II. Les Phéniciens
Phénicie^ le pays des palmiers (Phénix) : ce nom seul fait déjà penser à une parenté-'avec l'Assyrie ; puisque les palmiers étaient à peu près la seule culture arboricole des Mésopotamiens, et en effet on s'accorde à considérer les Phéniciens comme une colonie sémitique, venue du Bas-^ Euphrate. Ces Protophéniciens auraient abandonné leur première résidence après un tremblement de terre, qui avait bouleversé leur pays. Mais, au terme de leur voyage^ ils arrivèrent dans une contrée déjà occupée et ne purent s'établir que sur le littoral où les retint d'ailleurs l'abondance du poisson. Le radical phénicien, d'où était tiré le nom de Sidon, veut en effet dire « poisson (2y ». Ce pays ne fut d'ailleurs^ pour, cette population de marchands navigateurs, qu'une floile de pied à terre et l'exiguité de ses dimensions nous surprend. La Phénicie, en effets n'était qu'une mince lan^ gue de terre, mesurant deux cent milles de longueur et en moyenne seize à dix sept milles de largeur(3). Encore cette
(1) Heeren. Loc. cit., 276-289.
(2) Rawlinson. Phœnicia,^i.
(3) Ràwlihson. Phoeriicia, 1-2.
372 i/évolution du commerce
bande était-elle divisée, partagée entre plusieurs villes indépendantes : Tyr, Sidon, Arad, qui avaient fondé d'un commun accord Tripoli (de Syrie) ; ce qui atteste Texistence entre elles d'un lien fédéral (1). Mais ces cités commerçantes, n'avaient que faire d'un vaste territoire : des ateliers, des comptoirs, des ports sûrs leur suffisaient. Or Tinstallation et la disposition des ports de Tyr, de Sidon, etc., étaient, pour l'époque, aussi parfaite que possible. Tyr, par exemple, avait deux ports, l'un au nord, l'autre au sud de l'île ; un canal traversant la côte reliait entre eux ces deux havres « aussi sûrs, dit un ancien, qu'une maison, dont les portes sont verrouillées » (2) et dont les expositions opposées offraient aux navires un accès facile par tous les vents. Sidon avait aussi un double port assez analogue à celui de Tyr et toutes les colonies phéniciennes furent avant tout maritimes.
Malheureusement nous ne connaissons pas assez la forme et la construction des navires, avec lesquels les Phéniciens accomplirent tant de voyages si aventureux et si étonnants pour leur époque. Sans doute, ces hardis marins introduisirent quelques progrès dans lart nautique ; mais ils ne le révolutionnèrent pas. D'après les dessins sommaires, que l'antiquité nous en a laissés, les premiers navires des Phéniciensn'élaient que des embarcations non pontées oudu moins incomplètement pontées. Plus tard, et l'invention leur en est attribuée, ils construisirent des birèmes, munies d'un pont, au-dessous duquel se tenaient les rameurs. Ces navires phéniciens étaient en même temps à voiles et à rames et parfois d'assez grande dimension. Comme tous les vaisseaux de Tantiquité, ils n avaient pas de véritable gouvernail ; deux longs avirons placés à l'arrière en tenaient
(1) Rawlinson. Phœniciaj oô.
(2) Voir les figures publiées par Rawlinson. Loc, cil,, '/3.
lieu. D'après les auteurs anciens, les Phéniciens auraient eu deux types de navires ; les uns « ronds » ; les autres « longs ». Par vaisseaux « ronds » faut-il entendre des barques de forme circulaire, comme celles dont on se servait sur l'Euphrate ou simplement de larges bâtiments de transport à poupe et proues arrondies ? Les vaisseaux « longs » étaient sans aucun doute des vaisseaux plus rapides, souvent des vaisseaux de combat munis d'un éperon sous-marin. Les dessins, qui nous en sont parvenus, n'indiquent pas des navires de fort tonnage (1). Au reste la navigation phénicienne paraît avoir été en général, sinon toujours, côtière. A la manière des Gréco-Romains, qui les ont sans doute imités, les marins de la Phénicie naviguaient seulement dans la belle saison et devaient autant que possible atterrir chaque soir (2). C'est surtout en audace et en persistance, qu'ils surpassèrent les marines concurrentes, notamment celle des Grecs. Commerçants jaloux et avides, ils s'efforçaient de faire le silence et la nuit sur leurs expéditions maritimes et leurs découvertes. On raconte, et, si l'histoire n'est pas vraie, elle est au moins symbolique, qu'un navire carthaginois, sur le point d'aborder aux îles Cassitérides, riches en étain, s'étant aperçu qu'un navire romain le suivait, fit à dessein fausse route et s'échoua lui-même pour amener la perte du bâtiment indiscret ; puis, s'étant allégé par le sacrifice d'une partie de sa cargaison, il réussit à se renflouer et à rentrer à Carthage, où le Sénat, approuvant hautement le stratagème, dédommagea de ses pertes le capitaine patriote (3).
Si les Phéniciens ne furent pas de très grands novateurs dans l'art de construire les navires, ils furent certainement les marins les plus habiles et les plus expérimentés de
(1) Rawlinson. Phœniciay 72-73-75.
(2) Heeren. Polit, et comm. des peuples antiques, t. II, 61.
(3) Strabon. L. III, ch. III, pai\ 11.
ifi '■ L É'VOLUTION DU C^MMKRGE
Vdntiquité. On rapporte qup Ptoiémée oa plutôt Marinus dé Tyr, son devancier, se servit d'un antique atlas tyrien. On sait que des navires phéniciens, ..frétés par le pharaon Néco ou Nécao, réussirent à effectuer le périple de TAfrique, etc. (!)•
Pour rindustne, qui alimentait leur commerce^ les Phéniciens n'ont, pas plus que dans Tart de construire des navires, fait des découvertes géniales ; ils ont imité, tout an plus perfectionné en certains points, les arts industriels de la Mésopotamie et de l'Egypte, en ^'assimilant des procédés <;onnus. Même ils commencèrent, au dire d'Hérodote, par trafiquer seulement avec les marchandises de l'Egypte et de l'Assyrie (Hérodote, I, par. 1). Longtemps d'ailleurs ils n eurent à fabriquer que pour l'exportation chez des peuples encore peu avancés, si Ton en excepte l'Assyrie et l'Egypte, ^t nous savons que ces conditions n'excitent pas au progrès industriel.
Pourtant l'industrie de luxe ne leur était pas étrangère. A diverses reprises, Homère vaote les coupes et les tissus de la Phénicie : « De tous mes trésors, dit Ménélas à Télémaque, de tous mes trésors enfermés dans ma demeure, je U donnerai le plus beau, ce kratère bien travaillé, d'argent massif et dont les bords sont enrichis d'or. C'est l'ouvrage d'Héphaistos, et Tillustre héros, roi des Sidoniens, me l'offrit, quand il me reçut dans sa demeure » (2). C'est aussi un vase sidonien, « surpassant en beauté tous les vases de la terre » qu'Achille offre en prix aux coureurs, alors qu'il célèbre des jeux funèbres pour son ami Patrocle (3). Hécube fait offrande à Minerve d'un péplos peint, ouvrage des femmes sidoniennes, « et il brillait comme une étœle (4). » De son
(!) Hérodote. IV, 42.
(2) Iliade, XXIII.
(3) .//l'acte,. XV. ..
(4) Iliade. VI.
LE GOMMERCe EN MÉSOPOTAMIE ET EN PHÉNICIE 37S
côté, la Bible énumère et décrit avec emphase les ouvrages d'airain exécatés par les Phéniciens pour le temple de Salomon, surtout les colonnes avec leurs chapitaux en forme de lys (1), A Tyr, à Sidon, on fabriquait des bracelets et colliers en or, en argent, garnis soit d'ambre, soit de pierres précieuses (2).
. Avec ri voire les artisans phéniciens savaient exécuter des ouvrages de marqueterie, etc., etc. — Leurs tisserands confectionnaient des étoffes renommées, surtout quand elles avaient été brodées à Sidon . Ces étoffes de luxe étaient faites d^une soie grossière, importée par les marchands de la Perse ; elles étaient parfois mélangées de lin ou de coton (3). — Mais c'était surtout par Thabileté de ses teintures, que rindustrie phénicienne était sans rivale. Toute l'antiquité admirait la beauté, Téclat de sa pourpre. Les coquillages, qui fournissaient ces nuances si estimées, le buccinum et le murex^ se trouvaient bien ailleurs qu'en Phénicie, notamment sur le littoral de la Sicile et du Péloponèse (4); mais les Phéniciens savaient mieux les utiliser. Us appliquaient, séparément et en les superposant, d'abord la pourpre sombre du mwrea7,puis la pourpre plus claire du buccinum. Ils n'ignoraient pas non plus lusage de ce qu'on appelle en teinture les mordants et un sel alcalin, extrait fixe d'uneplantequipoussait sur le littoral crétois, leur servait à fixer les couleurs sur l'étoffe (5).Aussi la ville de Tyr était-elle remplie de teintureries,au pointmême que les étrangers s'en trouvaient incommodés. (Strabon. L. xvi. Ch. u. par. 22). il faut probablement faire honneur à l'Egypte ancienne de Tjinyention du verre; puisque pendant bien longtemps Tan-
(1) I. Rois., ch. VII.
(2) Odyssée, XV. — Pausanias. IX, 41 .
(3) Rawlinson. Phœnicia, 285.
(4) Heeren. Loc. cit., II,. 97.
(5) Rawlinson. P/iâ?nicîâ, 279-280.
tiquité a cru que la terre des Pharaons possédait, seule, une terre vitrifiable (1) ; mais les Tyriens découvrirent aussi que leurs dunes étaient composées d'un sable vitrifiable (hyalitis). Seulement il fallait savoir traiter industriellement ce sable ; c'est pourquoi Strabon rapporte gravement qu'il ne devenait fusible qu'à Sidon (2) . Sans doute parce que, seuls, les Egyptiens exceptés, les Sidoniens savaient le traiter par les bases nécessaires. En effet l'industrie du verre était particulière aux Sidoniens, comme celle des tissus et teintures l'était aux Tyriens. Ils savaient, par exemple, transformer en miroir un plateau de verre, en fixant sur une de ses faces un revêtement métallique (3).
Dans cette énumération, forcément très sommaire, des industries phéniciennes, je ne saurais pourtant oublier l'architecture. Tout d'abord, les Tyriens, confinés dans une Ile de très petite dimension, avaient dû gagner en hauteur ce qui leur manquait en surface et, en dépit des tremblements de terre, ils construisaient des maisons très élevées, sûrement à plusieurs étages et qui étonnaient les anciens (4).Mais c'était surtout leurs grands monuments ainsi que ceux des Syriens, qui avaient un caractère tout particulier, celui du mégaUthisme, trait qui leur fut d'ailleurs commun avec les Egyptiens. Ainsi les blocs taillés, employés à la construction des murs de Gabeil, d'Aradus, de Baalbeck ou dans les substructions du temple de Jérusalem, etc., sont, tous, de dimension colossale. On négligeait ordinairement d'en aplanir la face extérieure (o) ; car on visait à la solidité plus qu'à la beauté.
Ces laborieux artisans, ces marins intrépides, dont on a
(1) Strabon. L. II, eh. II, par. 22.
(2) Strabon. Ihid.
(3) Rawlinson. PhœnioAa, 284.
(4) Strabon. Livre XVI, ch. H, par. 22.
(5) Rawlinson. Phœnicie^ 255.
vanté quelquefois Thumeur pacifique, commencèrent par être de déterminés pirates. Leur but unique était de gagner et, pour l'atteindre, tous les moyens leur étaient bons ; ils distinguaient mal entre le commerce et la piraterie, les échanges et la razzia. Rôdant le long des côtes ou d'île en île à la recherche de bonnes affaires et de bons coups de main; ils agissaient en paisibles négociants ou en forbans sans scrupule ni pitié, suivant qu'ils étaient les plus faibles ou les plus forts. Dans le premier cas, ils débarquaient tranquillement leurs marchandises et faisaient des échanges ; dans le second, ils saccageaient les habitations et les temples, brûlaient les moissons, enlevaient les habitants, surtout les femmes et les enfants, de plus facile défaite et qu'ils allaient ensuite vendre sur les marchés de rOrient (1). Tant que la Grèce fut à demi sauvage et incapable de se défendre, elle fut ainsi traitée par les écumeurs de mer de la Phénicie. Dans TOdyssée, le récit de Tenlèvement d'Eumée est un exemple de rapt et de vol accomplis sans violence, par la ruse seule, et combiné par « les Phéniciens, habiles et rusés, amenant sur leurs nefs noires mille choses frivoles » (2). Ces choses frivoles, dont parle Homère, rappellent fort les verroteries et bimbeloteries, dont nos commerçants civilisés se servent pour amadouer et exploiter les sauvages contemporains. L'enlèvement d'io, la fille d'Inachus, roi d'Argos, tel qu'il nous est raconté par Hérodote, est une razzia où la ruse s'allie à la violence. Les Phéniciens débarquent dans le port avec leurs marchandises, commercent paisiblement pendant cinq ou six jours près de leurs vaisseaux; puis, quand on ne se méfie plus d'eux, quand presque tout est vendu à un bon prix, ils se jettent sur les femmes, alors qu'elles songent seulement à leurs petites emplettes, et mettent à la
(1) Maspéro. Histoire ancienne des peuples de V Orient, 252.
(2) Odyssée. XV.
Zl% l'&volution du gomhebce
voile pour TEgypte .(!)• l^e fait n'est peut-être pas vrai historiquemeat ; mais il Test sûrement, comme peinture légendaire des mœurs .
. Une fois civilisés, organisés, devenus à leur tour fabricanis« navigateurs et marchands, les Grecs n'eurent plus à ^ufTrir de telles vexations ; même ils tirèrent directement leurs marchandises deTAsie-Mineureet ne furent plus guère tributaires des Phéniciens que pour les vêtements de pourpre, des jouets, des objets de parure et les parfums de TArabie, dont leurs offrandes religieuses ne pouvaient se passer (2).
. Avec d'autres nations les Phéniciens conclurent des arrangements amiables. A Memphis,on toléra qu'ils eussent un comptoir, sans doute quelque chose d'analogue à celui que les Hollandais fondèrent au siècle dernie^ .chez les Japonais, à Nagasaki . Avec les Etrusques, Tallianoe des Phéniciens fut plus étroite ; peutrêlre existait-il entre les deux peuples certaines affinités d origine. Des traités entre Carthageet TElrurie, dont parle Arislote, règlent Timportation, l'autorisent pour certaines marchandises, l'interdisent pour d'autres (3). Jusqu'à la fondation de Marseille, au IX^ siècle avant J.-C, lès Phéniciens et les Etrusques eurent la monopole du commerce en Sicile,en Italie et en Gaule (4). . On sait combien les Phéniciens furent colonisateurs; mai< ijs le furent h leur manière. Le plus souvent, ils se contentaient d'établir des comptoirs aux bons endroits, sur certains caps ou détroits, à l'embouchure des fleuves, dans les Jles, partout où il était possible de commercer avantageusement. Ces colonies, outre qu'elles élargissaient incessamment le champ d'affaires des Phéniciens, leur servaient de dé-
(1) Hérodote. 1, 1:
(2) Heeren, Loc. cit,, t. II,
(3) Church Carihage, 117.
(4) F. Hoefer. Phénicie, 54.
LE COMMERCE EN MÊSOPOTAMIfi ET W PHÉMCf E 379
versoîr pour leurs coiMîitoyens trop aventureux, trop indociles. C'est ainsi que^ vers le milieu du IX^ siècle avant J.-C, une colonie de mécontents fonda la grande cité de Carthage ; mais bien d'autres établissements phéniciens avaient devancé Carthage sur le littoral africain. L'histoire jde Carthage est trop connue, pour qu'il convienne d'y insister ici. Elle-même à son tour multiplia encore les comptoirs «t les villes sur les côtes de l'Afrique du Nord et imposa des tributs à toutes ces colonies africaines^ an ciennes ou récentes, en même temps qu'elle se faisait verger par les indigènes, plus ou moins sauvages, de Tintérieur des redevances en nature : du blé, des dattes, des pelleteries, de l'or, des pierres précieuses, qui lui servaient ^à alimenter son énorme commerce (1). Par des caravanes, par ses navires, par ses comptoirs, Carthage accaparait à peu près tout le commerce de l'Afrique septentrionale, depuis la sphère d'action de l'Egypte jusqu'au cap Blanc dans l'Atlantique. Au temps de sa splendeur, elle comptait 700.000 habitants dans la métropole et 300 villes dépendantes .
En résumé et pendant des siècles, les Phéniciens, ceux d'Asie et d'Afrique, eurent des colonies ou des établisseinents, depuis le golfe Persique jusqu'aux îles Scilly (Cas- ^iterideSj lies de l'étain), en Espagne, en Sicile, aux Baléares, etc. Nombre de ces colonies, étaient devenues indépendantes ; mais toutes avaient conservé les mœurs, les traditions, la religion de Sidon et de Tyr. Ainsi, après la prise de Tyr, Alexandre y vit encore arriver une députation solennelle, qui venait faire des offrandes au temple de Melkarth, l'Hercule tyrien (2). Enfin toutes ces colonies -étaient animées d'un même esprit ou plutôt d'un même •appétit : l'amour du lucre, et pour le satisfaire, toutes déployaient une extrême activité ; sans cesse leurs navires et
(1) Ghurch. Carthage, 115.
(2) Arrien. IL 24.
380 l'évolution du commrrge
leurs caravanes voyageaient à travers tout le monde connu et même en dépassaient les limites. Quel a été le terme réel de leurs plus aventureuses expéditions ? Personne ne le saurait dire avec certitude, surtout pour les expéditions maritimes. Les navires, particulièrement les navires des anciens, se dirigeaient mal en pleine mer et étaient souvent le jouet des courants et des tempêtes ; ils abordaient fréquemment où ils n'avaient pas intention d'aller. De nos jours la Polynésie nous a fourni nombre d'exemples de ces navigations errantes et à l'aventure. A vrai dire, il n'est guère de point du globe où quelque navire phénicien n'ait pu aborder bon gré malgré. Ce que l'on sait positivement autorise à tout supposer. Ainsi les Phéniciens ont visité toutes les côtes et les îles de la Méditerranée, en semant des colonies à Chypre, à Thasos près de la Thrace, dans la mer Noire, sur les Sporades et les Cyclades, en Sicile, en Sardaigne, en Corse, sur les Baléares, en Afrique, en Espagne, où ils fondèrent Tartessus, Gadès, Malacca (1). Sur le littoral atlantique de l'Afrique, ils ont commercé au moins jusqu'au Sénégal et, avec les vaisseaux de Néchao, ils ont accompli le périple du continent noir. Fréquemment ils ont fait des échanges avec Ophir, désignation vague, qui paraît comprendre les côtes de l'Arabie, celles de l'Ethiopie, celles de l'Inde occidentale et Ceylan (2). Leurs navires ont fréquenté les îles britanniques, la Bretagne française, très probablement la mer du Nord et la Baltique. Par terre, les Phéniciens avaient des relations avec l'Arménie, la Cappadoce, rEuphrate,.le golfe Persique, Palmyre et par suite l'Arabie. On a pu démontrer que des comraeiçants arabes, marchant sans doute sur les traces des Phéniciens, remontaient le Volga et traversaient ensuite la Russie pour rejoindre,
(1) Heeren. Loc, cit., t. Il, 42-55.
(2) /6id., 85-94.
sur la Baltique ou la mer du Nord, des navires de leur nationalité .
Partout les Phéniciens offraient, en échange des produits utilisables d'un pays, des métaux, des pierres précieuses, des bois, des esclaves et surtout leurs tissus, leurs objets en métal ou en verre, etc. Dans l'antiquité, ils ont été les agents principaux de la circulation des marchandises. Aux Egyptiens ils apportèrent longtemps, par caravanes, du vin de la Phénicie et de la Grèce(l). Partout ils vendaient lambre de la Baltique, l'étain et le cuivre de la Grande- Bretagne, les produits industriels de la Mésopotamie et de TEgypte, etc. Des esclaves, ils en achetaient, en capturaient et en vendaient en tout lieu. La Bible leur reproche d'avoir vendu aux Grecs les enfants de Juda et de Jérusalem : <( Qu'avez-vous avec moi, Tyr et Sidon et tous les districts de la Philistie ?... Mon argent et mon or, vous les avez pris ; mes objets les plus désirables, vous les avez emportés dans vos édifices. Les Benê-Iehouda et les Benêlerouchalaïm, vous les avez vendus aux fils de Tlonie pour que ceux-ci les conduisent loin de leurs frontières (2) ».
C'était surtout de métaux précieux, d'or et d'argent, que les Phéniciens étaient avides. Il faut y joindre cependant l'étain, nécessaire pour fabriquer le bronze et dont la valeur était considérable dans le monde antique à cause de la rareté de ses gisements. Pour l'or et l'argent, on a dit avec justesse que l'Espagne méridionale avait été le Pérou des Phéniciens. En effet, les mines d'argent et les gisements d'or (3) de ce pays furent exploitées par les Phéniciens avec autant de profit,de rapacité et d'inhumanité qu'en déployèrent plus tard les Espagnols au Pérou. Un peu comme les Péruviens, les indigènes à demi sauvages de l'Espagne, faisaient de leurs métaux précieux un cas médiocre.
(1) Ileeren. Loc. cit.. t. II, 433.
(2) Joël. IV, 1-7. (Trad. Ledrain).
(3) Strabon. Liv. III, eh. II, par. 8-10.
L'abondance de Targent au pays deTartessus,IeTarcliichdé la Bible, éblouit d'abord les Phéniciens. Ils en chargèrent; dit-on, leurs vaisseaux. Même, pour en emporter davantage^ ils remplacèrent leurs instruments, outils, etc., de bronze ou de fer, par des similaires en argent ; ils seraient revenus dans leur pays avec des ancres en argent au lieu d'ancres en plomb (i). Au dire de Strabon, le minerai d'argent se trouvait en Espagne à fleur de terre (2). Mais ces filons «superficiels s'épuisèrent vite et il fallut en suivre' d'autres dans le sol même. L'exploitation mimère semble avoir été conduite avec habileté. On commençait par forer des puits verticaux, parfois d'une grande profondeur; Puis, du fonds même de ces puits on suivait les filons au moyen de gale« ries horizontales, aérées par des é vents pratiqués de distance en distance. Pour l'épuisement des eaux, la grande difficulté dans les travaux des raines, on perçait des tunnels, qui débouchaient à un niveau inférieur à celui de l'eau, autant que la chose était possible. Plus tard, on les épuisa avec des vis hydrauliques, dont l'invention est attribuée à Archimède (3).
Une fois extrait, le minerai subissait une manipulation assez compliquée. D abord il était pilé, puis tamisé, délayé, pilé une seconde fois et enfin fondu ou plutôt chauffé. Par cette dernière opération, rapporte Strabon, le plomb plus fusible que l'argent coulait et laissait isolé le métal précieux (4).
Les mines de Carthagène enrichirent Carthage et constituèrent longtemps le trésor de guerre avec lequel cette ville soldait ses troupes mercenaires. Pourtant beaucoup de ces mines étaient exploitées et avec grand profit par de»
(1) Diodore. V, par. 35.
(2) Strabon. Loc, cit.
(3) Diodore. V, 37.
(4) Strabon. Liv. III, eh. I, par. 10.
LE COUMEBGV BN MÊSOFOTAMIE ET tS PHÉNIGIE 38^
particuliers ou des familles. On cite parmi ces dernières la famille Barca (i). Les seules mines de Garihagëne, mesuraîenty d'après Polybe, 400 stades de circuit, occupaient 40.000 ouvriers et rapportaient quotidiennement à la République romaine, héritière de Carthage, 25.000 drachmes par jour (2).
Par qui étaient exécutés les travaux des mines exploitées, par les Phéniciens el les Carthaginois ? Très certainement par des esclaves et le sort de ces malheureux devait singu* lièrement ressembler à celui de ceux qui leur succédèrent sous la domination romaine. Diodore nous en a laissé une description encore émouvante. Des spéculateurs italiens» dit-il, achètent des troupeaux d'esclaves pour les livrer aux directeurs des travaux : « Les ouvriers, qui travaillent dans les mines, rapportent à leurs maîtres d'énormes revenus. Ces malheureux, occupés nuit et jour dans les galeries souterraines, épuisent leurs forces et meurent en grand nombre d'un excès de misère. On ne leur laisse aucun répit ; •es chefs les contraignent par des coups à supporter leur nfortune jusqu'à en expirer misérablement. Quelquesuns, dont le corps est plus robuste et Tâme plus fortement trempée, traînent longtemps leur malheureuse existence. Cependant l'excès des maux qu'ils endurent devraient leur faire préférer la mort » (3).
Comment ces Phéniciens, si avides de métaux précieux, n'adoptèrent-ils que tardivement l'usage de la monnaie métallique ? Ce fut seulement à l'époque des guerres médiques (41 2-449) qu'ils s'y décidèrent et sans doute à l'imitation des Grecs . La lenteur, qu'ils mirent à accepter ce progrès, eux, marchands si pratiques et si avisés, prouve bien qu'ils n'en avaient guère besoin. C'est qu'en effet les grandes
(1) Chiirch. CmHhage, 147.
(2) StraboD. Loe. cit.
(3) Diodore. V, 38.
38i l/ÊVOLUTlON DU COMMERCE
monarchies antiques se servirent très longtemps, en guise de monnaie, de lingots ou de marchandises-étalons. Même rÉgypte, la grande institutrice des Phéniciens, se refusa à frapper des monnaies jusqu'à sa conquête par Alexandre (ly. X)r, les Phéniciens n'eurent avec les Grecs, leurs rivaux, qu'un commerce assez restreint. Quant aux populations sauvages ou barbares de l'Afrique, de l'Europe, etc., il n'était pas besoin de monnaie pour trafiquer avec elles. Nous avons vu, que, maintenant encore, les Abyssins se passent à peu près de monnaie métallique. Or ces Ethiopiens modernes sont certainement plus civilisés que ne Tétaient les Berbères et le^ nègres d'Afrique, les Ibères, les insulaires de la Grande-Bretagne, clients ordinaires des Phéniciens etc. Ce fut seulement par l'effet de longues relations avec les Grecs de Sicile, que les Carthaginois se décidèrent ^nfin à fabriquer des monnaies métalliques ; même leurs premières pièces ne furent que des imitations de monnaies -siciliennes et elles n'avaient cours que dans l'île seule (2j. Mais, à défaut de monnaie métallique, les Carthaginois se seraient servis d'une monnaie purement fiduciaire, si l'on en croit un écrit attribué à Eschine, disciple de Socrate. Cette monnaie, que l'on a appelé « monnaie de cuir de Carihage » consistait en une enveloppe de cuir renfermant un disque, large comme une pièce de quatre drachmes, mais fait d'une matière non déclarée, inconnue. L'objet entrait dans la circulation, quand il avait été scellé d'un sceau spécial, qui lui conférait sa valeur (3). Cette monnaie de cuir était donc une sorte de billet de banque et on peut la comparer à l'ancienne monnaie de cuir des Chinois, qui, fidèles aux usages de Tantiqui té, n'ont pas encore jugé àpropos de frapper des monnaies d'or ou d'argent. Si les Cartha-
(1) O.-Noel. Loc. ci7.,I, 94.
(2) P. Lenormant. La monnaie dans l'antiquité, 139.
(3) Church. Carthage, 412-123.
ginois appliquèrent leur monnaie de cuir autour d'un disque, ce fut peut-être pour lui donner au moins la forme d'une pièce de monnaie ; puisqu'elle en tenait lieu. En somme, les Phéniciens, ont été par excellence les commerçants et les courtiers du monde antique ; leur unique préoccupation et leur raison d'être sociale ont été le commerce et la production industrielle. Cette totale absorption de l'activité d'un peuple par la passion des échanges et du gain est un fait unique dans l'histoire. Peut être en peut-on trouver la raison dans les conditions mêmes où la race s'est développée.