‹ L'évolution du clergé anglicanChapitre 3 sur 4 · UN ENTERREMENT SILENCIEUX · texte numérisé non relu

UN ENTERREMENT SILENCIEUX

On l'enterra silencieusement à la nuit tombante,

Sans prières ni hymnes de deuil, Selon le rite lugubre du sinistre John Knox,

Et à la flamme d'une chandelle d'un sou.

Son corps ne fut béni dans aucune abbaye ! A quoi bon ?

Et on ne le drapa dans aucune robe sacerdotale... Mais il fut conduit au lieu du repos

Vêtu d'un manteau de Genève (i).

Mais déjà, pour juger et condamner son œuvre, Tait n'avait plus besoin des conseils et des sollicitations de son ami. La lumière lui venait maintenant, abondante et cruelle, de la violence et du fanatisme où se laissaient aller les hommes de son propre parti. L'évêque de Manchester, Frazer, menait celte fougueuse avant garde et on allait voir une fois encore, comme au temps de Wesley et de Newraan, qu'il n'est pire danger pour l'Eglise anglicane que les évoques anglicans.

Manchester, écrivait en 1880 l'évêque d'Ely au doyen Lake, ne semble pas soupçonner le moins du monde qu'il vit et agit à un de ces moments critiques où les chefs d'une Eglise peuvent tout pour la renouveler ou pour la détruire, selon que oui ou non ils sauront tàter avec exactitude le pouls de leur temps et assouplir le mécanisme d'une loi rigide aux nécessités d'une époque de transition (2).

Il s'agissait bien de souplesse. L'imagination surexcitée de cet excellent homme lui représentait qu'il y allait de toute l'Eglise et que sa mission, à lui, était

(1) Ces vers sont la parodie d'une pièce qui est dans toutes les anthologies anglaises.

(2) Mentor tais, p. 249 .

non seulement de crier au feu plus fort que ses frères de l'épiscopat, mais d'isoler violemment le foyer incendiaire de tout contact avec le reste du bâtiment.

C'est à peine une métaphore, puisque — chose vraiment remarquable à la fin du dix-neuvième siècle — on put voir des ministres anglicans conduits en prison, sur la demande de leur évoque, pour contravention à la loi que quelques années plus tôt le primat d'Angleterre avait fait passer.

Lake, non content d'aller visiter les condamnés, les défendit généreusement dans la presse.

N'en déplaise, écrivait-il au Tintes, le 22 décembre 1880, n'en déplaise à un évêque de qui nous pensions être en droit d'attendre une vue plus large des choses, tout ritualisme n'est pas enfantillage. Le dévoûment et l'abnégation des leaders de ce parti auraient pu les préserver au moins de cette accusation. Pour n'en rien dire de plus, le ritualisme est la manifestation de l'ardente piété de ces hommes, et cette manifestation est chère à plusieurs des âmes les plus religieuses parmi nous...

On voit le progrès qu'ont fait dans sa vie intérieure des idées qui auraient étonné et gêné les premiers disciples de Newman. Lake se garde encore d'aller aussi loin que les ritualistes, mais il les comprend, il les approuve dans l'ensemble et il est de cœur avec eux.

Tant s'en faut que je sois moi-même gagné à toutes les pratiques des ritualistes extrêmes. Plusieurs de ces pratiques ne sont à mes yeux qu'une faible imitation de l'Eglise de Rome, mais nous devons beaucoup à ce mouvement...

On dira que l'Eglise doit couper court à toute divergence qui tend à un schisme ; mais, je vous le demande, y a-t-il jamais eu dans l'anglicanisme (et je pourrais ajouter, dans l'Eglise de Rome) un mouvement de réforme qui, pour un temps, n'ait pas paru tendre au schisme. Dans l'Eglise romaine, l'introduction de chaque nouveau grand ordre religieux semblait toujours dangereuse. On ne les accepta jamais qu'avec beaucoup d'hésitation, et une fois cordialement acceptés, ils sont devenus les plus solides soutiens de l'Eglise. Je sais que

la politique de notre Eglise a toujours été différente. Elle a rejeté de son sein les enthousiastes irréguliers, chassé les premiers puritains, chassé Baxter, chassé les Wesleyens, et enfin elle n'a pas eu de cesse que le Dr Newman ne l'ait quittée. L'expérience ne nous a donc rien appris (i).

Un peu traînant et lourd quand il écrit de longue haleine, Lake, se montre avec tous ses avantages dans les controverses de presse. Toujours digne et mesuré, il écrit cependant alors avec une demi- vivacité et une ferveur qui mettent plus en relief la hauteur de ses vues et la généreuse indépendance de son caractère. Le Guardiaii, habituellement si modéré d'allure, ayant parlé avec un excès de bienveillance d'un synode antiritualiste imaginé par l'évêque de Manchester, le doyen de Durham envoya au journal la lettre suivante. Je la cite presque en entier à cause des renseignements nombreux et précis qu'elle renferme pour nous :

Il y avait jadis un Guardian qui, pendant quelque vingt ans, soutenait tous ceux qui essayaient de donner un ton plus élevé à la doctrine et aux cérémonies de l'Eglise anglicane. Hélas ! nous avons tous vieilli depuis. Est-ce lui ou moi qui avons changé, je ne sais ; mais, sous sa figure nouvelle, j'ai quelque peine à reconnaître mon vieil ami.

Le voici, en effet, favorable à un évèque anglais qui se trouve dans une situation fâcheuse, puisque enfin il a sinon procuré, du moins permis l'emprisonnement d'un prêtre zélé et pieux.

Or, Monsieur, en ce qui concerne l'acte le plus important du culte, je veux dire la célébration de la sainte eucharistie, l'Eglise d'Angleterre n'avait pratiquement jusqu'ici aucun rituel. Qui a changé tout cela ? Qui a habitué les anglicans à regarder l'eucharistie comme la plus auguste fonction de l'Eglise ? Les ritualistes plus que personne, et c'est parce que l'évêque Frazer et d'autres, insensibles à ce progrès, auraient mieux aimé laisser au service anglican son ancienne insignifiance, que nous désapprouvons hautement leurs attaques contre

ceux qui ont été — même au prix de quelques exagérations — les principaux instruments de cette grande renaissance.

Nous devons plus encore aux ritualistes. L'évèque de Manchester et d'autres avec lui impliquent toujours qu'ils sont, eux, les seuls « à lutter contre l'incrédulité » et à faire « la vraie besogne du temps présent ». Eh bien, je reconnais les services éminents rendus par l'évèque, mais je suis convaincu que lorsqu'il dédaigne les autres moyens d'apostolat, il est dans une illusion complète. La plus belle série de conférences sur le « Déisme » ou 1' « Agnosticisme » est bien moins efficace dans la lutte contre l'infidélité, que les essais d'évangélisation des foules semi-païennes de nos grandes villes,. Qui a tenté cela ? La fraction la plus enthousiaste de la Hatite Eglise... et à ces gens-là de telles cérémonies sont précieuses, source de courage et de réconfort. Les évêques de Manchester et de Liverpool peuvent se permettre de traiter avec mépris les secours que ces apôtres de l'Evangile puisent dans les cérémonies de l'Eglise, mais on me permettra peutêtre à moi aussi de douter que cette « belle simplicité protestante » soit vraiment apte à élever et évangéliser les masses, et à suffire aux besoins des âmes vraiment religieuses. Qu'il s'agisse de choses naturelles ou surnaturelles, le cœur humain n'aime ni le froid ni l'ennui, et l'évèque de Manchester regrettera peut-être un jour d'avoir fait tant d'efforts pour entraver les tentatives qui auraient voulu mettre dans le culte public de son diocèse plus de beauté et de vie (i).

Amenée à cette crise d'injustice, de violence et de ridicule, la querelle allait, par une réaction nécessaire, s'apaiser. Le parti ritualiste, grandi et fortifié par cette apparente défaite, allait se développer dans l'ombre, et poursuivre, avec patience et ténacité, sa politique conquérante. J'ai noté avec quelque longueur le rôle joué par Lake dans cette première phase, moins à cause de l'importance ou de l'efficacité de ce rôle, que parce que c'était là une occasion excellente de suivre chez un esprit modéré la marche incessante d'un même mouvement religieux. Sans rompre aucunement la belle unité active et progressive de sa vie,

(i) Guardian^ 5 décembre 1881. Cf. Memorials, p. 253-256.

d'autres soucis, vers ce temps-là, l'absorbaient davantage. Ce n'est pas ici le moment de le suivre, soit lorsqu'il intéresse toute l'Angleterre à la reslauration de la cathédrale de Durham, soit lorsqu'il étend et transforme l'Université, dont il est le chef. Nous voulions voir le type du clergyman, du haut dignitaire anglican, au point où l'on conduit la double influence de la formation universitaire et du mouvement d'Oxford. Il me semble que le voici.

Lake en est l'exacte image. En le regardant vivre, nous voyons un type nouveau de clergyman s'ébaucher et arriver en quelques années à un rare degré d'excellence. Chez lui, comme chez ses principaux collègues d'Oxford ou de Cambridge, nous voyons peu à peu se fondre cette majesté glaciale qui, chez les évêques, doyens ou chanoines d'autrefois, tenait lieu trop souvent de science et de vertu. A l'ancienne raideur succède un grand air de vraie noblesse, une dignité simple, légèrement contrainte au premier abord par une inguérissable timidité, mais qui bientôt laisse paraître beaucoup de grave et accueillante bonté. Fierté et indépendance ont crû avec le mérite personnel. Jamais « loyalisme » ne fut plus sincère, jamais les primats de Cantorbéry ne furent écoutés avec plus de respectueuse déférence, et cependant jamais on ne résista avec plus de vigueur et de constance aux exigences tyranniques des deux pouvoirs (i).

La vie religieuse afllue partout, intense quelquefois, toujours sérieuse. L'ambition même, qui jadis ne songeait pas à se cacher, cède chez plusieurs au sens ravivé des responsabilités de l'épiscopat. Church, simple curé de village pendant des années, refuse le siège primatial, et Lightfoot n'accepte Durham qu'après des hésitations infinies. Tout cela, au dire des anglicans eux-mêmes et, entre autres, de W.-Ch. Lake, de près

(i) Liddon écrivait à Lake, à propos de l'évi-que Wilberforce : « What a contrast to the commmi type af di'gttified icicle that one has so often seen on an episcopal throne. » Me mariais, p. 194, 190.

ou de loin, tout cela vient de Newman. En même temps, la plupart de ces hommes gardent l'empreinte d'Oxford et de Cambridge. Distinction d'esprit et de style, élégance de paroles, science solide chez un grand nombre et chez les autres ces clartés de tout que donne la formation universitaire, ils comptent, ils marquent à des titres divers dans la vie littéraire et scientifique de leurs temps. Leur caractère propre, leur définition est dans la rencontre de ces deux courants d'influences, dans la consécration de la plus haute culture humaine à une cause qui n'est pas de la terre et que tout le monde ne comprend pas. Homme d'église, homme du monde, homme de lettres, il semble, en vérité, qu'à ce moment de son histoire, le haut dignitaire anglican ait donné toute sa mesure et touche à ce point de perfection qu'on ne peut dépasser sans sortir en quelque façon de sa nature ou sans prendre le chemin de la décadence.

A Dieu ne plaise que je parle ici de décadence, mais avec la fin du dix-neuvième siècle, la transformation du clergé anglican s'accuse chaque jour plus rapide et plus profonde. On éprouve un mélancolique plaisir à écouter ces vieux doyens qui d'une cathédrale à l'autre se confient leurs doléances, ou doucement résignées sur leur propre vie qui s'échappe, ou défiantes en vue des modernités qui percent de toutes parts.

Mon vieil ami, très, très cher, écrit à Lake le doyen de Llandaff en mai 1897, je ne puis pas dire que la fin soit très proche, mais je suis de plus en plus maigre et faible. Je me lève, je descends, mais je ne suis bien et tranquille que dans mon lit.

Lassitude, somnolence, manque d'appétit, tout me dit que ce misérable corps s'en va. Pas d'illusion possible. Ma meilleure demi-heure est la première du jour, quand, encore au lit,

j'essaye d'entrer dans la chambre de mon âme et de prier mon Père qui est là, au plus profond. J'espère et je sens parfois qu'il m'entend.

Je lis le journal, du moins en diagonale, et quelque biographie. J'espère que ce n'est pas un péché que de prendre encore plaisir au monde que je quitte... Vos lettres si belles me seront chères jusqu'à la fin.

Mon bon vieil ami, lui écrivait deux ans plus tôt le doyen Goulburn, un de ses camarades de Balliol, c'est curieux que nous ayons eu tous deux la même pensée ; moi aussi, je me mets à ravauder mes vieux sermons pour les publier. C'est chez moi une forte conviction que la moitié des erreurs contemporaines sur la personne du Christ remonte à des erreurs fondamentales sur la personne même de Dieu. Et donc j'ai vite conclu qu'il fallait aborder avant tout le sujet de la personnalité divine.

Dur sujet, à le traiter philosophiquement, et très au-dessus de mes forces... J'ai fait venir les Bamptoii Lectures de Illing-worth, pour mettre un peu de jour dans mes ténèbres. Très fort, mais que c'est difficile à comprendre ! Vous iriez beaucoup plus vite, vous qui avez une bien meilleure tète que moi. Et puis j'y trouve en deux ou trois endroits l'empreinte très nette du pied fourchu. Il dit, verset 9, expressément que plusieurs prophéties de l'Ancien Testament n'ont pas été et ne seront jamais réalisées, lesquelles ? ce maudit rationalisme pousse partout à Oxford, dans l'affreux temps où nous sommes (1)...

Autant et plus que cette invasion de l'esprit critique, la laïcisation progressive des universités inquiétait depuis de longues années les amis de l'Eglise anglicane. Un petit mot du sage Lightfoot à Lake nous met au courant de cette inquiétude. Un chanoine de Durham venait de mourir, et l'évêque se trouvait embarrassé pour lui trouver un successeur.

Les trois conditions, haute culture grecque, don d'enseigner, aptitudes canonicales, se rencontrent difficilement en un même homme aujourd'hui où si peu d'hommes distingués entrent dans les ordres (2).

1 La lettre est de janvier 1895.

(2) Mcmorials, p. 296.

Lake lui-môme, optimiste pourtant, se lamentait de voir presque rompue cette alliance entre l'Université et l'Eglise.

Que nous sommes pauvres, disait-il, en hommes cultivés !

et il suppliait ses amis moins tolérants et moins avisés de ne pas repousser, en dépit de quelques hardiesses de pensée et de critique, le jeune clergyman en qui il reconnaissait l'héritier direct d'une partie de l'héritage newmanien :

C'est pourquoi je vous conjure d'empêcher qu'on attaque Gore. Parmi ceux qui sont en chemin vers le premier rang, il me paraît être seul capable de diriger la pensée religieuse.

N'aimez-vous pas ce vieillard qui ne se contente pas de gémir avec les derniers survivants de l'âge d'or, mais qui, généreusement, intelligemment, défend ainsi parmi les hommes nouveaux ceux qui promettent de conserver à travers des modifications plus ou moins profondes les traditions du passé ? D'ailleurs, ni Lake, ni ses vieux amis ne se trompent, et ils pourraient à bon droit redire sur eux-mêmes la plainte d'Arthur :

For now I see the true old times are dead, When every morning brought a noble chance And every chance brought out a noble knight... But now the whole Round Table is dissolved And the days darken round me, and the years Among new men, strange faces, other minds(i).

En effet, quelque chose allait disparaître avec ces vieillards : le type du haut dignitaire anglican tel que

(2) The passing of Arthur. — Car, je le vois bien, le vieux temps est mort, ce beau temps où chaque matin apportait une nouvelle aventure, où chaque aventure nouvelle trouvait un bon chevalier... Maintenant plus rien ne reste de la Table-Ronde et la nuit s'épaissit autour de moi, parmi des hommes nouveaux, des visages étranges et des esprits inconnus.

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nous le contemplions tantôt dans sa distinction sereine. JVezu men, strange faces , other minds . Des hommes nouveaux arrivaient, recrutés de moins en moins dans les milieux académiques et qui, par conséquent, diffèrent moins du clergé catholique et des ministres dissenters ; des esprits qui, d'un côté, moins humanisés par la culture universitaire, iront plus vite et plus impitoyablement au bout des analyses dissolvantes, et qui, de l'autre, s'adonneront aux choses religieuses avec une étroitesse plus grande ; des âmes enfin qui, si elles évitent le scepticisme, se montreront peut-être plus pleinement religieuses, plus pratiquement convaincues de l'opposition entre l'Evangile et le monde, entre la douceur de vivre et les austérités de l'esprit chrétien. L'histoire nous apprendra si cette transformation, une fois accomplie, aura été utile ou non à la conservation et au développement de l'anglicanisme. Je n'avais ici qu'à montrer chez le vieux doyen de Durham l'intelligence de cette nouvelle phase d'évolution et l'effort généreux pour s'y adapter autant que possible, tout en restant fidèle aux habitudes et aux doctrines d'autrefois .

Nous sommes sans doute de pauvres diables, écrivait-il un jour, nous autres qui essayons d'être à la fois libéraux et orthodoxes, car aucun parti ne se souciera de nous défendre. Néanmoins gardons cette ligne : c'est la plus nécessaire en ce temps-ci (i).

Oui, la plus nécessaire et la plus efficace, et la seule qui assure et consacre les vrais progrès. Car Lake est avant tout pour le progrès.

Je pense, disait-il une autre fois, quand on parlait du choix de Temple pour l'évèché de Londres, je pense que le choix ne serait pas mauvais. Ou il ira de l'avant lui-même, ou, ce qui est peut-être aujourd'hui le principal mérite d'un évèque, il laissera les autres aller de l'avant (2).

(2) P. 307. — a One of the main requirements for a Bishop in thés e days. »

3o l'évolution

Lui, plus il allait et plus il se rapprochait desritualistes. Chose intéressante, Newman, resté son ami, l'encourageait dans ce sens.

Voilà qui ne vous paraîtra pas très logique, lui écrivait le cardinal, mais je me réjouis de voir votre parole au service de YEnglish Church Union. J'éprouve beaucoup de sympathie pour les ritualistes, I feel great sympathy with the rilualists, car je sais les principes élevés qui les inspirent, le grand succès de leur zèle et aussi l'injustice et l'indignité de la campagne menée contre eux. A tous ces titres, je me plais à croire que leur seconde génération verra le triomphe, à moins que, comme en vérité je l'espère et suis porté à le croire, cette seconde génération ne devienne catholique.

Il leur manque une base intellectuelle comme celle que les Evangelicals admettent et qui pratiquement leur suffit. Ceuxci disent : « Je ne sais qu'une chose : j'étais aveugle et maintenant je vois. » A quoi les ritualistes s'accrochent-ils (i) ?

De son côté, Lake croyait, dans une bonne foi parfaite, que le meilleur moyen d'arrêter les progrès de Rome était de donner libre cours au ritualisrne.

On ne m'ôtera pas de l'idée, écrivait-il, que si Newman avait vécu de nosjours, il n'aurait jamais passé à l'Eglise de Rome (2).

Ce n'est pas qu'il y eût dans ce noble cœur la moindre amertume envers cette puissante rivale. Personne peut-être, parmi les anciens tractariens, n'a parlé du catholicisme romain avec plus de respect et de sympathie. Un des grands soucis des dernières années de sa vie fut d'empêcher de tout son pouvoir la propagande schismatique que certains évoques anglicans essayaient d'organiser en Espagne, en Portugal et même en Italie. Il criait bien haut sa répugnance pour ces attaques mesquines et profitait de chaque occasion pour redire sa tendresse, warm feelings, envers

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l'Eglise qui a eu dans le passé l'évêque Fisher et Thomas Morus, dans le présent Lacordaire et le cardinal Newman (i).

Ainsi, peu à peu, il touchait à l'extrême droite ritualiste.

Je ne vois presque personne, écrivait-il en 1894 à Lord Halifax, avec qui je me sente en plus complète sympathie qu'avec vous (2).

Ce témoignage est d'une importance capitale, si l'on se rappelle que Lake l'a successivement rendu à son maître Arnold, à Newman et au doyen Church. Certes, Church lui-même, s'il eût vécu assez longtemps pour assister aux derniers progrès du ritualisme, n'aurait jamais écrit cette phrase. Mais Church, si grand qu'il soit et précisément parce qu'il mêle une personnalité plus originale et plus haute aux idées qu'il a reçues de Newman, Church ne représente pas aussi parfaitement leur exacte évolution. Avec Lake, au contraire l'idée et l'idée seule avance et se transforme devant nous, dans cette marche impersonnelle, insensible et conquérante. On voit quel long chemin elle a parcouru (3).

Le 1 5 juillet 1S96, moins d'un an avant sa mort, Lake, qui depuis deux ans avait quitté Durham, vint à Londres, et, sur le seuil de la belle église de l'Oratoire, à côté de Lord Halifax, il rendit un solennel hommage au cardinal Newman, dont on inaugurait la statue. Après la cérémonie, le bon vieillard se rendit en voiture chez le doyen de Westminster, où les rares survivants des anciens jours de Rugby s'étaient réunis en vue de faire élever dans l'abbaye un monument à la mémoire d'Arnold. Cette journée résume et symbolise toute la vie du doyen Lake et une bonne partie

(3) J'ai montré ailleurs (Newman: Ess*i de biographie psychologique.}. comment cette idée est loin de résumer tout l'héritage Newmanien ; mais elle en fait sûrement partie.

de l'évolution de l'anglicanisme pendant la période la plus vivante de son histoire.

On dit souvent que les Anglais manquent de logique et l'on dit bien, si l'on veut parler de logique abstraite et raisonnante : nul n'excelle comme eux à concilier les extrêmes et à percer paisiblement de petits sentiers entre les deux termes du dilemme le plus rigoureux. Mais ils n'en sont pour autant que plus capables de rendre par leur vie témoignage à la logique profonde des choses, à la marche nécessaire des idées. Nous autres Français, nous ne pouvons pas nous résigner à tant de lenteurs et nous ne concevons pas que des amis de Renan, qu'un Stanley et un Jowett continuent à prêcher dans l'abbaye de Westminster et dans la chapelle de Balliol. Nous ne prenons pas garde qu'au moment même où leur belle sérénité nous scandalise, leurs disciples immédiats commencent à tirer les conséquences logiques des leçons et des exemples qu'ils ont reçus. Stanley officie à Westminster, mais déjà tel de ses élèves, Green par exemple, ne se sent plus le droit de rester curé de village, ni même simple bibliothécaire de Lambeth, et depuis Green, le mouvement de laïcisation à Oxford et à Cambridge ne s'arrête plus.

Ainsi dans l'autre camp, dans cette High Church qui tend de plus en plus à représenter la vraie Eglise anglicane. Quand Newman quitte l'anglicanisme, catholiques et protestants harcèlent également ses disciples qui, sans croire devoir suivre son exemple, entendaient demeurer fidèles aux doctrines reçues de lui. « A d'autres les théories et les controverses, répondaient-ils d'une même façon, à ce double assaut, nous ne voulons pas raisonner, mais continuer à vivre : plus de sermons éloquents, plus de discussions sur les notes de l'Eglise idéale : un fait est constant : notre Eglise est vivante ; inférieure à d'autres ou leur égale, peu nous importe ; en elle et avec elle nous vivrons. »

Et ce parti ne manquait ni de sincérité ni de sagesse, puisque, en somme, la vie vraie ne trompe jamais.

Mais voici un résultat imprévu. Peu à peu, en eux et par eux, l'idéal anglican se transforme ; chaque progrès, chaque réforme nouvelle le rapproche davantage de l'idéal catholique, tant et si bien qu'à l'heure présente, on peut se demander si l'anglicanisme en tant qu'Eglise chrétienne indépendante et séparée de la catholicité, garde une raison d'être, un sens, une vraisemblance, de longues chances de vie. Quelle que soit la solution que l'avenir réserve à ces questions, l'historien futur de ce siècle devra faire un magnifique éloge de tantd'hommes vraiment admirables, curés de village, universitaires, doyens et évêques anglicans qui par leur fidélité patiente et généreuse aux inspirations de leur conscience et aux lumières grandissantes de leur doctrine, auront, sans le savoir, sans le vouloir, hâté l'heure d'une suprême défaite, plus glorieuse que la victoiie.

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