L'extension du commerce médioéval
Néanmoins eten dépit de tant d'entraves, le mouvement commercial était actif par toute l'Europe, à cause surtout de Témancipation des communes et des villes libres, qui, n'ayant guère d'autres ressources que celles de l'industrie et du commerce, triomphaient de tous les obstacles, rivalisaient entre elles, arrachaient aux princes les garanties indispensables, parfois s'alliaient pour donner sécurité à leur commerce, comme le firent, au xiu* siècle, Brème, Hambourg et Lubeck, en formant la ligue hanséatique ou \di hanse germanique. En 1215, la Grande Charte de Jean sans Terre donnait aux marchands anglais la liberté de quitter l'Angleterre, d'y rentrer, d'y circuler, d'y voyager par terre et par eau, d'y acheter et vendre, sans payer de
(1) E. de PréviJIe. Loc. cit., 229.
(2) 0. Noël. Hist. du commerce du mo7ide. II. 75.
(3) E. de Préville. Loc. cit., I. 194-195.
(4) 0. Noël. Loc. cit., t. 204-205.
502 l'évolution du commëhce
taxes (1). Jusqu'alors, TAngleterre avait été un pays pastoral et agricole, très peu commerçant. Elle débuta par l'îadus trie lainière, que lui enseignèrent des ouvriers flamands (2) et progressa vite dans cette voie parce que, chez elle comme en Hollande, le commerce intérieur était libre, ce qui était alors tout à fait exceptionnel en Europe (3). Londres devint vite une ville riche et Ton créa, en Angleterre, ce qu'on appelait des « villes d'étape », c'est-à-dire des entrepôts; aussi les marchands, surtout d'Allemagne, affluèrentdans lesports('4). En même temps, les Anglais fondaient des comptoirs sur le continent (5). Mais les commerçants anglais entendaient bien que la liberté fut à leur seul usage ; ils étaient de féroces protectionnistes. Leurs corporations persécutaient les artisans du continent assez osés pour s'établir dans leur voisinage et elles faisaient édicter des ordonnances prohibilrices contre leurs rivaux du dehors. Edouard 111 alla jusqu'à défendre àses sujets de se vêtir avec des étoffes étrangères (6). C'est que partout on avait à lutter contre la concurrence ; car partout Tindustrie se développait. Au xiv« siècle, les Basques, les Portugais, les Catalans devinrent des industriels et des commerçants actifs (7). Bysance elle-même était un grand centre industriel, où l'on fabriquait des étoffes de luxe et qui commerçait avec les pays slaves et l'Allemagne par l'intermédiaire des Bulgares et des Hongrois (8). Les principales cités commerçantes d'Italie avaient à Constantinople des terrains, des magasins, des fabriques, des ports ; aussi fournirent-elles avec empressement aux Croi-
(1) 0. Noël. Loc, cit., I, 236. (2)Gh. Vogel. Loc. ciT., I. 46.
(4) 0. Noël. Loc. ciL, I, 235.
(5) Ibid.y 288-239.
(6) Ibid. ï, 241.
(7) Ch. Vogel. Loc. cit., I. 46. — 0. Noël. li(>-U7. {S} lOid., I, 149.
ses des vaisseaux qui revenaient chargés d'épices et d'étoffes» qui môme rapportaient des procédés industriels (1). Ce fut surtout de celle façon pratique, que Tllalie concourut au grand mouvement des Croisades : elle s'y enrichit et, plus tard, lui paya un tribut littéraire et peu coûteux en publiant la Gerusalemme Liber atq.
C'est que» peu à peu et malgré toutes les gènes, Tindustrie médioévale finit par tomber dans la surproduction ; les marchés intérieurs ne lui suffirent: plus ; à tout prix, il fallut s'ouvrir des débouchés loinUjiJM. Les cités industrielles de l'Italie surtout se lancèrent dans cette voie. En 1157, en pleine folie des Croisades, Pise entretenait d'amicales relations avec Tunis et même concluait avec elle des conventions commerciales. L'émir Abd-AUah écrit, à cette date, en termes très amicaux, une lettre adressée à Tarchevôque de Pise ; il lui envoie ses saints leSjplus affectueux non seulement pour lui, mais aussi pourries grands et les petits ; pour tout le peuple pisan ; il lui annonce la réduction de certains droits, l'abolition de certains autres ; déclare que désormais tout esclave pisan sera racheté par ses soins et renvoyé à Pise, etc., etc. (2).
Venise, elle, était plus commerçante qu'industrielle ; mais toute sa politique avait le gain pour mobile. Dès le vi« siècle, elle allait chercher dans Içs ports de l'Empire grec les produits de rOrient, les épices, les tissus d'or et de soie, lu pourpre, les peaux teintes, les perles et joyaux, qui arrivaient derinde et de la Chine. Tantôt par force, tantôt par adresse, elle arrachait ou obtenait de» franchises, des privilèges, de Bysance, de TArraénio. des Sarrasins, de la Hongjçie, des villes de l'Allemagne et de l'Italie. Partout el je avait des consuls. Elle acquit la Crète, l'Eubée, nombre d'Ues de TApchipel, les meilleurs ports de laThraceet de la mer>JSoire (3;.
(1) 0. Noël. I, 151-153.
(2)Ibid.. t. 1,192-493.
(3)Ibid,, t. II,dfâ9-242.
Au xiv« siècle, Venise expédiait annuellement sept flottes pour protéger son commerce. L'une d'elles allait à Bruges, en touchant en Espagne, en Portugal, en France. Elle emportait des étoffes de soie et d'or (1) .
Gênes et Florence rivalisaient avec Venise. Gênes obtenait, en 1104, du roi Baudoin le tiers des revenus de Césarée d'Assur, d'Ascalon. A Conéttnlinople, les Génois possédaient des palais^ des comptoirs, des églises, des bains, etc. ; mais ils y devaient acquitter un droit de 4 0/0. Auxii^ siècle, ils s'établirent en Arménie>A 4a fin du xiii® siècle, ils avaient acheté aux Tartares de Crimée un petit coin de terre pour y bâtir une factorerie ; mais peu à peu ils devinrent les maîtres du pays et instituèrent un grand commerce de grains, de peaux, de laine, de salaisons, d'alun, de sel^ de bois de construction. Des caravanes d'Astrakan leur apportaient les marchandises de l'Inde. Comme les Vénitiens, et les Catalans, les Génois faisaient aussi un grand commerce d'esclaves, ils avaient des établissements en Egypte, en Syrie ; leurs navires couraient la Méditerranée, la mer Noire, même la grande mer. Leurs banquiers acceptaient à Gènos de Targent pour en payer à Beyrouth l'équivalent en monnaie du- pays. Ils fondaient aussi des sociétés de commerce, à la mode grecque ; l'un des associés fournissait les deux tiers du capital engagé ; l'autre un tiers seulement et son travail (2).
Florence ne le cédait ni à Venise, ni à Gênes. Comme nous l'avons vu, c'était une cité industrielle, mais elle fut aussi la patrie des grands banquiers. En 1422, son capital circulant était évalué à deux millions de florins, déduction faite de la valeur des marchandises. Son histoire extérieure consiste essentiellement en une suite de guerres inspirées par des«sÈatérôts commerciaux et finissant par des traités
(1) E. de Préville. Loc, cit., L 246-247,
(2) Cibrario. Loç, cit., t. II, 242.
de commerce avantageux. La puissance, raulorité, la prospérité de Florence avaient Targent pour base et pour unique but(l}. Aussi la République périt, quand la découverte de TAmérique, celle du Cap de Bonne-Espérance, etc. y changèrent la direction du commerce universel (2).
Pise, aujourd'hui ville d'hiver à peu près morte, fut aussi pendant les xi« et xii« siècles une puissance. Pour commercer plus avantageusement, elle conquit la Corse, les îles Baléares, la moitié de la Sardaigne ; elle eut des comptoirs k Antioche, à Laodicée, à Tyr, etc. (3).
Durant le Moyen âge, la France commerciale et industrielle fut éclipsée au Nord par les Flamands ; au sud, par les Italiens. Elle était moins avancée au point de vue industriel et politiquement plus enchaînée. Longtemps, la ville de Marseille entretint, seule, des relations avec le Levant (4). Les méiiers ne travaillaient guère que pour la consommation intérieure et il faut arriver au xv* siècle pourvoir un Jacques Cœur, d'abord simple marchand, devenir grand armateur, opulent banquier, argentier du roi Charles VU, à qui il prête 400000 mille livres (douze à quinze millions de notre monnaie), propriétaire de mines d'argent et de plomb et lesfaisant exploiter par des ouvriers, qu'il loge et nourrit, équipant à ses frais une douzaine de galères, qui, chargées de draps et d'objets manufacturés, s'en vont les vendre ou échanger en Afrique, dans l'Orient, à Alexandrie (5) .
L'exemple de ce grand manieur d'argent et d'affaires contribue éprouver qu'au Moyen âge, bien plus encore que de nos jours, les grosses fortunes se créaient surtout par les spéculations financières ou par le grand commerce extérieur. A rintérieut Toiganisation étroite des corporations permet-
(1) Bella-Duffy. Tuscan Republics, 846.
(3) Gibrario. Loc, cit., t. Il, 248.
(4) Ch. Vogel. toc. cit., I, 46.
(5) 0. Noèl. Loc, cit., I, 216-218.
tait difficilemenl aux maîtres d'amasser de grosses fortunes. Ce n'était guère que par les foires, qu'ils pouvaient élargir un peu le champ de leurs affaires. Aussi ces foires étaient-elles nombreuses et très fréquentées. Elles dataient de loin, certainement de marchés fixes, fondés pendant la période barbare et même sauvage. Rome les agrandit en fondant des emporta à Arles, Narbonne, Bordeaux, Lyon, etc., (1). Pendant toute la durée de TEmpirc, le commerce fut actif dans la Gaule ; il s'agissait d'alimenter l'Italie et surtout Rome. Par les fleuves et le portage, les marcban* 4ises passaient sans peine d'un bassin fluvial à l'autre et •circulaient rapidement. Strabon déclare, qu'il est tenté de voir dans l'heureuse distribution de.s cours d'eau de la Gaule «n plan de la Providence, qui a voulu faciliter le commerce (2). D'après le mêra»î auteur, des chargements venant de Marseille remontaient le Rhône et la Saône, gagnaient la Seine par terre, puis étaient embarqués pour TAngle* terre (3).
Les foires du Moyen âge ressuscitèrent quelque chose de ce grand mouvement. Les marchandises nationales, celles •débarquées dans les ports, s'acheminaient par les fleuves ou par caravanes jusqu'aux foires célèbres. Les six foires de Champagne et celles de Tarascon, Bancaire, Marseille •étaient fameuses. Toutes étaient accompagnées de fêles et de cérémonies religieuses. Soigneuiaenàent organisées, elles avaient leurs grands-maîtres ou baillis, leurs clercs des foires, leurs lieutenants des gardes, leurs notaires^, prévôts, receveurs, mesureurs, changeurs, etc. (4). ' '»
Nous avons déjà vu qu'en certains paysr^barbïiires; notamment en Kabylie, à Madagascar, l'honnêteté dan^i les Iran-
(1)0. Noël. Zoc. cit., 1,84.
(2) Strabon. Liv. IV, cli. I, par. 2. 14. 3)0. Noël. Loc. cit., 1,83.
saclionSy le bon ordre, la bonne foi sont particulièrement obligatoires dans les marchés ; Topinion publique voulait qu'il en fut de même dans les foires médioévales : y manquer à ses engagements était le comble du déshonneur (1). Une ou deux fois par an, les princes, les barons, les bourgeois riches, faisaient le gros de leurs achats dans ces foires où les prix étaient moins élevés que dans les boutiques : il s'y produisait donc un énorme mouvement d'affaires (2) ; aussi les autorités laïques et religieuses s'efforçaient-elles d'y faciliter et d'y protéger les transactions, à leur grand bénéfice d'ailleurs ; car on y devait acquitter diverses taxes fructueuses. En 629, le roi Dagobert fonda une foire annuelle à Saint-Denis pour être agréable à l'Abbaye, à laquelle il abandonna les droits et tonlieux (3). Gharlemagne, lui, organisa un grand système de foires en Allemagne, à Hambourg, Magdebourg, Erfurt, Ratisbonne, surtout à Aix-la- Chapelle (4) . Plus tard l'Allemagne devint très industrielle et très commerçante ; des hanses ou société marchandes s'y fondèrent, obtinrent des privilèges, puis s'unirent en une grande et puissante association fermée (5), la célèbre ligue Hanséalique, qui, fondée, en 1239, par Hambourg Brème etLubeck contre les pirates danois, finit par englober 85 villes et constituer une république commerciale ayant des princes à son service (6).
Le grand commerce, du moins le commerce aventureux, celui qui avait les attraits du jeu, car il pouvait rapidement enrichir, était le commerce maritine. Son champ d'action était pourtant assez restreint : car il se limitait à peu près au littoral d'Europe et à celui de la Méditerranée. Les navires
(1) Gibrario. Loc. cit., 11, 251.
(2) fbid,, 11,251.
(3) 0. Noël. Zoc. cit., 1. i24.
(6) Y. Guyot. Economie politique, 442.
508 l'ëvolutioin du commerce
étaient alors de faible tonnage. Ainsi quand Belhencourt partit pour coloniser les Canaries, il s'embarqua avec 160 amis et vassaux, dont 23 femmes et enfants sur un navire de 80 tonneaux et une balingére de 45 tonneaux (1 ). Pourtant, à l'époque des Croisades, Marseille armait déjà des tartanes à deux ou trois ponts et jaugeant cinq à six cents tonneaux (2).
C'était surtout avec les ports méditerranéens de l'Afrique du nord et de l'Asie Mineure, que commerçaient les navires Européens. Benjamin de Tudèle rapporte avoir vu à Alexandrie les marchands de 28 pays d'Europe (3). Les pays commerçants de l'Europe avaient, dans les contrées musulmanes, des consuls et des fondouks, c'est-à-dire des entrepôts placés sous la direction exclusive des consuls étrangers. Par la mer Rouge, des bâtiments gagnaient Aden, point où ils trouvaient de grands navires indiens et qu'ils ne dépassaient jamais (4). Le plus grand danger, qu'eussent à courir les navires marchands du Moyen âge, était la rencontre des pirates. On s'assurait parfois contre ce risque en achetant des lettres de sauveté (5) ; mais il en aurait fallu de tous les pays. Hambourg, Ltibeck et Brème firent mieux en s'associant et formant la Ligue hanséatique, qui mit à la raison le Danemarck, dont le roi vivait surtout de la part de profit que lui faisaient ses écumeurs de mer. La Hanse décida, que tout navire, attaquant un vaisseau quelconque des confédérés, serait traité en pirate par leurs flottes et réussit assez promptement à purger de corsaires les mers où elle commerçait (6).
En même temps, une législation maritime internationale
(i) E. de Préville. Loc, cit., I, 321.
(2) J. de Bethencourt. Le Canarien, eic, Introduc. lui (Édition G. Gravier.)
(3) 0. Noël. Loc. cit. y I, 157.
(5) Ibid,, 166-167.
(6) Ibid., 262.
s'était peu à peu établie ; ses articles étaient des coutumes, que la nécessité avait dictées et qui finalement, réunies en deux corps de lois, constituèrent le Droit maritime de l'Europe, c'étaient le Consulat de la mer et les Rôles d'Oléron. D'après ces coutumes acceptées d'un commun consentement, on devait, dans toute contestation entre négociants, juger sommairement, sans inutiles formalités, en n'ayant égard qu'à la vérité des faits, h^^ Rôles d^Oléron régissaient la France, sauf la Provence, le Languedoc, et en outre la Flandre, l'Angleterre, les Pays-Bas, les villes les plus commerçantes de la Baltique et une partie des royaumes Scandinaves. Les Consuls de mer étaient des juges choisis parmi les principaux négociants et chargés de décider promptement et sans formalités (1). Eu même temps un règlement appelé le Code de Wisby et accepté par beaucoup de nations, surtout celles du nord, déterminait minutieusement tout ce qui concernait le recrutement des équipages, leurs devoirs, leurs droits, l'autorité du commandant, la discipline. Le pouvoir du patron n'était pas sans bornes ; ses droits et devoirs étaient bien définis ; ainsi, avant d'appareiller, il était tenu de prendre Tavis de son équipage, qui décidait à la majorité des voix la question de savoir si le temps était favorable ou non (Art. 16). Des secours étaient dûs aux matelots blessés au cours de leur Service ; des secours et leur salaire, à ceux qui tombaient malades à bord (Art. 20-21), etc. (2). En somme un certain esprit familial régnait ou au moins devait régner entre tous les individus composant un équipage. Ces règlements rappellent, avec une moindre rigueur, ceux des métiers, et leurs rédacteurs ont dû s'inspirer de ces derniers. Nos lois actuelles sont certainement plus égalitaires que celles du Moyen âge ; mais il règne parfois dans celles-ci un esprit de cordialité et de bonhomie qui a disparu de nos mœurs.
(1) Gibrario. Loc, cit., II, 237-288-239.
(2) 0. Noël. Loc cit., I, 321 (noie).
SIO l'évolution du commerce
B. Le commerce dans les temps modernes.