‹ L'évolution du Chartisme, 1837-1839Chapitre 19 sur 65 · A. Briand parle en 1899 îles pesées nécessaires · texte numérisé non relu

A. Briand parle en 1899 îles pesées nécessaires

fait pour l'inflationnisnie. Mais, dès que Feargus O'Connor eut pris la parole, ils comprirent sans doute quelles voies dangereuses leur ami venait d'ouvrir aux charlistes de la force physique. Feargus O'Connor est le i)remier à lever la main pour afiirmer que, si le « glorieux » Atwood est arrêté, il marchera à la tète de ses libérateurs ; naturellement il lait de la surenchère et les cent mille sauveurs d'Atwood se multiplient : quand la pétition sera couverte de signatures, cinq cent mille hommes se réuniront pour l'accompagner à la Chambre des Communes et attendre aux portes du Parlement une réponse immédiate. Les membres de la B. I*. U. et de la W. M. A. écoutent sans mot dire ce langage qui leuidéplaît ; mais ils se taisent et, s'ils ne manifestent pas leur mécontentement, c'est peut-être parce qu'un des leurs a donné l'exemple, et qu'ils ne veulent pas lui infliger un démenti public ; peut-être aussi ont-ils peur de provoquer une scission ; plus probablement craignent-ils d'être accusés de lâcheté, les modérés osant rarement résister aux violents.

A Birmingham — c'est là le fait qui marque ce meeting — un modéré, grisé par les perspectives de gloire que lui découvrent ses propres paroles, prend l'initiative des exagérations oratoires et des vaines menaces ; par son discours, il donne libre carl'iére aux divagations des prometteurs. Et le meeting de Birmingham aboutit à une affirmation nouvelle des idées de violence et de grève générale sans qu'aucune protestation soit exprimée par les apôtres de la force morale. Mais ceux-ci ont enfin compris le danger qui les menace : leur compréhension tardive pourra-t-elle réparer leur manque de clairvoyance ? Les modérés voudraient réagir contre les tendances nouvelles dont ils ont senti la force. Cet état d'esprit est noté par William Lovett, parlant du meeting de Birmingham : « Le grand meeting de Birmingham du 6 août peut être considéré comme le premier meeting charliste * auquel Feargus O'Connor introduisit ses idées de violence, ou plutôt ses hâbleries d'Irlandais sur le devoir de s'armer et de combattre, car combattre ne faisait pas partie de son patriotisme Et, lorsqu'ensuite sa folie furieuse eut excité à l'émeute « ses chers enfants », il se déroba aux consérjuences personnelles et il s'enfuit en Irlande. Son discours au meeting <le Biiiningham fournissait a

\. I.iivcU, o/>. cil., |i. 181. Lovi'tl Sf licitn|ic.

nos adversaires des armes pour nous attaquer et nous rendit désireux d'éviter, si c'était possible, une pareille démonstration à notre meeting du Palace Yard. » Ainsi, comme le dit Lovett, c'est seulement à Birmingham que les cbartistes de la force morale s'aperçurent du danger (jue Feargus O'Connor et ses imitateurs faisaient courir au mouvement. Il était déjà trop tard ; Lovett et ses amis l'apprirent au meeting organisé par eux à Londres le i" septembre: les précautions prises parla W.M. A.pouréviterd'être compromise par Feargus O'Connor ne servirent à rien. « Dans nos instructions données aux orateurs nommés par notre association nous leur demandions de s'en tenir aussi étroitement que possible aux deux grandes questions du meeting — la Charte et la Pétition — et d'éviter autant que possible les sujets étrangers ou les questions de parti politique aussi bien que toute expression injurieuse ou violente qui pût faire du tort à notre glorieuse cause. Mais, alors que nos propres membres et les délégués de province évitèrent tout ce qui pût donner une arme à l'ennemi, O'Connor et Richardson, un de ses disciples, gâtèrent l'effet moral de notre meeting par leurs fanfaronnades de violence. »

Le meeting de Londres ^ est donc une tentative pour réagir contre l'évolution du réformisme à la violence ; mais Teffort de la \V. M. A. fut vain, comme le dit Lovett, par suite de la présence de Feargus O'Connor et de Ricliardson. Cette réunion, qui ne répondit pas aux espérances de la W. M. A. -, avait commencé par un discours de Lovett : celui-ci conformément à sa manière, avait parlé avec sagesse, sincérité et élévation ; Hetherington avait apporté une égale modération à seconder la résolution présentée par le secrétaire de la W. M. A. Mais Ebenezer EUiott, le barde du libre échangisme, parle ensuite et la loi des pauvres lui donne l'occasion de traiterles classes possédantes « de bande des mendiants les plus pernicieux qui aient jamais infesté la société». Après ces paroles plus vives, l'impression des discours de Lovett et d'Hetherington est vite effacée par les trois discours de Lowrey, de Feargus O'Connor et de Richardson. Le discours du descendant des rois d'Irlande a été déjà cité comme exemple de ses procédés démagogiques. Lowrey

1. Lovett, op. cit.. p. 181. dit que 89 villes y envoyèrent des délé|ïués et que la pétition y reçut 16,000 signatures.

2. Le Français Coulier assiste au meeting. Gammage, p. 46: « Ce fut un insuccès par le nombre de 30,000 auditeurs, chiffre très peu élevé, étant donnée la population de Londres ».

vent être à runisson : « Les hommes de Newcastle oseront défendre par les armes ce qu'ils affirment avec leurs langues comme l'armée l'eût appris le jour du couronnement, si elle avait attaqué le meeting. Nous sommes disposés à tenter tous les moyens moraux qui nous restent, nous sommes disposés à faire l'essai d'un trône tant qu'il assurera le bonheur du peuple ; nous sommes disposés à avoir une aristocratie tant qu'elle aura une attitude honnête ; mais nous pensons que nous avons droit de leur part à la réciprocité des droits ; sinon nous sommes prêts à marcher contre le trône et l'aristocratie. Les hommes de la Tyne et de la Wear ne sortiront pas leurs épées tant que leiirs ennemis ne tireront pas sur eux ; mais, lorsqu'ils auront mis la main à la charrue, ils ne regarderont plus en arrière. Les choses peuvent-elles être pire qu'elle ne sont à l'heure actuelle? Le trône est en train de sombrer dans le mépris, comme l'instrument même de l'oppression du pauvre par le riche, et l'Église dégénère en une organisation politique. Ceux qui devraient prêcher l'humilité et la paix sont les plus avides de richesse et les plus tyranniques quand ils possèdent le pouvoir. . . En réalité, partout où des efforts ont été faits pour affranchir les masses ou pour améliorer la condition du peuple, les prêtres se sont toujours trouvés contre eux. Affirmez votre propre indépendance, vous en avez le droit et vos maîtres n'oseront pas vous le refuser. » Comme toujours, Richardson ne met point de détours à engager ses auditeurs dans les voies de la violence : « Les hommes du Lancashire ont commencé à y penser sérieusement et, ayant lu les commentaires de Blackstone, ils ont appris que le peuple a le droit de s'armer pour défendre ses libertés. Les hommes du Lancashire ont déposé sur la table du Parlement une pétition signée de deux cent cinquante mille noms et demandant le rappel du l'oor Law Amendincnt Act. Comment en a-l-on usé avec cette pétition? Mais elle a été portée par deux gentlemen en robes longues et perruifues grises et on n'en a jamais plus entendu parler. Aussi les hommes du Lancasliire ont-ils décidé de ne plus pétitionner désormais, mais de faire des remontrances ; certains môme ont dit qu'ils ne voulaient pas faire de remontrances, mais s'armer. Le peuple commence à s'armer, le peuple est armé : j'ai vu de mes propres yeux, dans la chaumière, les armes pendues au manteau de la cheminée du pauvre. Mais la pétition nationale arrive de façon tout à fait opportune; il faut ajouter que le peuple n'a été amené à la

signer que parce qu'elle réclame le suffrage universel. Si cette pétition échoue, je ne puis tenter de dire quelles en seront les conséquences. Les fusils seront chargés, "voilà sans aucun doute la seconde étape et je défie aucun gouTernement ni aucune police bourbonienne de s'en moquer. Il ne serl à rien de cherchera en faire un secret; le secret est la ruine de tout. Tout se fera ouvertement et les hommes du Lancashire agiront légalement et constitutionnellement. »

Avec des hommes tels que Feargus O'Connor et Richardson, les modérés de la W. M. A. auraient dû prévoir qu'ils devaient s'attendre à toutes les audaces : le seul moyen d'assurer à leur manifestation les caractères de leur politique personnelle eût été d'empêcher l'expression des tendances adverses, d'autant plus qu'ils ne pouvaient pas compter sur le moindre respect de leurs propres convictions de la part de leurs impudents antagonistes. C'était un jeu de dupes que de laisser parler ceux dont les moyens d'action étaient d'imposer silence aux autres, soit en les noyant dans les flots de leur abondance oratoire, soit en employant, comme un argument sans réplique, la force de leur gosier. Pour n'avoir pas eu le courage de rompre avec les violents en leur refusant la parole au meeting de Londres, les modérés voient ce meeting, destiné à réagir contre la politique de surenchère et l'audace des prometteurs tourner au profit de ceux-ci et de celle-là.

Le meeting de Londres trompa les intentions de ses trop timides organisateurs; il marque le moment critique, une occasion qu'il fut d'autant plus imprudent de ne pas saisir qu'elle ne se présentait pas à l'improviste. mais qu'elle avait été voulue : parleur faiblesse ou leur ignorance des procédés de la démagogie, les modérés de la W. M. A., au lieu de ralentir, accentuèrent l'évolution vers la violence; et, en même temps, se préparaient, par des griefs réciproques, les divisions entre Chartistes de différentes tendances. En effet, le meeting procéda à l'élection des députés qui devaient représenter Londres à la future Convention et nomma, avec Bronterre O'Brien, sept membres de la W. M. A., William Lovelt, Hetlierington, Cleave, Vincent, Hartwell, Mooi-e, Rogers. D'où grande colère à la London Démocratie Association : George Julian Harney prétend scandaleux que les quatre cents membres de la W. M. A. soient représentés par sept députés, alors que la Démocratie Association n'a aucun représentant.

Les tendances révolulionnaires, que le meetin^!; de la W. M. A. n'a pu enrayer, s'accentuent encore aux meetings de Manchester et de Peep Green. A Manchester, le 23 septembre ', dès neuf heures du matin, les délégations des villes et des villages environnants encombrent les rues ; deux cents bannières symbolisent les aspiralions et les colères chartistes : lune retrace le massacre de Peterloo avec ces mois « le meurtre demande justice »; une autre porte cette inscription : « plus de pigs et moins de prêtres ». Une troisième repiésente une tête de mort, des os en croix et une main tenant un poignard, avec ces mots : « Tyrans, voulez-vous donc nous obliger à cette extrémité -? »

Stephens et Feargus O'Connor an-ivent ensemble dans une voiture à quatre chevaux et ils sont accueillis par les applaudissements frénétiques des ouvriers dont « les figures émaciées portant la marque de leurs souffrances, les yeux creux, les joues pâles et ridées, les corps courbés et rétrécis, sont autant de témoignages vivants contre un système qui force la masse à travailler pour assurer à quelques-uns toutes les jouissances ^. » Quelles inspiralions les protagonistes de la force pl)ysi(|ue n'allaient-ils pas trouver, pour vivifier leurs thèmes accoutumés, dans le s|)ectacle qui s'offrait à leurs yeux. Aussi Feargus O'Connor peul-il, tout à son aise, accuser de trahison le gouvernement wliig et Stephens déclarer : « Nous sommes venus non pour parler, mais pour affirmer notre volonté et pour montrer notre force ». La pluie, qui se met à tomber pendant le meeting, ne parvient pas à calmer l'enthousiasme et la surexcitation, créés par les orateurs de la violence. Ceux ci triomphent encore au meelting de Peep Green, entre Leeds et Huddersfield, et deux cent mille ouvriers du Yorksbire y choisissent comme représentant à la Convention Feargus O'Connor, auquel sont adjoints un négociant, Pitkeitlily, de l'Kcole de Cobbett, et l'ouvrier William Rider (|ui n'admet aucun tempérament entre les pai-oles et les actes.

Cependant les efforts de laW.M. A. étaient secondés parla B. P. U.; les chefs de cette association essaient, eux aussi, de réagir contre l'influence de Feargus O'Connor et de ses adeptes. A Edimbourg, un meeting est organisé pour désapprouver la politi(pie de violence ;

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