O L EVOLUTION
« L1 'Eglise n1 'est plus une carrière, disent les uns, la dîme perd chaque jour de sa valeur, le train de maison se fait trop coûteux, les espérances d'avancement trop incertaines, les subsides pour les vieux jours trop dérisoires. »
« La foi s'en va, disent les autres, et nous ne voyons plus le moyen de signer des formulaires qui pour nous n'ont plus de sens (i). »
« C'est la prose qui vous tue, intervient un autre ; faites donc appel à l'héroïsme des jeunes, proposezleur hardiment sept ou dix ans de pauvreté, de célibat, d'obéissance ; semez l'enthousiasme et vous récolterez les vocations (2). »
« Permettez-moi, dit un quatrième, de vous indiquer les sept causes de l'état qui nous préoccupe (3)... » et la discussion continue...
Ils ont tous raison. Il semble pourtant qu'entre tant de causes, deux se détachent dont l'action est plus étendue, plus directe et plus efficace. Jusqu'ici le clergé anglican se recrutait d'autant plus facilement que les conditions de cette carrière étaient plus ondoyantes, ses obligations plus vagues, ses responsabilités moins bien définies. Or nous sommes, et l'anglicanisme lui-même, à l'heure des situations nettes. Il y a vingt ans, il n'était pas tout à fait nécessaire de formuler explicitement ses vues sur la divinité du Christ ; aujourd'hui, un incrédule pleinement conscient de sa vraie pensée hésitera fort avant de prendre les ordres et voilà, de ce chef, bon nombre de candidats écartés. L'autre cause est plus consolante pour ceux qui s'intéressent à l'avenir du christianisme en
(1) L'évêque de Winchester et le chanoine Scott Holland se refusent à reconnaître l'importance de ce facteur ; j'avoue ne pas pouvoir entrer dans leurs raisons.
(2) Saturday Review, 5 octobre 1901. D'ailleurs — et la constatation en est piquante — il ne s'agit pour l'auteur de cet article, que d'un héroïsme provisoire, for thc first seven or ten years. La même thèse est reprise ailleurs (Pilot, i5 février 1902), mais sans adoucissement de ce genre par le révérend Dolling qui a qualité, plus que personne, pour parler d'abnégation et de dévouement.
(3) Pilot, 19 octobre 1901.
Angleterre. Il y a moins de ministres parce qu'on se fait aujourd'hui du ministère une idée bien plus sévère, bien plus haute, bien plus parfaite qu'autrefois. Jadis la vie d'un clergyman, même excellent, différait à peine de celle d'un laïque, et les écoles les plus exigeantes ne lui demandaient, en outre d'une correction absolue et du respect de lui-même, qu'un certain air plus religieux que clérical, rien en un mot qui fût de nature à épouvanter un candidat honnête homme et à lui imposer, au seuil du presbytère, une longue et sérieuse réflexion. Tout cela est bien changé. Le High Churchmaii de maintenant se croit prêtre, au sens étroit et rigoureux du mot, et par une contagion inévitable, chez le Low Churchman lui-même, bien qu'il garde ses anciennes répugnances contre le sacerdotalisme, la conception du ministère ecclésiastique s'est transformée.
Ainsi de quelque côté que l'on vienne et à quelque parti qu'on appartienne, les vocations sont plus rares précisément parce qu'on reconnaît aujourd'hui plus que jamais la nécessité d'une vocation (i).
Ici, comme toujours, la meilleure façon de comprendre le présent est de regarder le passé. Comme tout ce qui vit, le clergé anglican a beaucoup évolué au cours du dernier siècle ; mais, comme tout ce qui est anglais, il a évolué lentement. Voici, fort à propos, un livre important qui nous permet de suivre cette évolution dans l'un des deux camps qui se partagent l'anglicanisme. Avec le doyen de Durham, William- Charles Lake, nous voyons la Haute Eglise aller paisiblement de Keble et de Pusey jusqu'à lord Halifax. Le spectacle en vaut la peine, et alors même qu'il ne résumerait pas cinquante ans d'histoire religieuse, nous trouverions encore quelque profit à admirer chez
(i) Ce qui complique singulièrement le problème, c'est qu'il est strictement resserré aux limites de l'Angleterre et de l'Eglise anglicane. En Irlande, — je ne parle évidemment pas du clergé catholique, — en ICcosse et dans les mille sectes anglaises, la diminution de vocations est moins sensible.
un homme sage et grave ce don si rare, fait de générosité, d'intelligence et de franchise, qui consiste à s'adapter au progrès intérieur d'une idée que l'on croit juste, et à suivre de toute l'âme les conséquences de cette idée.
Avouons-le dès l'abord, W.-Ch. Lake est un homme de second plan, mais de tels hommes offrent souvent un intérêt non certes plus vif, mais plus direct que les initiateurs eux-mêmes. Pour ceux-ci, en effet, nous sommes tentés de ne pas les distinguer assez de l'idée qui s'est incarnée en eux et qui pourtant est bien loin de les définir. L'homme risque de nous retenir par ce qu'il a précisément d'original et d'incommunicable, par cet ensemble de dons singuliers qui lui auraient attiré des imitateurs et des disciples sur toutes les routes où il lui aurait plu de marcher. Cela est vrai, en particulier, du mouvement religieux qui, depuis soixante-dix ans, travaille l'Eglise d'Angleterre. Il est tout entier dans Newman, mais Newman est autre chose que le mouvement d'Oxford. Charles Lake, au contraire, son disciple, ne nous distraira en aucune façon de notre étude, et comme le disait un critique, « en lui on peut suivre les changements qui ont affecté la vie religieuse d'une portion si considérable du pays (i) ».
Il a été élevé en pleine légende, ou, pour parler plus exactement, lui et le groupe de ses condisciples ont travaillé de toute l'ardeur de leurs jeunes années à la formation d'une légende qui devait consacrer à tout jamais dans l'histoire religieuse d'Angleterre le grand nom du docteur Arnold (2). Quand je parle ici de légende, je n'entends diminuer en rien la gloire du
(1) The Academy, 25 janvier 1901. — Lake, né en 1817, a été nommé doyen de Durham en 1869, a pris sa retraite en 1894, et est mort en 1897.
(2) Sur Arnold, cf. un article très important de M. Dimnet. (Revue du Clergé français, 1" janvier 1900.)
réformateur de Rugby, mais je veux seulement marquer comment se forma autour d'Arnold cette atmosphère d'admiration enthousiaste, de poétique dévouement et de ferveur conquérante, en dehors de laquelle un homme, si méritant qu'il soit, ne peut devenir un héros. Chose vraiment remarquable, il a suffi d'une douzaine d'enfants pour immortaliser la trop courte carrière de l'un des plus fameux éducateurs de ce siècle. Le prestige exercé par lui n'avait pas été soudain. Arnold était headmaster déjà depuis deux ou trois ans et Rugby ressemblait encore, à peu près, comme les autres public schools, à une « caverne de brigands (i) ». Mais pendant que les amis de Tom Brown méditaient quelque nouvelle sottise, un petit homme se promenait gravement, entouré de quelques camarades, dans les vastes cours. Il s'appelait Arthur Stanley et commençait de façon précoce ce métier de charmeur qu'il devait exercer toute sa vie.
C'était un de ces gentils enfants, d'apparence un peu féminine et qui semblent n'avoir jamais subi que l'influence maternelle. « Il n'y avait aucun jeu dont il sût les règles, nous raconte soixante ans plus tard un contemporain encore indigné, il ne savait pas même lancer une balle aussi bien qu'une petite fille, et quant à sauter (2) !... » Rien en lui d'ailleurs de sentimental, ni même, à proprement parler, de tendre. Il n'eut peutêtre dans toute sa vie qu'une seule vraie passion, celle qui l'attacha pour toujours au docteur Arnold. A peine arrivé au collège, il avait été, en effet, conquis par l'intensité de vie que révélaient les moindres paroles de cet homme extraordinaire. L'élite de ses condisciples, Lake, Vaughan et quelques autres, commençait aussi, sans doute, à être subjuguée* mais sans avoir conscience encore de la séduction grandissante. Stan-
(0 Arnold, Servions, t. V, p. 74. Il suffit de se rappeler Tom Brown pour voir que le mot n'est pas si fort qu'il le paraît.
(2) Article dans les Good zn.'ords, octobre 1895, reproduit en partie dans les Mcniorials de Lake, p. 4.
ley les aida à démêler plus vite ce qui se passait en eux, et bientôt, pour celte poignée de fidèles, Arnold devenait le véritable héros, ou, comme dit encore W. Lake, le « premier amour ».
Ce bon doyen Lake a quelque peine à pardonner à Stanley, son meilleur ami d'alors, les excès où les conduisait leur enthousiasme. La petite bande passait toutes les récréations à deviser de choses sérieuses, a commenter la dernière classe du héros, son dernier sermon.
Le cricket avait été jusque-là mon meilleur ami, raconte-t-il mélancoliquement dans ses Mémoires, mais, une fois devenu l'intime de Stanley, il me fallut bien renoncer aux jeux. Presque toujours, lui, Charles Vaughan et moi nous passions nos temps libres à nous promener en causant, — grosse sottise que depuis je me suis souvent amèrement reprochée (i).
Lake se rappelait mieux encore, et avec une reconnaissance sans bornes, ce qu'il devait à son maître.
Si on me demande, écrit-il, en quoi consistait la puissance éducatrice d'Arnold et ce qui en lui impressionnait le plus les enfants que nous étions alors, je dirai que tout venait de ce que nous sentions en lui véritablement un grand homme, d'une grande valeur morale unie à des qualités intellectuelles de premier ordre... Dès notre premier contact direct avec lui, nous comprenions que nous avions affaire à un homme fortement religieux, à quelqu'un qui ne ressemblait à aucun de nos autres maîtres et qui voulait notre bien passionnément. Je vois encore le jour où j'éprouvai cela pour la première fois. Dans la fifth Jorm (avant-dernière classe) j'avais été paresseux, et mon bon vieil original de professeur ne me cotait guère. Je n'avais vu Arnold de près qu'une fois et pour recevoir une forte punition. Quand je me présentais à mon examen de passage, j'avais de lui une peur terrible. L'examen fut convenable. Arnold me dit gravement : « Maintenant, Lake, je vois que vous pouvez bien faire si vous voulez, et je compte que vous voudrez. » Ces quelques mots m'ont changé de fond en comble et je n'ai plus été paresseux depuis (2).
Depuis le beau livre que Stanley a écrit sur Arnold, nous avons pris l'habitude de nous représenter le biographe comme l'héritier par excellence et le témoin de la doctrine de son maître. Lake proteste à maintes reprises, dans ses Mémoires, contre cette confusion et n'entend pas que son brillant camarade garde, pour ainsi parler, le monopole d'Arnold. La question est sérieuse. Il ne s'agit de rien moins, en effet, que de déterminer la vraie place d'Arnold dans l'histoire religieuse du siècle dernier. Oui ou non, les libéraux de YEglise large peuvent-ils se réclamer d'un pareil ancêtre ? Lake soutient expressément que non et ses raisons méritent d'être discutées.
Certes, quand Arnold entra en campagne pour relever cette Eglise anglicane qui lui paraissait mourir d'indifférence, de mondanité et de formalisme, il ne se donna pas le temps de réfléchir assez pour bien savoir où se cachait la source du mal. Pensant que non pas seulement la superstition, mais l'idée même de sacerdoce était pour l'anglicanisme un principe de ruine et de mort, il se lança à corps perdu contre cette idée et avec d'autant plus de violence qu'à ce moment même, Newman et ses amis d'Oxford prétendaient s'appuyer avant tout sur la « succession apostolique » pour leur œuvre de ré formation.
Endépitde mille différences entre la théologie assez rudimentaire d'Arnold et celle de Newman, nous n'avons aucune peine aujourd'hui à reconnaître chez ces deux leaders l'unité vivante d'une commune inspiration et d'un même esprit. Mais il allait arriver, cette fois encore, que les soldats d'une même cause laisseraient l'ennemi commun, pour s'attaquer réciproquement.
Comme Newman, Arnold combattait pour rendre à l'idée ô! Eglise son importance trop oubliée, et comme lui encore, et avant lui, il proposait courageusement aux anglicans les exemples de Rome.
Aucun homme sensé, avait-il écrit à cette époque où personne ne pouvait prévoir les futures conversions, aucun homme sensé ne met en doute les imperfections de la Réforme. Rome possède des institutions, des pratiques qu'il y aurait grand avantage à restaurer parmi nous. Le service quotidien, la communion fréquente, les souvenirs de la vocation du chrétien, constamment rappelés par les crucifix ou les oratoires au bord des routes, la commémoration des saints de tous les temps et de tous les pays... les ordres religieux, surtoutceux de femmes (i).
Ne dirait-on pas vraiment, comme le remarque Lake, que cette page a été écrite en 1896, par un ritualiste fervent.
Enfin et surtout — et c'est par là qu'il diffère radicalement du laHtudi?iaÎ7re — Arnold était le plus déterminé, le plus passionné des croyants. Il se peut qu'en bonne logique sa théologie manquât souvent de cohésion, mais il adhérait ardemment « aux grandes vérités surnaturelles du christianisme (2) ». Ne pas croire — dans le sens le plus étroit, le plus complet, le plus exclusif de ce mot — ne pas croire au Christ lui paraissait inconciliable avec l'intégrité absolue du caractère et il ne serait jamais arrivé à comprendre comment les libéraux avancés de V Eglise large peuvent se dire chrétiens.
Ce qui vient d'être dit sur l'enseignement d'Arnold nous donne une idée du petit bagage doctrinal que le jeune Ch. Lake apportait à Oxford, quand, en i835, il fut admis au collège de Balliol. Son âme, naturellement grave et religieuse, était devenue solidement chrétienne au contact d'Arnold, et sa pensée plus froide,
(1) Lake, p. i5. Cf. aussi une longue lettre au Guardian, p. 278-280. — Remarquons, toutefois, qu'Arnold aurait voulu délivrer les ordres religieux front the snare and sin of perpétuai vozvs.
(2) Cf. ibid., p. 280.
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plus calme et plus souple que celle de son maître, s'ouvrait toute grande aux doctrines et aux influences nouvelles qui pourraient corriger ou achever l'enseignement de Rugby. i835, Oxford, cette date et ce nom disent assez quelle doctrine allait s'offrir au jeune homme, quelle influence allait le saisir.
A Balliol, Lake retrouvait l'aimable petit collégien à qui il avait jadis sacrifié tant de parties de cricket. Stanley, le Utile Stan, comme on l'appelait alors, sans avoir beaucoup grandi, commençait à être une façon de personnage. C'est lui qui le conduisit aux sermons de Newman, sans se douter de l'effet que cette parole pourrait avoir sur son ami.
Newman est pour ainsi dire le fondateur de l'Eglise anglicane telle que nous la voyons aujourd'hui — écrira Lake plus de cinquante ans après, au lendemain de la mort du grand cardinal — c'est lui qui pendant douze ans a eu sur Oxford et sur l'Eglise d'Angleterre une influence que personne n'a égalée dans le passé et n'égalera dans l'avenir. C'est à ces douze années que nous sommes redevables des principes qui ont transformé notre Eglise et qui ne sont pas encore arrivés à leur plein développement (i).
Trop jeune et surtout trop timide pour prendre directement part à la campagne tractarienne, Lake s'abandonna, d'esprit et de cœur, à la direction des sermons de Saint-Mary's et il s'enrôla tacitement dans cette armée d'étudiants fervents et fidèles, dont souvent leur chef, timide lui aussi, ne savait pas même les noms. Essayant de réaliser dans le secret de la vie
(i) Guardian, 27 août 1890. — Plus tard, à propos d'une nouvelle biographie de Keble où l'on tendait à effacer un peu le rôle de Newman, Lake protesta dans le Church Times : « ...Je ne puis, en vérité, être surpris à la vue des efforts que l'on fait pour montrer que Newman n'a pas été, après tout, la leading force du mouvement. Mais enfin, l'histoire est l'histoire : et on ne saurait nier que l'esprit nouveau qui ébranla dès i833 l'anglicanisme, dont nous constatons aujourd'hui les effets et qui doit amener chez nous des modifications plus nombreuses encore et plus importantes peut-être — ne soit venu principalement de Newman. « (Cf. Afemorials, p. 3i2.)
intérieure les théories que d'autres adeptes plus en vue défendent par la plume et par la parole, de pareilles recrues sont la meilleure force d'un mouvement religieux. Elles le justifient, le modèrent, le contrôlent, et au moment où les clairvoyants prédisent la faillite de l'aventure, elles en préparent dans l'ombre le succès définitif.
Cette heure, l'heure des mauvais augures, venait de sonner pour le mouvement d'Oxford. Le leadei', découragé, s'était retiré à Littlemore, où seuls les intimes et les fidèles étaient admis. Ce fut le moment que l'ancien élève d'Arnold choisit pour se présenter à Newman. Il ne lui avait pas encore parlé, depuis cinq ou six ans qu'il était à Balliol. Elève d'Arnold, Littlemore, première visite, je relève toutes ces circonstances, parce qu'aucune d'elles n'était indifférente à l'extrême sensibilité de Newman. Quarante ans plus tard, il se rappelait encore cette démarche et il redisait sa gratitude avec une émotion toute fraîche :
Mon cher doyen de Durham, merci de votre sermon, si intéressant en lui-même et où vous parlez trop aimablement de moi. 11 me remet en mémoire votre première démarche d'expresse bienveillance envers moi, quand, à ma grande surprise, je vous aperçus devant ma porte, à Littlemore. Et cet autre mot de vous qui circulait alors au sujet des attaques de Golightly... C'était si différent de votre ami, le pauvre Stanley, qui, jusqu'à son dernier jour, n'a jamais eu, que je sache, un mot aimable pour moi (i)...
Après la conversion de Newman, il y eut comme un temps d'arrêt dans la vie religieuse d'Oxford. Les tractariens restés anglicans cachaient leur déception et leur tristesse, et de part et d'autre, lassé par de si
(i) Memorials, p. 259, 260. — La lettre est très importante et j'en donnerai plus bas l'autre moitié.
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longues et violentes controverses, on se tournait vers d'autres travaux. Agitée déjà au cours des années précédentes, la question des réformes universitaires commençait à absorber toutes les activités. Il était temps de secouer enfin le long sommeil de la plupart des collèges, de rajeunir les méthodes, de créer de nouvelles chaires, en un mot de renouveler par les Universités la vie scientifique et littéraire du pays.
Dans cette orientation nouvelle, les hommes de Balliol jouent un rôle prépondérant et acquièrent à leur collège une sorte d'hégémonie intellectuelle qu'il devait conserver jusqu'à nos jours. W. Ch. Lake était de cette élite. Habile et brillant debater, scholar élégant, esprit sûr et sensé, il se spécialisait dès lors dans les choses de l'éducation, recevait du gouvernement différentes missions pédagogiques (i) et entrait dans les commissions qui préparaient alors la réorganisation de l'enseignement secondaire. Peu s'en fallut même qu'il ne fût mis à la tète de Rubgy, lorsque le successeur d'Arnold, Tait, fut nommé évêque de Londres. Ayant échoué dans cette candidature, Lake obtint une petite cure de village et, comme tant d'autres grands dignitaires anglicans, il passa plusieurs années dans ces modestes fonctions. C'est là qu'en 1869 son ami Gladstone vint le chercher pour ie nommer doyen du Chapitre et recteur de l'Université de Durham.
Cependant d'étranges événements se préparaient. Le mouvement de renaissance religieuse et de réforme ecclésiastique lancé par Newman et proscrit de l'Université par les évêques, se formait peu à peu dans quelques paroisses isolées et allait bientôt, sous le nom de ritualisme, commencer une révolution dont le dix-neuvième siècle ne devait pas voir la fin (2). Déjà
(1) C'est ainsi qu'il fut envoyé en France pour y étudier l'organisation des écoles militaires.
(2) Sur les Origines nczvmanicnnes du ritualisme . Cf. ces mots de Y Apologie de Newman : « I considered. . . that the Anglican Church must hâve a cérémonial, a ritual and a fulness of doctrine and dévotion which it had not at présent. »
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l'on pouvait presque prévoir les conséquences désastreuses de l'insigne maladresse des évoques : d'une part, il n'y aurait plus à Oxford de forces suffisantes pour arrêter ou retarder la laïcisation imminente ; d'autre part, on donnait au mouvement qu'on voulait arrêter une puissance nouvelle, en le contraignant à multiplier les centres de son action et à se mettre en contact avec les masses populaires et la petite bourgeoisie. L'Eglise anglicane est encore malade des suites de cette double imprudence, elle ne s'en remettra peut-être jamais.
Je n'ai pas à raconter ici les premières aventures du ritualisme, la soudaine réapparition des cérémonies romaines dans des églises anglicanes, l'enthousiasme et la colère des foules, l'affolement des évêques, la résistance inutile des faiseurs de lois, l'emprisonnement de plusieurs membres du jeune clergé, la victoire définitive du culte et des ministres persécutés, M. Thureau-Dangin achève, à l'heure même, cette histoire. Nul ne l'écrira comme lui. Ce qui est de mon sujet est de noter les impressions de la fraction la plus vivante de la Haute Eglise en face de ces innovations et de suivre, dans leur ralliement insensible au ritualisme, les tractariens de la première heure restés fidèles à Newman,
Il y eut d'abord chez eux un peu de surprise et presque de la gêne. Je le vois moins aux protestations embrouillées de Pusey qu'à une petite ligne de R. Church, le futur doyen de Saint-Paul. Celui-ci rencontre pour la première fois le jeune groupe ritualiste, Mackonochie, Lowder et les autres aux funérailles de Keble (1860). Ces hommes, d'une culture assez ordinaire et qui, la veille encore, étaient mêlés, pour des questions de rituel, à des bagarres populaires, n'excitent manifestement chez cet Oxfordman raffiné qu'une sympathie de raison. «Il y avait là, dit-il, un bizarre mélange d'anciens convertis et de nouveaux : Mackonochie, Lowder et autres de cette espèce, excellents garçons, mais qui tout de même avaient l'air un peu bien noir. »
Remarquez ce demi-embarras des mains qui se rapprochent, l'inquiétude de ces hommes qui se savent amis et qui ont de la peine à se reconnaître, c'est un indice de la lente évolution du «clergyman» vers un type moins insulaire et une preuve que les idées de Newman sur le sacerdoce ont fait du chemin depuis vingt ans.
Grave, un peu solennel et très vieille école, Lake partageait sur ce point — comme sur les autres d'ailleurs — les impressions de son ami (i). Pas plus que Church, il n'était alors et ne serait jamais à proprement parler un ritualiste. Encore moins devaitil donner dans certaines exagérations et puérilités du parti. Il gardait des usages du passé tout ce qui pouvait se plier sans contresens aux exigences des idées nouvelles et, d'un autre côté, il ouvrait discrètement la porte aux innovations rituelles qui lui semblaient répondre, non certes à une fantaisie de collectionneur ou d'esthète, mais aux besoins nouveaux de la vie intérieure et à l'enrichissement progressif de la foi. Les circonstances allaient le mettre en état d'apporter à la cause persécutée un concours généreux et efficace. C'est le plus beau moment de sa vie.
Il était en effet l'ami de l'homme qui, en qualité d'évêque de Londres, puis bientôt comme primat de Canterbury, jouerait un des principaux rôles dans la campagne de défense et de résistance anglicane qui s'ouvrait contre les novateurs. Au temps déjà lointain de leur jeunesse universitaire, Tait et lui s'étaient liés d'une de ces bonnes amitiés anglaises qui nous paraissent froides parce qu'elles mettent des années à percer l'écorce du gentlema?i raide et timide, mais qui n'en sont pas moins pleines de robuste et affectueuse confiance, et qu'aucune divergence dans les idées n'entame jamais. Pour qui a été parfois témoin des petites manœuvres des arrivistes , il y a un vif plaisir à voir avec quelle liberté et simplicité d'allures, Lake,
(1) « We were ahvays entirely agreed in opinion. » Memorials, p. "ji. L'ÉVOLUTION DU CLERGÉ ANGLICAN 2
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encore simple curé de campagne, traite avec l'évêque nommé de Londres, que l'on sait très accrédité auprès du pouvoir et qui probablement ne s'arrêtera pas en si bon chemin.
Laissez-moi vous dire, lui écrit-il, que vos récentes et tristes épreuves, en ouvrant devant vous plus vastes les perspectives de la souffrance humaine, vous ont rendu plus apte à votre charge... L'esprit de tendresse et de sympathie a si grandement manqué à nos évêques anglais ! Je suis très sur que vous gouvernerez paternellement votre diocèse, que vous serez juste et bon pour tous les partis (i).
Quelques années plus tard, quand Tait sera nommé archevêque de Canterbury (1868), Lake ne lui tiendra pas un autre langage et lui rappellera les sentiments du fameux évêque Butler, qui disait autrefois, en refusant ce même poste : «Je suis trop faible pour porter le poids d'une église qui s'écroule (2). »
Ce ton de liberté s'accuse dans les lettres, parfois très amusantes, où Lake attirait l'attention de son ami sur des personnages très méritants et que leur modestie même laissait en dehors de la faveur des deux pouvoirs. Tait, qui était aussi peu high-chicrch que possible, tenait cependant beaucoup à avoir, sur les conflits de candidatures ecclésiastiques, l'impression de son ami.
J'attendais une lettre de vous — lui écrivait encore celui-ci au sujet d'une chaire d'Oxford vacante et d'un candidat qui, sur certains points, pouvait sembler insuffisant — je savais bien que vous mouriez du désir d'avoir mon avis sur la Regius ■proj essor shifi. Donc, tout bien pesé, moi, je choisirais un prunier alors même que la moitié de ses fruits ne serait que des prunelles. Mozley est un bûchetir, vraiment bon et sûr, et enfin! on ne rencontre pas un Mozley tous les jours. Evidem-
(1) Memorials, p. 194, iç5.
(2) Memorials, p. 212. — « Ile was too weak to bear the weight of a falling Church. » Pour l'historien de l'évolution de l'anglicanisme, ce mot, venu d'un tel homme, est important à retenir.
ment vous n'en avez jamais fait grand cas, — (quand donc pacc summa dixerim, avez- vous apprécié un homme de génie !) — mais Church et moi nous l'estimons fort (1).
En 1S7S, le premier il lance pour la succession prochaine de l'évêque de Durham, un de ces noms qui s'imposent et que pourtant les administrations risquent parfois d'oublier.
Quoi qu'il arrive, laissez-moi attirer votre attention sur Lightfoot. Il vous faudra bien l'avoir quelque jour : vous avez besoin de quelques savants au banc des évèques. Il touche à la cinquantaine et a déjà refusé une fois ou deux l'épiscopat. Verbum sat/ (2).
Qu'on veuille bien lire encore ce petit billet de Noël, que je ne sais par quelle fantaisie Lake écrivit en latin :
Pontife vénérable, très illustre et très cher... votre lettre m'a fait grand plaisir. Ma dernière lettre avait été courte, vous les aimez ainsi, et je me demandais si cette concision n'avait pas^ donné à certains mots un petit air d'impertinence qui aurait froissé vos oreilles habituées aux compliments des flatteurs: quod aures tuas obseqtientium blanditiis assuetas offendere -potuisset (3).
Tait était encore évoque de Londres quand le ritualisme, campé dans quelques-uns des quartiers pauvres de la capitale, commença à agiter l'opinion. La situation était difficile . L'évêque rendait j ustice au dévouement admirable de cette extrême droite de son clergé, mais, homme politique avant tout, il ne pouvait s'aventurer jusqu'à leur donner publiquement raison. L'émeute, cependant, grondait autour des paroisses « romanisantes » et de toutes parts la foule et le clergé, périodiquement affolés par l'ombre de « la grande enchanteresse » — c'est l'Eglise de Rome — deman-
(1) Mem )rials, p. 23o.
(2) Meuwriah, p. 239. Cf. aussi, p. 2.^9 : Laisser-moi vous recommander... Rawlinson... très capable... idées très justes des choses, c'està-dire, les vôtres et les miennes. »
(3) Mcmorials, p. 257. Noël, 1881.
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daient des mesures répressives. Arrivé dans cçs conjonctures au faîte des dignités anglicanes (1868), Tait ne montra ni plus d'indépendance, ni une intelligence plus clairvoyante de ce grand mouvement religieux, qui, à travers bien des imprudences et des enfantillages, ne cessait de progresser. Il fit passer en 1S74, à la Chambre des Lords, le Public Worship Régulation Act, mesure imprudente et dont quelques évoques allaient indignement abuser. Cependant, malgré tous ces actes de politique et de faiblesse, Tait penchait de plus en plus vers la modération et vers la paix. C'est que, de près ou de loin, Lake ne cessait pas de prendre énergiquement auprès de lui la défense des inculpés. N'ayant pu réussir à arrêter le bill de 1874, il essayait d'amener doucement l'archevêque à tenir cette mesure pour non avenue et à se joindre lui-même au mouvement.
Votre meilleur moyen d'avoir la paix, lui disait-il, en août 1878, est d'accepter le ritualisme. C'est de ce côté-là que souffle l'esprit religieux de notre époque et vous n'avez rien de mieux à faire que de vous préparer de différentes façons à développer la beauté des cérémonies du culte. Si vous ne vous y mettez pas, je ne vois, pour vous chef de l'Église, d'autre alternative que de vous rallier à la stagnation du statu quo, le pire des dangers pour une église. Il faut que vous avanciez, you must move, et aussi bien en religion qu'en politique, donner au peuple quelque chose qui le prenne...
Je crois qu'on peut faire beaucoup, quanquam in re difficili^ et je ne veux pas que vous passiez aux yeux de la postérité pour le grand homme qui a retardé le déluge, de façon à lui permettre de noyer plus complètement ses successeurs (1).
Un autre jour, craignant que l'archevêque ne donnât sa faveur à une machination antiritualiste qui essayait de faire supprimer les prières aux funérailles, Lake change de style et écrit au fils de Tait un assez macabre message.
(1) Memorials, p. 229.
Mon cher Crawfurd, faites-moi le plaisir de lire, à haute voix, ces vers à déjeuner ; ou, s'ils vous semblent trop funèbres, tout de suite après le service :