‹ L'évolution du commerce dans les diverses races humainesChapitre 134 sur 145 · V. Les colonies · texte numérisé non relu

V. Les colonies

En Europe, les abus de l'esprit mercantile étaient encore réprimés ou prévenus dans une certaine mesure par la grande analogie des mœurs et des institutions, par un développement sensiblement égal de la civilisation, enfin par l'identité des croyances religieuses et la parité des moyens de défense. Dans les pays lointains nouvellement décou-

(1) Paul Gaffarel. Etude sur les rapports de V Amérique et de Vancien continent avant Christophe Colomb,

verts au xv« et xvi« siècle, il en alla tout autrement Souvent les aventuriers avaient affaire à des sauvages, jamais à des Chrétiens ; or, dans l'opinion, dans la morale d'alors, les païens et les idolâtres étaient en dehors de Thumanité. Visà-vis d'eux on n'avait aucun devoir ; même on les pouvait tromper, piller, égorger, conquérir en toute sûreté de conscience, pourvu que Ton eut Tarrière-pensée peu gênante de les convertir un jour ou l'autre. L'effroyable conduite des Espagnols en Amérique ne fut que l'exagération de celle de tous les autres découvreurs et colonisateurs européens du temps .

Dans une signification de prise de possession faite, en Amérique, par Alonso d'Ojeda, au nom des rois de CastîUe et de Léon, on déclare aux indigènes, que Dieu, triple et un, créateur du ciel et de la terre, a confié lous les peuples au pape, que de son côté, le pape fait concession de l'Amérique aux rois de Castille, donFernandet Isabelle; que les indigènes américains n'ont donc plus qu^à obéir ; que, s'ils le font, sa Majesté castillane sera pour eux pleine de mansuétude ; « Mais, continue l'acte, si vous n'adhérez pas • ou si vous différez malicieusement à obéir, alors, avec l'aide du Christ, j'entrerai dans votre pays par force, je vous porterai la guerre avec violence et je vous soumettrai à l'Eglise et au Roi. Je prendrai et je réduirai en esclavage vos femmes et vos enfants pour les vendre ou en disposer autrement selon le bon plaisir de celui qui commande. Je m'emparerai de tous vos biens et vous ferai toute sorte de maux, comme à des sujets rebelles qui refusent leur légitime souverain. Je proteste de plus que Teffusion du sang et les calamités, qui peuvent en résulter, vous seront imputées et non à sa Majesté ni à moi ou aux gentilshommes, qui servent sous mes ordres. Vous ayant à l'instant fait en personne cette déclaration et demande, le notaire ici présent m'en fera une attestation signée en bonne forme » (1).

(i) Herrera. Décade LLib.VII,ch. XIV (Cité par 0. NoêI,l. IL 376.)

Après avoir mis à Tabrî par cette curieuse notification leur conscience de chrétiens, les conquistadores avaient le champ libre et se conduisaient en conséquence : l'avidité insatiable, la férocité, sans frein, la trahison sans scrupule se pouvaient donner libre carrière ; mais toutes ces atrocités sont trop connues pour y insister. Je me borne à les rappeler et veux simplement citer à leur propos le jugement qu'en portait Montaigne ; » qui meit jamais à tel prix le service de lamercadence et de la trafique? Tant de villes rasées; tant de nations exterminées ; tant de millions de peuples passés au fil de l'espée et la plus riche et belle partie du monde bouleversée pour la négociation des perles et du poivre ! Méchaniques victoires ! Jamais l'ambition, jamais les inimitiés publicques ne poulseront les hommes les uns contre les aultres à si horribles hostilités et calamités si misérables » M). La mercadence^ comme dit Montaigne, était si bien l'unique préoccupation des conquérants, que, dans le gouvernement et l'administration des nouvelles colonies, tout fut subordonné au profit à réaliser. Pour l'Espagne et pour les autres États colonisateurs, le système colonial consistait seulement à confisquer les colonies au profit de la métropole. Injonction était faite aux colons de faire tout leur comjpaerce d'importation et d'exportation avec la métropole seule. On leur intima défense de créer chez eux certaines industries. Le pays conquis appartenait non à l'Étal, mais à la Couronne d'Espagne, qui pensait surtout à en exploiter les mines à son profit (2). On revit, mais sur une plus grande échelle,la remise en vigueur du sauvage système minier des Egyptiens, Carthaginois, Romains, etc. En 1304, d'après une lettre de Colomb, les six septièmes de la population d'Hispaniola (Cuba) avaient péri. (( Ils tombaient, dit un contemporain, comme moutons atteints de la clavelée » ;

(1) Essais. Livre III, eh. VI.

(2)0. Noël. Zoc.cî^, 11,131.

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ils se laissaient mourir de faim ou se tuaient ; les femmes se faisaient avorter, etc, (1).

On exploitait aussi les indigènes en leur faisant cultiver la terre et, dans ce but, on en vendait, chaque semaine, à raison de deux sous six deniers la pièce. Ces derniers faits se passaient encore près d'un siècle après la conquête et sont racontés par Thomas Gaye (2). Mais, à une date bien plus rapprochée de nous, l'oppression continuait encore, plus hypocrite seulement et sous laforme industrielle. C'est Huiiiboldt qui Tatteste. On commençait par avancer aux lndien< une petite somme, qu'ils dépensaient ordinairement pour s'enivrer. A partir de ce moment, leur qualité de débiteurs en faisait des esclaves. On les enrôlait dans un atelier malsain et clos, où ils travaillaient avec des forçats pour un salaire dérisoire. Défense absolue de sortir. Les malheureux ne voyaient leurs femmes que le dimanche et était fouettés au moindre délit (3) .

Sans doute les Espagnols poussèrent toutes ces horreurs à l'extrême ; mais les autres nations européennes se conduisirent à peu près de même. Au Brésil, les Portugais vendaient les marchandises 45 0/0 plus cher que dans la métropole ; autour de leurs mines de diamants, ils avaient créé un désert artificiel de cent lieues de tour (4). Quand il fallut remplacer en Amérique les Indiens exterminés, la traite des nègres vint greffer une abomination nouvelle sur les anciennes. Or, ce système de colonisation, si cela peut s'appeler un système, a duré jusqu'à la fin du siècle dernier. Nous savons, que la guerre américaine de l'Indépendance eut pour cause un règlement anglais, enjoignant aux navires de n'importer que des marchandises anglaises et de débarquer dans des ports anglais toutes leurs mar-

(i) Las Gasas-Herrera (Noël, II, 134.)

(2) Noël. Ibid., 132.

(8) Humboldt. Nouvelle- Espagne, t. III, 294.

(4) Noël. Loc. cit., t. H, 146-1'j8.

LE COMMERCE MÉDIOÉVAL ET SON EXPANSION MODERNE oi9

chandises exportées (1). Le vieil esprit colonial, tenant les colonies pour des propriétés à exploiter par la métropole, régnait donc encore, même en Angleterre, il y a un siècle seulement.

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