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VI. La monnaie

Dans la Rome protohistorique, le bœuf était tenu pour un animal particulièrement respectable ; car il personnifiait à la fois la vie pastorale et la vie agricole. Ce fut la première monnaie et le mot capital (capitale-caput) signifia d'abord tête de bétail, de même que le mot pecunia dériva manifestement de pectcs, menu béfail. Bœuf et mouton constituèrent donc les premières valeurs-étalons ; aussi les plus anciennes monnaies métalliques portèrent-elles l'empreinte de ces animaux ; même la survivance en persista dans les lois et, du temps de Cicéron, les amendes s'évoluaient encore en têtes de bœuf et de brebis (1).

Les monnaies métalliques furent d'abord en cuivre {aes grave) et elles circulaient pour leur valeur marchande en poids, ce qui permet de supposer qu'elles ont été précédées, à Rome comme ailleurs, par de simples lingots. Chez les

(1) E. de Laveleye. De la propriété, i49. - H. S. Maine. Institutions primitives, 185-186.

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Italiotes du m® siècle, ces pièces de cuivre avaient un poids déterminé de cent grammes (1).

Ce fut la conquête de la Grande Grèce, qui familiarisa Rome avec la monnaie d'argent. Dès lors, la monnaie de cuivre ne servit plus guère que d'appoint et jusqu'à l'Empire, la monnaie d'argent constitua la valeur étalon par excellence (2). Cette révolution était déjà accomplie^ cinq ans avant la première guerre punique (3). On eut, dès lors. Vas de bronze ou de cuivre, comme monnaie d'appoint, et, pour monnaie d'argent, le denier (10 as ou 16 as), le quinaire ou demi-denier, le sesterce ou quart de denier (0,2125 en argent) (4). Pendant les trois derniers siècles de la République, la frappe était libre et les particuliers portaient leurs métaux à la monnaie pour les faire convertir en espèces (3). Aussi longtemps que dura la République, on ne fabriqua qu'exceptionnellement de la monnaie d'or et pourtant toutes les grandes affaires se réglaient en or, mais sous forme de lingots ou d'espèces étrangères : c'est que les monnaies de la République ne servaient guère qu'aux usages journaliers. Seuls, les généraux en campagne frappaient des monnaies d'or pour le service de leurs armées (6).

Toutes les décisions et mesures relatives aux monnaies étaient du ressort des comices populaires (Lois Papiria, Flaminia, Clodia) et des triumvirs monétaires exécutaient ces mesures sous le contrôle du sénat (7). L'or, rapporté en masse après chaque campagne victorieuse, allait s'entasser dans VAe7^arzu7n. La moitié de ce trésor était encore cons-

(1) Lenormant. Monnaies dans Vantiqutté, 175.

(2) 0. Noël. Loc. cit.yî, 95.

(3) Lenormant. Loc. cit., 161.

(4) 0. Noël. Loc. cit,, 98.

(5) Ibid, 309 (note).

(6) Lenormant. Loc^ ci^, 481.

<7) /6id., II, 248-250.

tituée par des lingots en caisse, quand le grand César fit main basse sur lui pour ses besoins particuliers (1).

lies monnaies de la République ne portaient pas d'effigie personnelle ; ce furent les prétendants à l'Empire et, les premiers de tous, Antoine et Octave, qui osèrent frapper des monnaies à leur effigie. A plus forte raison, les empereurs firent-ils de même ; Auguste eut une monnaie à son nom, et dès lors le droit à l'effigie devint un des attributs du pouvoir souverain (2) ; mais sous TEmpire on émit des monnaies de trois sortes, des monnaies d'État, des monnaies provinciales et des monnaies municipales ; cependant les villes déclarées libres ne pouvaient battre monnaie que moyennant une licence impériale, toujours révocable (3) et de plus en plus difficilement accordée. Une fois en pleine et indiscutable possession du droit d'émettre des monnaies, les empereurs ne tardèrent pas à en abuser pour faire face à leurs dépenses exagérées : ils devinrent faux monnayeurs et, du règne de Néron à celui de Septime-Sévère, on vit le titre des monnaies d'argent s'altérer graduellement jusqu'à ne plus contenir que SO, même 40 0/0 de fin (4). A son tour la monnaie d'or, Vaureus^ fut falsifié ; on en vint à émettre des monnaies fourrées. Alors le public se mit à rechercher les monnaies de cuivre dites sénatoriales, de type ancien, qui au moins avaient une valeur métallique, un poids correspondant à leur valeur normale : mais ces monnaies disparurent vite et le désarroi monétaire fut tel que Dioclétien en fut réduit à fixer des prix ma^ma aux subsistances et aux salaires (5).

De pareilles conditions et fluctuations monétaires sont éminemment favorables aux opérations de banque. On ne

(l)Pline. XXXIII. 17.

<2) Lenormant. Loc. cit., II, 330-374.

(3) /ôid., 149-163.

(4) Ibid.,i. 1,184.

(5) 0. Noël. Loc, cit., i, 1, 110-112.

niaaqua point de s'y livrer de plus en plus. Déjà, dans une lie ses comédies. Piaule parle de valeurs fiduciaires resseml>lcmt à des chèques et, durant les dernières années de la République, des lettres de change et des chèques circulaient ifième dans les provinces. Ainsi Cicéron, envoyant son fils 1 Ludier à Athènes, demande à son ami Atticus, s'il faut le Hlunir d'argent ou de lettres de change (1). Sous l'Empire, les banquiers finirent par constituer une classe importante. Sous Justinien, on leur reconnaissait un droit de préemption ^ur les objets mobiliers ou immobiliers achetés avec les fonds, (|u ils avaient prêtés. Cependant ils restaient sous la surveillance de l'Etat et astreints à produire leurs livres ; en outrera leur imposa un taux légal de 8 0/0(2) ; mais ce taux ne pouvait gêner que les simples ; car il était cent manières *)e tourner ces indiscrètes restrictions : elle servirent seul'^ment à masquer l'usure la plus éhontée.

VU. L'évolution cornmerciale à Rome.

L'ensemble des faits, que nous venons d'examiner, nous flonne une assez complète idée de l'évolution du commerce a Rome. Sur bien des points cette évolution ressemble à telle du commerce hellénique, en partie parce que Grecs < l Romains avaient des origines communes, en partie |iarce que la Grèce exerça sur les mœurs romaines une ♦norme influence. En restant même dans le domaine de [histoire, nous voyons d'abord dans le Latium des clans j-astoraux et agricoles, ne pratiquant entre eux que le grossier commerce d'échange et ne connaissant d'autres valeursiHalons que le gros bétail [capitale) et le menu ipecunia). i> trafic intérieur si simple se fait alors dans des marchés périodiques, analogues à ceux de l'Afrique centrale. 11 est

(l) Cicéron. Ad AUictcm, XII, 24. — XV, 15. ;i) 0. Noël. Loc. cit. t. I. 4(»8.

douteux que, durant ce premier slade, on commerçât avec les autres Etats d'Italie, même les plus voisins. Ce n'est pas par l'échange pacifique, c'est par la violence, par la guerre, le vol à main armée, qu'on s'appropriait les richesses des autres, particulièrement du bétail ; puis on finit par souineltre les voisins eux-mêmes, par se tailler dans leur territoire un agerjmblicus, surtout par recruter chez eux et sans frais une population d'esclaves, qui devint une importante marchandise et une matière à exploitation, à spéculation industrielle.

Néanmoins les Romains ne semblent pas avoir pratiqué la grande industrie. Longtempsleur production fait restreinte aux besoins des familles. Même, quand il leur arriva de créer des ateliers servîtes ou prolétaires en dehors des familles, ces ateliers furent toujours du type de la petite industrie. Bien tard, alors que Rome, à ses débuts si humble, eut étendu sa domination sur une grande partie du monde, ses produits s'exportèrent dans les provinces lointaines, chez les alliés et nous en retrouvons aujourd'hui des spécimens dont l'uniformité atteste une commune origine et une production mécanique.

La ville de Rome proprement dite, urbs Roma, était surtout importatrice ; pour satisfaire ses goûts de luxe, ses caprices de blasée, l'univers entier était mis à contribution et le fisc romain, avec son réseau de douanes, en tirait un riche revenu.

Après avoir piII6 le monde, Rome se mit à l'exploiter; mais ce fut surtout par la spéculation et la finance, que de grosses fortunes purent se fonder à côté de l'opulence patricienne ayant surtout pour origine le profit de la conquête. Les fructueuses adjudications pour les chevaliers publicains, les extorsions pour les proconsuls, l'usure pour qui voulait s'y livrer créèrent une classé de gros capitalistes, ayant les défauts inhérents au caractère de tous les détenteurs de fortunes mal acquises. Déjà au temps de Cicéron et de

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Pompée, la richesse était concentrée en un petit nombre de mains et le tribun Marcius Philippus pouvait dire qu'il n'y avait pas à Rome deux mille propriétaires (1).

La décadence romaine a été trop de fois étudiée et décrite pour que je m'y appesantisse. Bien des causes y ont contribué et, dans une série d'ouvrages, j'ai eu à en signaler 1rs principales. Dans un élan lyrique, Pline TAncien, ne voyant ou ne voulant voir que la surface des choses, décrit, comme suit, le rôle providentiel du peuple romain : « choisi par les Dieux pour réunir les empires dispersés, adoucir Jes mœurs, rapprocher par la communauté de langage les idiomes discordants et sauvages, donner aux hommes la faculté de s'entendre et de s'aimer, rassembler dans une Tuère patrie toutes les nations de la terre » (2). Des bienfaits énumérés dans ce morceau oratoire, il n'y a guère de fondé qu'une certaine communauté de langage et de législation. Les peuples furent réunis, mais par la force et seulement aussi longtemps que dura la force. La mère-patrie ne fut qu'un rêve. Sans doute les mœurs furent adoucies par les lois romaines imposées aux barbares ; mais l'amour entre les hommes fut ce qui manqua le plus. Bien des caractères sauvages furent assouplis; mais tous furent démoralisés et surtout mercaniilisés. L'amour df; l'argent et ses fatales conséquences perdirent Rome, comme il avait perdu la Grèce ; c'est un genre de mort politique malheureusement assez commun dans l'histoire de Tancienne Europe et aussi du Moyen-âge.

il) A. Gefifroy Richesse dans Vancienne Rome. (Revue des 4eux mondes, 1888).

Xt) Pline Tancien, III, 6.

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