‹ L'évolution du commerce dans les diverses races humainesChapitre 135 sur 145 · VI. Les grandes compagnies · texte numérisé non relu

VI. Les grandes compagnies

Au système de l'exploitation sans vergogne dos colonies par la métropole, qui les considérait comme pays conquis, succéda celui des grandes compagnies commerciales avec privilège. Ce dernier commença à être appliqué au xvi® siècle. Ce fut toute une révolution. Dès lors, il ne fut plus nécessaire d'aller soi-même, en personne, risquer sa vie dans les pays lointains, pour bénéficier de leur exploitation. 11 suffit d'être capitaliste et de s'intéresser pécuniairement à l'affaire. On se mettait ainsi dans la situation des chevaliers et partisans de l'ancienne Rome, faisant exercer le commerce et l'industrie par des esclaves ou des affranchis; précaution facile, qui leur permettait de toucher les bénéfices d'une besogne à leurs yeux dégradante, sans y salir leurs mains blanches. De même, avec l'organisation des grandes compagnies coloniales, les capitalistes de la métropole confiaient à des sous-ordres le soin de pressurer et d'exploiter la population indigène des colonies ; quanta eux, ils se contentaient de percevoir leurs dividendes : c'étaient des conguistadores en chambre.

On débuta par des expéditions mixtes, dont un certain nombre de négociants faisaient les frais et dont le roi désignait ou autorisait le chef. Telle fut, par exemple sous Henri II Texpédition de Villegaignon au Brésil (1353) (2). En ^398, le marquis de la Roche conduisit au Canada une expédition, équipée à frais communs par TÉlat et divers négociants,

(1) 0. Noël. Loccit., 11,186-187.

(2) 0. Noël. Loc. cit., If, 189.

auxquels Henri IV accordait des permissions de commerce (1). Enfin, en 1608, le gouvernement du même monarque concéda à une compagnie française le privilège exclusif du commerce au Canada. La Compagnie fit de mauvaises affaires ; car on n'était pas encore habitué à ce nouveau régime et les commerçants libres respectaient mal le privilège accordé (2). La première grande compagnie sérieusement constituée fut la Co?npagnte des Indes occidentales (1664), à laquelle Colbert donna, pour quarante ans, le privilège exclusif de commercer en Amérique, depuis TOrénoque jusqu'à Terre-Neuve ; en Afrique, depuis le Cap- Vert jusqu'au Cap de Bonne- Espérance (3). D'autres compagnies françaises furent coup sur coup autorisées, notamment celles du Sénégal et de la Guinée, dont la mission consistait à fournir à leur aînée, la Compagnie des Indes Occidentales^ par le moyen de la traite, les bras noirs, qui lui étaient nécessaires, et cela à raison d'une modeste prime de treize francs par nègre 1,4).

En Angleterre, la Compagnie des Indes orientales avait été créée dès 1600 (5) . En 1602, se fonda, en Hollande, la Co^npagniedes Gravides Indes^ à laquelle on accorda les privilèges du commerce au delà du cap Magellan, le droit de paix et de guerre avec les princes orientaux, l'autoribation de construire des forts et de nommer des officiers de police et de justice (^6), c'est-à-dire tous les pouvoirs d'un Etat indépendant. Elle en usa largement, conclut des traités avec les princes indiens et guerroya avec les Portugais auxquels elle arracha les Moluques, que François I'' avait vendues au Portugal pour payer les frais de son couron-

(1) 0. Noël. Loc. cit. y II, 193.

(2) Ibid., 195.

(S)md., 199,

(4) Ibid., 200.

(5) Ibid., IL 164.

(6) Ibid,, 11,154-155.

LE COMMERCE MÉDIOÉVAL ET SON EXPANSION MODERNE o2l

nemeat (1). Cette célèbre Compagnie réussit d'abord brillamment, en grande partie parce qu'elle ne perdit jamais de vue son but commercial et y subordonna ses actes et sa politique, en s'abstenant d'expéditions inutiles et de propagande religieuse (2). De 1603 à 1693, elle tira annuellement de rinde un revenu de cent-soixante à cent-vingt millions, et même en 1693 son bénéflce net s'éleva à près de cent millions i3). Mais ce fut par son succès même que cette grande compagnie déclina et périt. La pléthore d'argent est malsaine. Les employés de la Compagnie s'enrichirent trop, trop vite et sans assez regarder aux moyens. A Batavia, le luxe devint excessif et la métropole elle-même subit le contre-coup de la démoralisation coloniale. En 1795. la Compagnie dut procéder à une liquidation ruineuse ; mais son grand succès relatif constitua un précédent des plus fâcheux. L'habitude était prise. Pendant plus d'un siècle les colonies furent exploitées par des compagnies à privilège. Or presque invariablement ces compagnies ont mal fini ; toujours elles ont commis des actes abominables; pourtant nous en voyons créer encore, simplement parce quelles donnent ou peuvent donner à leurs actionnaires de gros bénéfices au moins pour un temps et que, dans notre morale mercantile, l'argent est comme le feu : il purifie tout. Sous Louis XiV, il fit fléchir jusqu'à l'orgueil nobiliaire et le grand Roi permit à tous nobles et gentilshommes, habitués au Canada, « de faire le commerce tant par mer que par terre sans qu'ils pussent être recherchés ni réputés avoir dérogé » (4j. Du XVI* au xvni* siècle, le commerce maritime appartint à environ 70 de ces compagnies privilégiées (5), dont la plupart finirent par se ruiner, mais non

(1) 0. Noël. Loc. cit.

(2) 0. Noël. II, 160.

(3) /6id.,161.

(4) Charlevoix. Hist, Nouvelle-France (yoj Age), t. V. 129.

(5) Yves Guyot. Economie politique^ 892.

sans avoir exploité à outrance les pays lointains, abandonnés à leur discrétion et commis nombre de méfaits. Ainsi la Compagnie anglaise des Indes Orientâtes^ qui avait obtenu le monopole du thé, du sel,deropium,dubétel, etc. , en usa sans se soucie ren rien du sort des populations livrées à son bon plaisir. Ses employés fixaient eux-mêmes les prix, comme l'avaient fait jadis les monarques de T Inde. Des contrats particuliers étaient concédés à ces employés et souvent ces contrats se négociaient, passaient demain en main avant tout commencement d'exécution, mais avec d'énormes plus-values. La compagnie en arriva à organiser, dans un but de lucre, une famine artificielle, qui, assure-ton, coûta la vie à un million d'Indiens (1). Tous ces abus et excès eurent leur conséquence ordinaire ; il dépravèrent l'administration coloniale, y attirèrent quantité de natures inférieures., la firejit mépriser, donnèrent lieu à de scandaleuses fortunes et finalement à la déconfiture de la Compagnie.

Après tous ces essais généralement scandaleux et tous plus ou moins malheureux, le régime des Compagnies semblait à jamais discrédité. Le partage de l'Afrique, auquel nous assistons et qui a mis en rul les mêmes convoitises que celui de l'Amérique, a remis non pas en honneur, mais en activité, ce désastreux système et nous pouvons déjà le voir porter ses fruits ordinaires.

G. Genèse de 1 esprit mercantile moderne.

Par sa brièveté même le tableau, que j'ai esquissé dans les deux derniers chapitres, a un bon côté. Il nous permet d'embrasser sans effort la Genèse et l'évolution de l'esprit commercial depuis la chute de l'Empire romain jusqu'à nos

(1) Karl Marx. CapitnL Gh. XXXI, 337-338.

jours. Tout d'abord les conquérants germains généralisent le servage industriel et par suite réduisent au minimun les échanges commerciaux. Puis, peu à peu, lentement, après quelques siècles, il se crée une classe d'affranchis, dont le travail industriel est la seule ressource. Ces artisans reconstituent, sous la forme et sous le nom de « métiers », les^ collèges du Bas-Empire et leurs efforts aboutissent enfin à la fondation des Communes. Avec celles-ci la fabrication industrielle et les échanges se développent beaucoup ; mais le grand commerce, le commerce à Textérieur, ne prend une certaine extension qu'en Italie et durant les derniers siècles du Moyen âge. Partout cependant la population industrielle et commerciale grandit en nombre, en importance, en richesse ; lentement, mais incessamment, elle sape au pied le régime féodal, grandement secondée en cela par la royauté. Mais la croissante influence de ces nouvelles couches sociales était née de l'argent, de la spéculation industrielle :par ses origines et sa direction, elle resta marquée du sceau mercantile et, cette tare, elle l'a gardée jusqu'à la chute de la féodalité.

La découverte du Nouveau-Monde déchaîna sans mesure l'ardeur mercantile, en offrant à la cupidité un champ d'exploitation en apparence inépuisable ; les résultats moraux et matériels furent affreux ; ce furent l'exaspération des antipathies de race, le massacre des Indiens, les guerres de tarifs et les conflits sanglants (i). On alla jusqu'à déterminer sur le globe des zones de pillage. Ainsi, les rois de France établirent que tout ce qui pourrait être pris au delà du tropique du Cancer et du méridien de l'Ile-de-fer serait « au delà des amitiés », c'est-à-dire ne donnerait lieu à aucuns dommages-intérêts, même pour les puissances amies (xvi® sièclej (2). Puis la traite succéda à l'extermination des

(1) 0. Noël. Loc. cit., t. II, ti69.

(2) E. de Préville. Loc. cit., 1. 1, 323.

Indiens d'Amérique ; on s'en alla en Afrique chasser les noirs, comme un gibier. Les profils de ce commerce familièrement dit « de bois d'ébène », ne répugnaient à personne et, au xvni® siècle, Voltaire lui-même possédait une action de 5000 livres sur un bâtiment négrier armé à Nantes (1). En même temps, les métropoles d'Europe se mirent à exploiter sans vergogne leurs colonies. L'Espagne interdisait aux siennes, sous peine de mort, tout commerce avec les étrangers (2). Au Brésil, et en vertu de règlements en bonne forme, les marchands portugais majoraient de 43 0/0 leurs prix de vente (3). Quand les Anglais attaquèrent le •Canada, le pillage fut proclamé de droit et les fonctionnaires étaient blâmés seulement alors qu'ils « volaient trop pour leur place » (4). L'Espagne et le Portugal surtout se mirent ^ mener, aux dépens de leurs colonies, une existence de rentier ; elles crurent, que l'or, signe de la richesse, constituait la richesse elle-même et ne tardèrent pas non seulement à se démoraliser, mais à se ruiner. Peu à peu, leur industrie, leur commerce déclinèrent et leur population diminua. A la fin du xvi' siècle, c'était des étrangers, Allemands ou Italiens, pour la plupart, qui fournissaient, non seulement aux colonies mais aussi à la métropole espagnole, les vivres et les vêtements ; les villes étaient dépeuplées et Ton ne pensait plus qu'à vivoter paresseusement avec Tor des mines (o).

En résumé, on s'était ruiné moralement et financièrement pour s'enrichir : l'exemple est instructif et digne d'être cité dans une Morale en action à l'usage des peuples, si jamais on en écrit une. Mais notre présent^ notre époque contera-

(1) 0. Noël. Loc. cit., II, 203.

(2) Villtaumé. Econ, polit, II, 155.

(3) 0. Noël. Loc, cit., II, 148.

(4) IbiiL, II, 297.

<5) Ibid,, II, 130-132-140-142, etc.

poraine, n'est, en définitive^ que la floraison de ce long entraînement mercantile, datant des origines de Thistoire moderne, et dont la forme seule a changé. Il nous reste à résumer, dans ses traits principaux, toute l'histoire sociologique de révolution commerciale, en disant ce qu'elle a été dans^ le passé, ce qu'elle devra être dans l'avenir.

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