‹ L'évolution du commerce dans les diverses races humainesChapitre 101 sur 145 · III. L'évolution ço7nmerctale des Sémites · texte numérisé non relu

III. L'évolution ço7nmerctale des Sémites

J'ai tenu à rapprocher dans un même chapitre les Mésopotamiens et les Phéniciens après avoir précédemment confronté d'une manière analogue les Arabes et les Juifs. En embrassant aujourd'hui d un coup d'œil tous ces peuples sémitiques, il va nous être possible d'avoir sous les yeux comme un tableau général de l'évolution commerciale dans la race tout entière. Or, dans l'antiquité surtout, la race sémitique a été particulièrement adonnée au commerce, aux spéculations. Pourquoi ? Un type humain, un type de race, ne saurait naître avec la passion des échanges avantageux. Nous avons vu, que toutes les races ont eu leur âge précommercial. Il faut donc que ce goût du lucre soit chez les Sémites, le résultat des circonstances. En premier lieu, on doit placer l'habitat même de la race dans une région difficile à franchir, mais située entre l'Asie et l'Europe, pouvant servir de trait d'union ou de fossé de séparation entre l'Asie-Mineure, la Perse, l'Egypte. Mais cette marche de l'Arabie et de la Mésopotamie, jetée entre trois continents, il fallait la traverser; or, les caravanes marchandes, qui s'y hasardaient, ne pouvaient se passer de l'aide des Sémites nomades et elles en firent l'éducation commerciale, cela pendant des siècles,

LETOURNBAU

probablement même durant des milliers d'tonées. De nos jours encore, nous voyons les caravanes européennes travailler de la même manière à inculquer aux nègres d'Afrique la rapacité, la passion du gain, et même nous constatons que cette inoculation est aisée. Les Protosémites ont dû être soumis à un entraînement analogue et*nous avons même pu en observer Teffet peu moralisateur sur les Bédouins arabes. La Cbaldée et TAssyrie, tout en ayant subi dans le principe les mêmes influences, ont pourtant été retenues sur la pente par leurs occupations agricoles, devenues indispensables à une population dont elles accroissaient constamment la densité. Pourtant la constitution relativement prompte de la propriété individuelle dans leur sein a dû exciter vivement au négoce et à l'industrie marchande.

Mais les Phéniciens, campés d'abord sur le bas Euphrate, ne furent pas bridés au même degré par le frein agricole et, après leur émigration en Syrie, ils se trouvèrent e?intonnés sur une étroite langue de terre, où, pour vivre, ils n'eurent que deux ressources : d'abord la pêche tout juste capable de leur procurer une existence chiche, au jour le jour et le commerce avec tous ses riches aléas. Ce fut dans ce dernier qu'ils se jetèrent à corps perdu.

C'est, dans l'histoire du genre humain, un exemple unique que celui de la Phénicie. Non pas qu'il n'ait existé bien d'autres peuple? commerçants ; mais aucune nation n'a été, au même degré, absorbée corps et âme par le négoce. Dans d'autres contrées, l'industrie, le commerce, la navigation ont été des moyens fort goûtés de s'enrichir ; mais on n'y a point dépensé la totalité de ses forces vives. La Grèce, par exemple, tout en devenant commerçante, n'en a pas moins cultivé les arts esthétiques, la littérature, la science, la philosophie, à ce point qu'aujourd'hui, grâce au recul des siècles écoulés, nous oublions presque que les Hellènes ont été des commerçants habiles. Au contraire, le nom même de la Phénicie est devenu comme le symbole dn

LE GOMMERCB BEi MÉSOPOTAVIB Kf EN PHÉNICIE 387

commeree. Or, Texistence de la nalioa phénicienne et de ses colonies n'a pas été éphémère. Pendant bien des siècles, ses marchands et ses marins ont couru le monde pour vendre cher, acheter bon marché, à Toccasion prendre sans payer. La prospérité de Tyr et de Garthage, la prospérité matérielle, a été éclatante et le prophète Ezéchiel ne Ta pas exagérée dans la virulente objurgation, où il nous dépeint Tyr, comme l'entrepôt de toutes les richesses du monde antique : ^ Quand tes marchandises sortaient des flots, tu rassasiais des peuples immenses, tu enrichissais les rois de la terre, etc., etc. (I) ». Tyr, Sidon, Garthage ont, en effet, amassé d'énormes richesses. Les généraux de Garthage pouvaient payer avec des coupes d'argent la solde arriérée de leurs mercenaires et un millionnaire carthaginois dépensa 120 talents (750.000 francs) pour se donner la joie déporter une robe splendide (2). Oui, mais ces cités si opulentes n'ont légué au monde ni un livre, ni une œuvre d'art, ni une idée philosophique . Pourtant les Phéniciens ont rendu à Tliumanité quelques services intellectuels, mais ils l'ont fait inconsciemment. C'est uniquement pour faciliter leurs transactions commerciales, qu'ils ont simplifié et réduit en nombre les centaines de caractères alphabétiques, dont se servaient déjà les Egyptiens (3). S'ils s'occupèrent d'astronomie et d'arithmétique, ce fut afin de pouvoir naviguer, la nuit, avec plus de sécurité. Posidonius affirme quMls avaient observé le rapport des marées avec le cours de la lune ; mais ils l'observaient uniquement au point de vue pratique (4).

Quand les intérêts de leur commerce étaient en jeu, les Phéniciens n'avaient plus ni dignité, ni fierté, ni conscience.

(1) Ezéchiel, XXVII, XXVIII.

(2) Ghurch. Garthage, 125.

(3) Rawlinson. Phœnicia.

(4) Strabon. Liv. III, eh. III, par. 41. — L. XVI, ch. II, par. 24.

Très docilement les grandes villes de la Phénicie se soumirent aux Perses se ruant sur la Grèce, payèrent tribut et fournirent des flottes au Roi des rois (i). Sans hésitation, les Carthaginois coulaient à fond tout navire étranger qui naviguait dans leurs parages, en sedirigeant soit vers la Sardaîgne, soit vers les colonnes d'Hercule (2). Le courage ne leur manquait point ; leurs navigations hardies, la défense de Tyr contre Alexandre et celle de Carthage contre Rome, etc. , etc., le crient assez haut; mais ils aimaient mieux guerroyer en se servant de troupes mercenaires que de payer de leur personne, etc. En somme, le caractère phénicien, tel qu'il résulte de Thistôire, est celui d'un peuple très bien doué, auquel il manque seulement tout le côté noble de l'esprit et du cœur.

(1) Hérodote. VI, par. 114 et VIII, par. 85.

(2) Slrabon. L. XVII, eh. I. par. 19.

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