L'évolution du Chartisme, 1837-1839
Les forces économiques n'ont pas cette impersonnalité aveugle et cette puissance de détermination souveraine qui, pourtant d'historiens, excluent les contingences et la liberté humaine, au point de les faire apparaître comme une forme nouvelle et comme l'expression moderne de l'antique fatalité.
J. Calmette.
En les premiers mois de 183", la London Working Men's Association, dirigée par des ouvriers légalitaires et réformistes, prépare le mouvement chartiste et élabore la Charte du Peuple. Cette Société ouvrière a pour secrétaire, William Lovett et pour principaux leaders, Hetherington, Gleave et Watson. Ces hommes se sont rencontrés dans les Sociétés coopératives dOwen et ont été rapprochés par des idées et par des sentiments communs. Ils ont combattu ensemble contre la réforme électorale de 1832, jugée par eux insuffisante ; et ils ont mené pour la presse à bon marché une campagne qui vient en 1836 de provoquer l'abaissement du Droit de Timbre. Socialistes, ils doivent à Robert Owen et à Hodgskin leurs idées sur l'organisation sociale et sur l'exclusive productivité du travail. Démocrates, ils ont suivi les directions des Hunt et des Cobbett ^ La démocratie politique leur apparaît le plus court
1. Un article sur la Naissance du Chartisme, analysé dans cette Revue par M. Paul Mantoux, a retracé la préhistoire des Chartistes et les origines de ce mouvement.
chemin du socialisme ; et c'est pourquoi ils ont mis en tète de leur programme les six revendications qui seront les six points de la Charte : suffrage universel, vote au scrutin secret, égalité des districts électoraux, suppression du cens d'éligibilité, paiement des députés et Parlements annuels ; mais, dans leur pensée, ces réformes politiques sont le moyen des réalisations socialistes et leur revendication doit être commandée par l'emploi de la « force morale », expression qui a fait a[)peler les démocrates-socialistes de la W. M. A. les « Chartistes de la force morale ».
De tous ces hommes, le plus représentatif est l'ébéniste William Lovett, un ouvrier autodidacte qui, par ses efforts pour conquérir « le pain, la science et la liberté^ », s'est créé une personnalité intéressante. Cet « honnête homme et cet homme de cœur » est un caractère : il a un grand courage et une grande persévérance ; il est capable de poursuivre énergiquemcnt un dessein mûrement délibéré et de le réaliser. En 1837, il est un modéré et un réformiste qui a acquis des conceptions très nettes et un plan d'action très précis sous l'influence de Francis Place, le tailleur de Chariiig Cross, dont l'actif libéralisme a fait voter par le Pai'lement les lois sur les coalitions de l8;24à 18:2o.
Le prophète du petit groupe est en effet Francis Place « qui s'est intéressé dès le début à notre association ^ ». En 1832, ce vieillard « à l'esprit clair et au cœur chaud ^ » a été en lutte avec Lovett; mais cette opposition entre deux hommes qui s'estimaient les avait conduits à des relations intimes, dont Lovett parle avec émotion. Aussi lorsque le Comité chargé par la W. M. A. de rédiger la Charte du peuple conûe ce soin à Lowett, est-ce à Francis Place que le secrétaire de la W. M. A. vient montrer son travail, et, sur les conseils de son vieil ami, il apporte à sa rédaction des modifications et des retouches. Francis Place sait que, depuis 1832, Lovett tout en lestant socialiste s'est assagi : il espère que le chartisme conduira à la formation d'un grand parti démocraticiue, pacifique et légalilaire, composé des éléments avancés des classes moyennes et de l'élite de la classe ouvrière. Le mouvement, rêvé par Francis Place, ne doit en aucune façon conduire à des luttes de classe ; la
1. The Life and slruggles of William Lovell in his poursuit uf hreud, knowledr/e and freedom (1870, Lomloii).