‹ L'évolution du Chartisme, 1837-1839Chapitre 2 sur 65 · Ibidem · texte numérisé non relu

Ibidem

W. M. A. est disposée à contracter des alliances avec les partis bourgeois.

William Lovett est donc l'auteur du projet de loi écrit en collaboration avec Francis Place et qui va devenir la Charte du peuple. C'est lui qui rédige la plupart des adresses publiées par la \V. M. A. Il est en parfait accord avec ses camarades, tant sur les principes de l'action ouvrière que sur les méthodes à suivre pour réaliser leur idéal social. Faire l'éducation de la classe ouvrière, tel est l'objet essentiel et primordial que se proposent les hommes de la W. M. A. Cette association a été formée « pour créer une opinion publique morale, réfléchie, énergique, destinée à amener une amélioration graduelle de la condition des classes laborieuses sans violence, ni commotion » ; elle a été fondée par des ouvriers dans l'intention « d'unir la portion sobre, honnête, morale et, réfléchie de leurs frères ; dans lintention de constituer des bibliothèques et des sociétés de discussion, d'obtenir une presse honnête et à bon marché, d'éviter les réunions aux public-houses et d'instruire les femmes et les enfants, car toute organisation doit commencer en nous-mêmes et par nous-mêmes ». L'influence Oweniste apparaît dans cette croyance au pouvoir de la raison, comme dans le moyen pratique, l'organisation de clubs et conférences : Owen croit à la toute-puissance éducatrice du Verbe.

Si l'éducation de la classe ouvrière est le premier objet de la W. M. A., cette association veut poursuivre parallèlement l'affranchissement politique des masses et continuer la tradition démocratique du radicalisme politique. Pour obtenir le suffrage universel, la W. M. A. entend s'adresser à la force morale de l'opinion publique ; c'est pourquoi elle adresse la Charte du peuple aux associations radicales et aux associations ouvrières du Royaume- Uni; auprès de celles-ci, elle va envoyer en mission des délégués, Hartwell, Cleave, Hetherington, Vincent. De Londres, elle espère diriger le mouvement par toute l'Angleterre. Elle est d'accord sur la tactique et sur les principes avec la Birmingham Political Union qui, par son action énergique, a puissamment contribué en 183:2 à la réforme électorale. Les initiateurs du Chartisme entendent faire appel à la « seule force d'un changement dans l'opinion publique ».

Le Chartisme ne devra pas être un mouvement de classe, une

lutte du travail contre le capital : la première pétition ', rédigée par la Birmingham Political Union et acceptée par la W. M. A., reflète l'état d'esprit réformiste dont est sorti le mouvement. Les rédacteurs de la pétition réclament le sulTrage universel au nom des entrepreneurs comme au nom des travailleurs. Le peuple est écrasé d'impôts; les commerçants sont menacés de la faillite, les travailleurs meurent de faim; le foyer de l'ouvrier est désolé et les monts-de-piété sont pleins : le capital ne rapporte plus son profit ni le travail son salaire. « Nous avons regardé de tous les côtés et nous avons clierché à découvrir les causes d'une si longue détresse... Le petit nombre a gouverné dans l'intérêt du petit nombre tandis que l'intérêt du plus grand nombre était sacrifié. » Les amis du peuple espéraient trouver un remède sinon total, du moins partiel dans le bill de 1832; ils ont été amèrement déçus : « L'acte de réforme a transféré le pouvoir d'une faction dominante à une autre et laissé le peuple aussi désespéré qu'auparavant. » Cet état de choses ne peut continuer sans compromettre la sécurité du trône et la paix du royaume : « Le capital de Ventrepreneur ne peut pas être plus longtemps privé du profit qui lui est di'i, et le travail, de sa juste rémunération. » Ni la pauvreté, ni l'ignorance n'exemptent du service militaire ou du paiement de l'impôt et l'État réclame ces charges à tous les citoyens : pourquoi ceux-ci, appelés à défendre les lois et à leur obéir, n'auraient-ils pas le droit de demander que dans la confection des lois « la voix de tous soit entendue ». Aussi la pétition réclame-t-elle le droit de vote pour tout homme ayant l'âge légal, le scrutin secret, l'annualité des Parlements, la suppression du Cens d'éligibilité et le paiement des députés. Seule l'égalité des districts électoraux n'est pas mentionnée dans cette première pétition qui se présente comme inspirée par l'intérêt du capital, comme par celui du travail.

Mais le Chartisme va être infidèle à la pensée de ses initiateurs : il ne sera ni un mouvement d'éducation populaire, ni un mouvement de démocratie pacifique conduit selon les méthodes d'action légalitaires. Très vite il va échapper aux réformistes de la W. M. A. pour s'abandonner aux directions des révolutionnaires; le rédacteur de la Charte lui-même, ^Villiam Lovett, et ses amis lutteront

1. Lovett, p 469 à 413, selon Lovett (p. 201) elle serait due à la plume de Doujflas, le rédacteur du liirmuirjham Journal.

en vain contre des tendances qu'ils n'avaient pas prévues : leurs eflbrts seront annihilés par la coalition des volontés contraires. Et en effet à la force morale va être bientôt opposée la force physique, comme un moyen de réalisation plus sûr, plus efficace et plus rapide ; à l'idée de l'union des classes s'associant en vue d'une réforme profitable à des intérêts différents, mais non nécessairement opposés, va être substituée l'idée de l'antagonisme irréductible des intérêts conduisant fatalement à la lutte des classes ; et cette évolution du réformisme à la violence va être 1res rapide. Dès le !«■■ janvier 1838, l'appel à la violence se trouve dans la bouche de Stephens ; dès le 24 mars, George Julian Harney attaque âprement la W. M. A. et, prétendant démontrer le mensonge de la solidarité et de la paix sociale, l'insuffisance de l'éducation et de la force morale, il affirme l'antagonisme de la classe ouvrière et des autres classes sociales.

Cest à l'occasion de la loi des pauvres qu'au meeting de Newcastle-upon-Tyne, Stephens conseille aux ouvriers qui l'écoutent de résister par la force à cette loi maudite et de ne pas permettre que la loi de Dieu soit violée par la loi de l'homme : » Les commissaires de la loi des pauvres, dit-il \ font un véritable trafic d'esclaves en transportant les agriculteurs misérables des comtés du sud de l'Angleterre dans les villes manufacturières du Yorkshire et du Lancashire ; leur dessein est de réduire le taux des salaires de tous les ouvriers par toute l'Angleterre à la situation qui est le but avoué du Poor Law Amendment Act : égaliser les salaires à travers tout le royaume et les abaisser partout au niveau même où. conformément à leur odieuse doctrine, la rémunération de son travail permet à un homme de vivre avec la plus petite quantité de la plus grossière nourriture. Or, par son livre saint, Dieu a déclaré qu'il a donné aux hommes, à tous les hommes et non pas aux riches seulement, Dieu a donné la terre à la race humaine tout entière pour la peupler, l'habiter et y établir leur domination sur les oiseaux, les bêtes et les poissons. Ce don était fait à tous. La volonté de Dieu n'est pas qu'au milieu du luxe le brillant convive couronné de pampres se gorge de tous les délices de la vie, et laisse ses frères mourir de faim ou, ce qui est pis encore, mourir lentement à petit feu dans les Bastilles des pauvres, séparés de leurs

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