LE COMMERCE DANS L EUROPE BABBARE
6t des lois formulés en vers et datant de six mille ans (1). Du temps de Strabon, la Turdétanie, pays fertile et cultivé, exportait du blé, du vin, de Thuile de la cire, du miel, de la poix, du cinabre, des salaisons, car il y existait des gisements de sel gemme ; enfin on y fabriquait des tissus de laine. Les moutons des Turdétans étaient même fort estimés et leurs béliers de choix se payaient jusqu'à un talent la pièce (2). Les Turdétans exploitaient aussi les richesses minières de leur sol et s'approvisionnaient ainsi d'or, d'argent, de cuivre, de fer à Tétat natif et d'une pureté exceptionnelle. Du temps de Strabon, ils se procuraient de Tor, simplement en l'extrayant du sable aurifère au moyen de puits creusés h cet effet : l'or se séparait du sable par de simples lavages (3). Leurs mineurs étaient fort actifs et habiles pour l'antiquité ; ils savaient épuiser l'eau des raines, en creusant des syringes et en se servant de la vis hydraulique, dite lùnace égyptienne (4). 11 n'est pas improbable que les Turdétains aient dû une grande partie de leur civilisation industrielle à leurs relations avec les Phéniciens, qui, sans y viser, ont été plus d'une fois, dans le monde antique, les missionnaires ou du moins les propagateurs de certains procédés industriels. En somme, pour les origines du commerce et de l'industrie comme pour tout le reste, nous savons fort peu de chose des premières populations de l'Espagne.
U. Scythes et Slaves
Sur les anciens Slaves, les écrivains de l'antiquité nous ont aussi laissé des renseignements bien incomplets ; car
(1) Strabon. Liv. III, ch. I, par. VII.
(2) Ibid., ch. II, par. VI.
(3)/6id., par. VUl.
(3)/6id., par. VUl.
(Jk) Ibid., par. IX.
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ils n'eurent guère de contact avec eux que sur le bas Oanube et sur le littoral nord de la mer Noire ; encore ne distinguèrent-ils pas les populations tartares des slaves et, à toutes indistinctement, ils donnèrent le nom de Scythes. Or les Scythes de la Chersonnèse cimbrique, c'est-à-dire de la Crimée, dont nous parle Hérodote, étaient surtout des Tartares. Dans la presqu'île proprement dite, ils étaient agriculteurs et de mœurs relativement douces, mais déjà marchands âpres au gain et pirates (4). Leurs congénères nomades, habitant au nord de Tishme, se faisaient payer des revenus par les populations sédentaires de leur région. Ces Scythes nomades se nourrissaient de viande de cheval, de laitde jument frais ou aigre, de fromage. Peut-être doituti les identifier avec les Galactophages d'Homère (2).
Le chroniqueur russe, Nestor, dépeint encore les anciens Slaves, comme des sauvages extrêmement grossiers, habitant les forêts et y vivant à la manière des bêtes. De ces Slaves primitifs, les plus civilisés cultivaient du millet et du sarrazin et ne se bornaient plus aux seuls aliments lactés ; même ils savaient fabriquer de Thydromel. Leurs femmes se paraient de grains de verroterie ou de métal, que Ton se procurait par voie d'échange, en donnant des pelleteries. < liiez tous ces Slaves, on ne connaissait que le commerce Har troc et l'or même n'était encore qu'une marchandise (*omme une autre (3). En somme l'existence de ces Slaves nomades ou demi-nomades devait ressembler fort à celle des Partares. Presque étrangers à l'industrie, ils imposaient le [leu de travail manuel, qui leur était nécessaire, à leurs tnmmes et à leurs esclaves (4).
Ce n'est guère avant le Moyen âge que l'Europe commença à connaître les Slaves et à cette époque ils étaient très
(1) Hérodote. IV. 24-25-109.
(t) Ibid., 6.
(3) Chopin. Russie, t. I, 71.
{ï) Moreau-Christophe. Du droit à V oisiveté, 2.
LE COMMERCE DANS l'eUROPE BARBARE ET MÉDIOÉVALE 47S
barbares encore. Ainsi Rubruquis, Rubrouk, lambassadeur de Saint-Louis dans rExtrêrae-Orient, nous apprend que la monnaie ordinaire des Russes consistait alors en petites peaux variées ; les unes vertes, les autres grises (1). C'est seulement par la grande cité de Novgorod, que la Russie entra vraiment dans l'histoire. Novgorod, ville républicaine et marchande, excitait Tadmiration des Slaves : « Qui oserait, disait un proverbe, s'attaquera Dieu et à Novgorod-la- Grande )).En effet, Novgorod dominait et prélevait des impôt* depuis la Lithuanie jusqu'aux montagnes limitrophes de la Sibérie [2], Ce fut cette cité, qui appela les Varègues Scandinaves pour leur demander des princes ; mais elle fit ses. conditions en exigeant, que le prince prît l'engagement de laisser la république juger ses citoyens,s'imposer elle-même, commercer avec l'Allemagne, et promît de n'emprisonner pour dettes aucun citoyen.
Novgorod tirait delà Permie des fourrures et de Targent, mais son commerce devait être surtout un commerce d'échange. Les marchands de la Tartarie, de l'Arménie, de Bysance pouvaient se rencontrer chez elle avec ceux de l'Europe occidentale, comme ils le font aujourd'hui encore dans de célèbres foires, survivances d'un lointain passé. Quant k la cité, elle devait surtout offrir aux acheteurs des pelleteries et des métaux précieux.
Comment se faisait ce commerce? Les lois de Jaroslav (3), qui sûrement se sont inspirées de coutume? antérieures, nous renseignent assez bien sur un point important, celui qui concerne les dettes. Nous y voyons, que le débiteur insolvable, à moins que sa ruine ne provienne d'un cas de force majeure, devient esclave de son créancier jusqu'à par-
Ci) Cité par Noël. Loc. ciL, I, 298.
(2) Rabbé. Résumé de la Russie.
(3) Chopin. Loc, cU., 1-16, etc.
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fait paiement (1) ; que 1 authenticité d'une dette se prouve par témoins et, si la dette n'excède pas trois grivnas, que le seul serment du créancier suffit. D'après les mêmes lois, si un homme endetté fait à crédit des achats à un marchand étranger ignorant sa situation, il doit être vendu avec tout €e qu'il possède, et alors le marchand et le prince seront créanciers privilégiés. Le prêteur ayant déjà touché beaucoup d'intérêts sera par ce fait déchu de tout droit. Le marchand dépositaire, qui aura, par sa faute, perdu ou avarié des valeurs à lui confiées, pourra être vendu au profit de son déposant (2). Le maître, qui autorise le trafic de son esclave, est responsable de ses dettes. Si un esclave emprunte en se disant libre, son maître doit ou rembourser ou livrer Tesclave au prêteur (3) . Si un emprunt est conclu à courte échéance, l'intérêt est mensuel ; il est quadrimestriel, si le prêt a été contracté pour un an (4). Il faut noter que le taux de l'intérêt de ces emprunts devait être fort élevé ; puisqu'en Pologne, pays beaucoup plus civilisé que Novgorod, la loi tolérait jusqu'à 20 0/0 (5). La loi de Jaroslav fut donc bienfaisante en ceci, que, considérant l'intérêt comme une sorte de remboursement, elle ne le voulait pas éternel, manière de voir que nous avons retrouvée dans plusieurs des vieilles civilisations interrogées par nous. Quant à l'esclavage pour dette impayée, on le rencontre partout et toujours dans les sociétés barbares ; notre saisie actuelle n'en «stmême qu'un reste atténué, une survivance.
(1) Lois de laroslav. Loc. cit., Art. 1. 21-24.
(2) Ibid. Art. 25.
(3) Ibld. Art. 27.
(4) Meyer et Ardant. Question agraire. 189. <5) Lois de laroslav. Art. I.
LE COMMERCE DANS l'EUROPE BARBABE ET MÊDIOÉVALE 475
IH. Les Germains.
Les voisins occidentaux des Slaves, les Germains, nous sont un'peu mieux connus que les Slaves. Tout d'abord la précieuse description de Tacite nous les montre à Tàge protohistorique. Or, diaprés Thistorien latin, les tribus germaniques d'alors en sont encore à la phase première du commerce. On y professe pour tout genre de travail pacifique un profond mépris. Aux yeux des Germains, la guerre est la seule occupation digne d'un homme libre : « Ils tenaient pour honteux et lâche d'acquérir au prix de leurs sueurs ce qu'ils pouvaient avoir au prix de leur sang ; ils consacraient le temps de la paix à la chasse, aux loisirs, au sommeil, à de longs festins ; chacun ayant d'autant plus de droit à Toisiveté qu'il s'était montré plus brave à la guerre. Tous les travaux étaient abandonnés aux esclaves, sous la surveillance des femmes, des infirmes, des vieillards et d'un petit nombre d'affranchis » (1). Quels étaient ces travaux ? La culture de la terre, le soin des troupeaux, la fabrication de la bière et sans doute la construction des habitations. L'hiver, on logeait dans des demeures souterraines, extérieurement couvertes de fumier (2), et qui rappellent beaucoup celles des Arméniens, celles aussi que l'on retrouve encore en Roumanie. Sur le rivage de la Baltique, les Germains recueillaient le succin (3), l'ambre, sub<tance alors fort recherchée ei par suite objet d'un fructueux commerce. Mais le commerce germanique était encore dans l'enfance ; les tribus de l'intérieur même ne trafiquaient que par échanges directs. En général, les Germains ne faisaient pas grand cas des métaux précieux etn'attachaient guère plus de prix aux vases
(1) Tacite. Germania,
(2) Ibid,, XLV.
(3) fbid. , V.
d'argeat qu'à ceux d'argile. Seules, les tribus limitrophes des possessions romaines avaient appris à tenir en une certaine estime Tor et Targent, du moins au point de vue de Tutililé commerciale ;mêmeils savaient distinguer quelquesunes des monnaies romaines, mais surtout les monnaies d'argent ; car, pour les menus achats, la monnaie d'argent leur était plus utile que les pièces d'or (1). Les mœurs communautaires, la coutume de cultiver la terre en commun, de Fallotir chaque année selon le rang de chacun (2), rendaient la monnaie assez peu nécessaire aux populations germaniques. Pour vivre, chaque homme libre avait son lot de terre et ses troupeaux ; les largesses des chefs, alimentées par la guerre et les razzias, suffisaient à procurer le grossier superflu que Ton estimait. Aussi, nous dit Tacite, «exercer Tusureet l'appliquer à son produit môme était une pratique ignorée des Germains » (3) ; ils en auraient donc été encore à cette période commerciale primitive, oùl'ons'entr'aide le plus souvent par des dons volontaires et parfois par des prAts à titre gratuit.