C. Genèse de V esprit mercantile modeime
Du servage aux communes. — L'influence de l'argent. — Conséquences de la découverte de l'Amérique. — Les zones de pillage. — Exploitation métropolitaine des colonies. — Les Etats rentiers et leur décadence.
A. Le commerce médioéval.
L'industrie médioévale, dont nous avons étudié Torganisation dans le précédent chapitre, était de la petite industrie et le plus souvent elle ne se séparait pas du commerce ; longtemps les maîtres des méfiers furent producteurs et marchands à la fois. Le commerce n'était donc pas plus libre que Tindustrie. Les règlements intérieurs des corporations d'abord, les ordonnances royales ensuite garrottaient, entravaient aussi bien la vente des produits que leur fabrication. Chaque métier avait ses privilèges et en était fort jaloux. Il était ordonné d'attendre les chalands dans sa boutique, interdit de les appeler et de les détourner de la boutique du voisin . Un métier ne devait jamais empiéter sur un autre. Les forgerons n'avaient pas le droit de fabriquer une clé, ni l^s merciers de la vendre ; c'était là des privilèges appartenant aux seuls serruriers. Interdiction aux tailleurs de raccommoder des habits et aux fripiers d'en faire de neufs, etc.(0.
Souvent les ordonnances royales firent bon marché de ces règlements et privilèges, mais en les remplaçant par d'autres entraves. Ainsi une ordonnance du roi Jean (13S!) fixe le taux de tous les salaires et le prix de vente de tous les produits. Les ouvrières à la journée devront, aux termes de celte ordonnance, être nourries et payées six deniers par jour ; les chambrières toucheront pour leurs gages trente sous par an. Le prix d'une paire de souliers sera de quatre deniers, etc., mais, d'autre part, l'ordonnance faisait litière des règlements, qui régissaient les corporations : le nombre des apprentis cessait d'être limité ; tout le monde était libre
(1) Tourmagne. Loc. cit,, 286.
LE G()]tfMERGE MÉDIOÉVAL ET SON EXPAI^ÏSION MODERNE 499
de travailler, à la seule condition que « Tœuvre fut bonne, loyale, et déclarée telle par les prud'hommes nommés aux choix du prévôt. Les marchands forains pouvaient vendre en ville « sans être critiqués par les corps de métiers »(1). Au total, c^étaitun ensemble de mesures révolutionnaires, entravant d'un côté, délivrant de l'autre. D'autres ordonnances royales étaient purement tutéiaires ; ainsi Philippe le Bel décide : « qu'on ne pourra, même pour le roy, prendre des bestes de labour, ni démonter les marchands, ni arrester autres personnes allant à leurs affaires par terre ou par mer. Il est défendu d'arrester et décharger bestes, charrettes ou autres voilures par terre ou par eau. On ne peut prendre beste ou voiture louée et allant prendre sa charge « (2).
D'un pays à un autre, le commerce et les transports se faisaient surtout par terre et avec mille gènes et périls. De nombreux péages barraient les routes terrestres et fluviales ; surtout on était exposé aux vexations et exactions des seigneurs ainsi qu'aux attaques des bandits. Il fallait préparer les voies par des conventions et voyager en caravane. A cet effet les marchands se constituaient en compagnies régies par des règlements ; puis leurs diverses compagnies s'unissaient et mandaient des envoyés aux princes et barons, dont elles devaient traverser le territoire. On convenait moyennant finance, que les routes seraient purgées des malfaiteurs, que les ballots de marchandises ne seraient pas ouverts; qu'en cas d'un acte coupable commis par un des voyageurs les autres n'en seraient pas responsables ; que les contestalions seraient jugées le jour même et sommairement; on réglait le taux des péages et la nature de la monnaie, qui servirait à les acquitter. Ce genre de convention s'appelait sauf-conduit ou guidage (3). Néanmoins des escortes
(1) Tourmagne. Loc, cit., 291.
(2) E. de Préville. Loc. cit., I, 252.
(3) Cibrario. Loc. cit., t. 11, 2f)0-257.
armées étaient souvent nécessaires et dans les villes franches, il fallait payer des d7^otts dits à^étape (1).
Les mers n'étaient pas plus sûres que la terre, même en dehors de Tétat de guerre. D'abord la navigation était dangereuse en elle-même, à cause de la faiblesse des navires, de leur mauvaise construction, de l'ignorance des navigateurs, de la rareté des balises et des phares. Ce fut un événement, quand Gharlemagne réédifia l'ancien phare romain de Boulogne. Puis la piraterie était très florissante ; les Scandinaves au nord, les Barbaresques au sud, en faisaient métier. Un roi de Norw^ège, Haquin, avait partagé son royaume en districts d'armements pour la piraterie (2). En 541, le Danois Oscher brûla et pilla la ville de Rouen (3). La navigation des fleuves était interceptée par des machines à fleur d'eau destinées à arrêter les navires normands (4). Même au xv® siècle, les rois d'Angleterre ne pouvaient obtenir que les pirates anglais reconnussent leur souveraineté (5).
Un navire avait-il échappé à tous ces dangers? Il trouvait dans les ports mêmes des monopoles restrictifs. Ainsi, en vertu d'une charte octroyée, en IISO, les bourgeois de Rouen avaient le monopole de l'exportation des vins de France par la mer et la Seine ou réciproquement (6). A Rouen seulement, on pouvait équiper des navires pour rirlande et ceux qui en revenaient, devaient débarquer à Rouen, dès qu'ils avaient dépassé la pointe de Guernesey (7). Entre les villes de Paris et Rouen, il y avait des conventions ^commerciales ; mais aux yeux de la Compagnie normande,
(i) Ch. Vogel. Puissances coloniales, etc., t. I, 47.
(2) E. de PrévlUe. Loc. cit., I, 46.
(3) Ibld., I, 43.
<4: E. de Préville. Loc. cU,,J. 45.
(5) Gibrario. Loc. cit., II, 251.
(0) E. de Préville. Loc. cit., I, 108. (7) Ibld., 109.
tous ceux qui n'étaient pas bourgeois de Paris ou de Rouen étaient des étrangers (1). Suivant un mot de Louis XI, la Seine était « la grande rue de Paris, de Rouen et du Havre (2) », mais pas pour les étrangers, qui ne pouvaient mettre leurs marchandises à couvert dans la ville de Rouen, ni remonter ou descendre la Seine en passant devant la cité. Enfin, aucun navire ne devait charger à Rouen sans l'intermédiaire des mariniers de cette ville à peine de confiscation (3).
Cet égoïsme commercial était général. A Venise, tout artisan, qui entretenait des relations avec les nations voisines, commettait un crime de lèse patrie et des crieurs publics défendaient de commercer avec tel ou tel pays (4). Je cite ces quelques faits simplement à titre d'exemple.