — Abonnements avec les maîtres des postes. — Les facteurs marrons. — Articles d'argent; envois de fonds. — Les lettres chargées. — Droit de 5 p. 100 ; minimum de perception 2 francs. — En 1801, le total annuel des mouvements d'argent ne monte encore qu'à 22 millions de francs; en 1913, 9 milliards de francs.
La louche besogne de ces fonctionnaires était assez facile avec le nombre restreint des courriers de jadis et des dépêches dont ils étaient porteurs. Pour TAngleterre par exemple, les lettres étaient, jusqu^en 1634, acheminées par là voie de Rouen et Dieppe, « fort longue à cause du trajet de 25 lieues de mer; » le service était fait par trois messagers français, et trois anglais, voyageant à leur compte et mettant trois semaines à aller et venir. L'Angleterre fut la première à les remplacer par des courriers allant une ou deux fois par semaine en poste de Londres à Douvres; la France de son côté établit à Calais et à Boulogne deux agences de transit dont les chefs s'engagèrent à faire tenir les lettres de Paris à Londres en dix ou douze jours au plus.
Or la recette des bureaux de Calais et de Boulogne, en 1693, nous apprend que les lettres expédiées de France en Angleterre n'excédaient pas le chiffre modeste de 110 par jour. Cent dix lettres par jour ou 40.000 par an, c'est aujour^ d'hui à peu près le nombre annuel des -envois postaux de France... pour le Congo belge. Nous écrivons, en 1913, 50.000 lettres au Japon et 60.000 au Venezuela. Quant à l'Angleterre, le chiffre des lettres qui y sont adressées par les Français est de 17 millions et demi par an ; joi-
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gnez-y les cartes postales, les journaux, les papiers d'affaires et les échantillons, le tout monte à 30 millions et demi.
Pour Rome, la moyenne journalière au commencement du xviii* siècle était de^40 lettres seulement ; la recette postale qu'elles produisaient atteignait à peine le quart des frais de voyage de l'ordinaire bimensuel qui les portait. Aussi avait-on co^ncédé à l'entrepreneur, pour couvrir ses dépenses, le monopole de transport des petits paquets dont il avait droit de remplir 4 caisses à son profit. Le bureau de Lyon avait seul des rapports directs avec l'Italie; sur la route d'Aix à Nice, la malle des lettres, jusqu'au temps du cardinal de Fleury (1728), était encore confiée à des muletiers ou, à défaut, à des enfants qui conduisaient des bourriques. En 1913, de France en Italie, le chiffre des lettres expédiées annuellement passe 9 millions et demi, celui de la totalité des envois postaux atteint près de 22 millions.
Avec les pays non limitrophes il n'existait guère de service direct; mais les banquiers, les gros négociants se chargeaient des réexpéditions par leurs correspondants personnels; on adressait ainsi, parle courrier hebdomadaire de Hollande : « A Monsieur un Tel à Amsterdam, pour M. un Tel à Lubeck, ou à Copenhague » des plis, qui
parvenaient presque toujours, bien que lentement.
Paris, en 1653, n'avait encore que 4 boîtes à lettres ; il en eut 6 en 1695 et 8 en 1716, y compris celle de Phôtel des Postes, rue des Bourdonnais, levées chacune deux fois par jour, à midi et à sept heures du soir. Ces boîtes devinrent des bureaux de quartier lorsque fut créée (1759) la « petite poste » à 0,25 centimes, —deux sous, — pour les lettres circulant à Fintérieur de la capitale, imitation perfectionnée de la « pennypost » de Londres. Essayée déjà cent ans avant par un ingénieux académicien, Renouard de Villayer, qui échoua (1653), cette idée hardie, souvent discutée, consistant à remplacer les petits savoyards par une équipe de facteurs officiels, ne semblait pas encore, au dire de Barbier, appelée à un grand succès, lorsque le philanthrope Chamousset Texécuta à ses risques et périls, moyennant concession du produit pendant vingt ans.
La lettre distribuée parla « petite poste », dans r enceinte de Paris, jouissait d'une tolérance de poids de 60 grammes; le tarif de la poste ordinaire, en France, ne concédait que 7 grammes et demi à la « lettre simple » et 15 grammes à la « lettre double »; au-dessus, on payait pour
ronce, soit 31 grammes. Le tarif de 1676 introduisait, entre la « simple » et la « double » lettre, une catégorie intermédiaire, celle de la « lettre avec enveloppe », assez rare sans doute puisque jusqu'au milieu du xix*^ siècle l'usage persista, comme on sait, d'écrire l'adresse au dos de la feuille pliée et cachetée à la cire, laquelle ne pesait souvent pas plus de 4 grammes. Un mémoire de la direction des postes, en 1703, constate que dans un paquet d'une once on a compté jusqu'à 7 et 8 « lettres simples ».
Les taxes postales, cinq ou six fois remaniées et qui, exprimées en monnaies anciennes, semblent plus que doubler depuis 1625 jusqu'à la Révolution, subirent au fond peu de changement et même tendirent à diminuer, si on les traduit toutes en monnaie actuelle d'après la valeur intrinsèque et relative des anciens « sous » aux diverses dates : ainsi la lettre simple de Paris à Lyon payant 3 sous en 1625, 6 sous en 1703 et 8 sous en 1760, se trouve effectivement tarifée à 0,90 centimes en 1625, 1 franc en 1703 et 0,84 centimes en 1760. Le prix variait suivant les localités de 0,50 centimes à 1 fr. 75 centimes; mais il n'était pas exactement proportionné à la distance : il en coûtait davantage pour Strasbourg (1 fr. 70 centimes en 1703) que pour Mar-
seilîe (1 fr. 20); Calais, à 1 franc, était plus cher que Nancy à 0,85 centimes et le port était le même de Lille à Madrid, par Tordinaire d'Espagne, que de Paris à Perpignan.
Les tarifs officiels ne nous donnent d'ailleurs qu'une idée peu exacte des frais de port qui incombaient à nos pères : les premiers tarifs n'entrèrent en vigueur que bien longtemps après leur promulgation, quelques-uns n'y entrèrent jamais : une lettre de Paris à Amiens coûte 2 fr. 50 centimes en 1657, tandis qu'elle était censée depuis des années devoir être taxée à 0,50 centimes, et Ton paye 13 francs le port d'un arrêt du Conseil de Paris à Toulouse (1634) qui, d'après les pancartes, aurait dû se payer six fois moins. Le chiffre, inscrit sur la lettre au départ, était rayé souvent en cours de route par les maîtres de poste, qui exigeaient à l'arrivée un prix supérieur. Sans admettre toutes les exactions reprochées aux messagers, dont on se plaignait fort, il est certain que les ports sont plus élevés dans la réalité que sur les tarifs, et la raison en est fort simple : c'est que les tarifs ne concernaient qu'un petit nombre de villes, celles par où passaient les grands courriers, ou qui s'étaient reliées, par un piéton hebdomadaire ^t moyennant un supplément de 35 centimes, — le « droij
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de traverse », — au bureau le plus voisin. Quant aux autres localités, chefs-lieux de canton ou communes rurales, le destinataire d'une lettre adressée « au maître de la poste de X..., pour faire tenir s'il lui plaît à Monsieur X..., à tel endroit, » se voyait réclamer, pour de courts trajets, des taxes de 5 et 6 francs.
De Hollande, où il existait un service direct pour Paris^ une lettre, une brochure, dès le milieu du xvii« siècle, ne payait guère que 2 fr. 50; mais, de Paris à Montmorency, elle coûtait 3 francs, en 1760, à Jean-Jacques Rousseau, qui s'en plaint d'ailleurs amèrement comme des ports de lettres en général : « Ils le ruinent, dit-il, parce que tous les désœuvrés de France et de l'Europe lui écrivent et, qui pis est, exigent des réponses ». Mirabeau se voyait incapable aussi de payer les lettres qu'il recevait dans les premiers mois des États Généraux. L'affranchissement préalable, essayé plusieurs fois, avait donné lieu à des abus : les petits commis, préposés à la réception, mettaient l'argent dans leur poche et brûlaient la lettre, qui passait pour avoir été perdue. Seuls, les procureurs, ayant pour règle de refuser les lettres et paquets qui leur parvenaient en port dû, forçaient leurs clients à les affranchir.
Bien des plis cherchaient à esquiver les taxes postales ; les « franchises » offraient à cet égard la voie la plus sûre. Elles représentaient sous Louis XIII moitié de chaque ordinaire et en formaient encore plus du quart sous le Consulat (1801). On les sabrait de temps à autre, mais elles repoussaient tout doucement; à l'étranger, nos ambassadeurs et leurs secrétaires a mettaient le cachet » sur les lettres de tous les Français résidant; les ministres, en France, contresignent les lettres de tous leurs amis « et souffrent en outre qu'on leur adresse beaucoup de lettres et paquets pour les rendre francs (1703) ». En échange de réductions opérées par arrêts du Conseil dans ces droits de franchises et de contreseings, tant à l'expédition qu'à la réception, les fermiers des postes consentirent plusieurs fois de grosses augmentations de bail; la dernière (1787) fut de 2.400.000 francs, soit 10 p. 100. En 1913, les lettres et autres envois admis à la franchise atteignaient le total respectable de 115 millions ; mais, au lieu de 25 pour 100 comme en 1801, ils représentaient à peine 3 1/2 pour 100 du chiffre global des objets de correspondance intérieure, lequel atteint 3 milliards 334 millions.
Un mpde semi-légitime de se soustraire aux tarifs officiels consistait à faire des abonnements
NOMBRE DE LETTRES DE LOOÎS XlV A NAPOLEON
avec les maîtres de poste, quoiqu'il leur fût interdit de consentir pareils traités autrement que pour les journaux. On s'arrangeait aussi avec les grands courriers, autorisés à introduire à leur profit dans les malles un « paquet » cacheté de 5 kilos, lequel paquet se transformait volontiers en valise, et la valise s'enflait jusqu'à devenir une malle. Celle du courrier de Lyon (1683) contenait des truffes, des perdrix, des pièces d'étoffe et des couteaux de Forez; celle de Bruxelles, moins innocente, introduisait en France des dentelles. « Les courriers des lettres, dit une circulaire aux intendants, pour le gain ou par complaisance, se chargent de beaucoup de choses. Sa Majesté désire que vous confisquiez tout ce que vous trouverez y être par abus. Le remède le plus naturel est d'obliger les courriers de payer un cheval exprès, — à leurs frais, — quand la surcharge est trop grande. »
Une économie, sévèrement prohibée par les lois, était de confier les lettres ou paquets de moins d'un kilo aux maîtres des coches ou conducteurs de diligences, aux muletiers, poulaillers, beurriers et autres voituriers des grandes routes. La brochure pour laquelle Jean-Jacques avait payé 3 francs ne lui eût coûté, dit-il, « par le messager L'Épine » que 0 fr. 50 centimes. Mais
ces facteurs marrons, lorsqu'ils étaient découverts, et les exemples ne manquent pas, risquaient une amende de 1.000 francs.
Le monopole de la poste ne s'étendait pas aux articles d'argent. Au début (1632), le port des monnaies ou bijoux était même interdit aux courriers, parce que, « s'ils étaient attaqués, les dépêches du Roi pourraient être volées sur les chemins ». Il était alors de jurisprudence qu'un messager n'est point responsable d'un vol fait, nuitamment et par effraction, dans son bureau ; « cas fortuit, disait le Parlement, auquel on ne peut apporter de remède ». Les envois de fonds s'effectuaient pourtant, de bureau à bureau, par virements, jusqu'à concurrence de 500 francs ; mais ils étaient peu usités, puisque M"'* de Sévigné écrit de Paris (1660), à son oncle, qui est à Niort : « Je voudrais vous rendre la pistole que je vous dois — 33 francs — mais je ne sais comment vous faire tenir une si petite somme ».
Au xviii^ siècle, le public eut le choix entre les postes et les diligences ; dans celles-ci, le droit, gradué suivant la distance, était par 80 kilomètres de 2 pour 1000, mais avec une perception jninimum de 2 francs, qui écartait absolument les petits envois, puisque 10 francs, envoyés de Paris à Versailles, eussent payé autant que
i.OOO francs. La poste, elle, acceptait deux sortes de chargements : aux uns, sans déclaration de valeur, — analogues à nos lettres recommandées d'aujourd'hui, — elle imposait seulement la double taxe, avec remboursement éventuel de 300 francs au plus en cas de perte par faute des employés, mais sans aucune indemnité en cas de vol ou de force majeure. Aux autres, avec sommes déclarées, pour lesquels sa responsabilité était entière, elle prenait uniformément 5 p. 100. Repoussés par cette commission exorbitante, tous les mouvements d'argent se faisaient par les banques, comme de nos jours, bien qu'à des taux supérieurs : 2 pour 100 avec l'étranger, 1/2 pour 100 à l'intérieur de la France, étaient des changes ordinaires sous Louis XV.
Le droit postal de 5 pour 100 était partagé également entre l'administration et ses agents locaux; c'était le plus clair appointement de 247 directeurs, qui se contentaient d'un fixe de 200 francs et qu'il fallut porter à 600 francs, lorsque, sous le Consulat, cette remise leur fut supprimée. A cette époque (1801) le total des envois d'argent par la poste ne montait encore annuellement qu'à 22 millions de notre monnaie, — 11 millions intrinsèques, — dont 8 millions à destination de Paris. Vingt-deux millions ! C'est
180 L*ÉVOLUTION DES MOYENS DE TRANSPOftl'
la valeur annuelle, en 1913, des lettres chargées qui vont de France en Italie, à laquelle s'ajoutent des mandats-poste pour 82 millions de francs. De France à destination de la Belgique, mandats et lettres chargées font un total de 77 millions de francs. Quant à rintérieur de la France, au lieu des 22 millions de 1801, les envois d'argent par la poste atteignent, en 1913, le chiffre de 9 milliards de francs, dont 3 milliards pour les bons ou mandats et 6 pour les lettres chargées. Encore la France est-elle, sur ce terrain, bien distancée par FAUemagne où les mouvements de fonds, sous ces deux formes, s'élevaient avant la guerre à 24 milliards.