VI. Le commerce contemporain
Sans nier en rien les services, que le commerce a rendus à la civilisation générale, on est donc fondé à le critiquer, au moins tel qu'il s'est exercé dans le passé et se pratique aujourd'hui encore chez les races arriérées dont la civilisation est à la fois primitive et contemporaine. Mais lesmœurs industrielles et commerciales de l'Europe, de notre Europe d'hier et de celle d'aujourd'hui, valent-elles beaucoup mieux que celles du passé ? Pour s'en flatter, comme on le fait bien souvent, il faut ou être bien mal informé, ou fermer les yeux de peur d'y voir. Faire l'apologie du commerce en général est devenu banal ; car l'esprit mercantile a tout envahi . Au siècle dernier, Diderot, tout en déclarant qu'un négociant ne lui semblait pas un personnage propre à devenir le héros d'un poème épique, affirmait déjà que les vastes spéculations, la généralisation de l'esprit de troc et d'échanges étaient des gages de tranquillité et de paix (1). Or, ces lieux communs, si brutalement contredits par les
(1) Diderot. Fragments politiques, t. IV, 42, des Œuvres complètes.
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faits, sont encore aujourd'hui réédités quand même . Ainsi Stuart Mill déclare gravement que le commerce est maintenant ce que fut autrefois la guerre: savoir, l'occasion principale des contacts. Il ajoute que les aventuriers du commerce civilisé sont les premiers civilisateurs des barbares ; que le commerce enseigne aux nations à voir sans envie la richesse et la prospérité de certaines d'entre elles ; qu'il garantit la paix du monde et assure pour jamais le progrès continu des idées, des institutions, de la moralité (i). Malheureusement ces belles affirmations optimistes sont cruellement démenties par les faits. Ainsi en 1692, un homme d'État anglais, lord Shaftesbury, disait tranquillement : « 11 est temps de faire la guerre à la Hollande pour rétablir notre commerce ». En 1743, lord Hardwick s'exprimait avec la même férocité mercantile : « Il faut disait-il, ruiner le commerce de la France pour nous ouvrir des débouchés sur le continent ))(2).Et pourtant, à ce moment, la grande industrie n'était pas encore née; elle date seulement de l'invention de la machine à filer par Arkwright (1769) et surtout decelle de la machine à vapeur par James Watt (1786). Depuis lors et jusqu'à ce jour, le développement industrial et commercial a pris, dans les pays civilisés, une extension qui a dépassé de bien loin toutes les prévisions. Ainsi, par exemple, en J894, le total du commerce spécial de l'Angleterre s'est chiffré par 15 milliards 130 millions (3). Dans le même pays, les deux tiers de la population laborieuse, privés de toute propriété sérieuse, vivent uniquement des salaires et profits industriels ; un tiers seulement est encore employé par l'agriculture (4). Mais malgré les influences soi-disant lénifiantes de l'industrie et du commerce, notre xix** siècle comptera parmi les plus sanglants de l'histoire ;
(1) stuart Mill. Economie politique, t. II, 114.
(2) Yves Guyot. Siècle du 20 mars 1895.
(3) Le Siècle, 31 janvier 1895.
(4) Gh. Vogel. Puissances coloniales, 1. 1, 469.
il aura même vu rééditer les sauvages expéditions coloniales des Conquistadores espi^gnoh ainsi que les grandes Compagnies exotiques desxvii* et xvMi® siècles, et nous sommes trop autorisés à dire avec Adam Smith : « Le commerce, qui, pour les nations comme pour les individus, devrait être un lien d'union et d'amitié, est devenu la source la plus féconde des animosités et de la discorde. L'ambition capricieuse des rois et des ministres n*apas été plus fatale au repos de TEurope que Tinsolente jalousie des commerçants et des manufacturiers. . . La basse rapacité, l'esprit monopoleur des négociants et des manufacturiers, qui pourtant ne sont ni ne doivent être les maîtres du monde, sont des vices incorrigibles (1) ».
Mais la fièvre industrielle et commerciale a déchaîné bien d'autres maux et, si horribles qu'aient pu être les carnages guerriers, ils ne sauraient cependant se comparer aux sourds et délétères effets du labeur des usines, aux souffrances incessamment imposées par l'industrie commerciale à un prolétariat toujours grossissant (2). Le mal date de loin. Dès le XV® siècle, les manufactures de laine s'élanl fort développées en Flandre, la matière indispensable, la laine, haussa de prix et l'aristocratie anglaise se mit aussitôt à créer des pâturages, en usurpant les biens communaux et transformant en prairies les terres emblavées. Du même coup et nécessairement on dépossédait et on expulsait la population rurale, dont la ressource dernière consistait à louer ses bras aux manufacturiers (3).
Des bras, on en cherchait partout et on s'en procurait par tous les moyens, même des bras d'enfants. Les Workhouses purent alors se débarrasser aisément de leur population enfantine ; car les manufactures les leur prenaient par
(1) Cité par Villiauiné. Econ. poL, t. 1, 194.
(2) Voh» mon Évolution de V esclavage, eh. XX et passim. ;3) Marx. Capital, eh. XXVII. 317.
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bandes, par lois, el même en tolérant dans la livraison à titre de déchet un idiot sur vingt sujets. Une fois entre les mains des manufacturiers, les enfants étaient exploités et épuisés avec une parfaite absence d'humanité. Maltraités, torturés, ils se relayaient par équipes, jour et nuit, ne quittant le travail que pour se jeter exténués dans des lits /owjoutas chcmcis ; car ils n'avaient jamais le temps de refroidir. Ces abus effroyables durèrent longtemps ; en 1813 un lot d'enfants fut encore confondu avec les meubles d'un banqueroutier et vendu avec eux aux enchères (1). L'avènement des machines à vapeur généralisa le mal et augmenta singulièrement la consommation d'hommes. Raisonnablement on aurait pu espérer un résultat tout contraire : puisque la fabrication mécanique pouvait produire bien davantage en exigeant le concours de moins de bras ; mais il s'agissait de gain et non de raison ; on produisit donc à outrance afin de vendre davantage, de vendre quand même. Avec le règne de la vapeur se créa vraiment la grande industrie, d'abord et surtout lainière, puis cotonnière. Les usines devinrent colossales, mais néanmoins elles se multiplièrent ; car, dans la production usinière, les frais sont en raison inverse de la centralisation du travail. On vil alors se constituer un servage d'un nouveau genre : « En Alsace» écrit l'économiste Villiaumé, tel filateur, riche de dix à quinze millions de francs, est entouré de deux à trois mille habitants qui dépendent absolument de lui. Le salaire est fixé par le maître et non débattu. L'ouvrier, ne pouvant expatrier sa femme et ses enfants, voit sa liberté enchaînée (2). »
Mais produire n'est pas tout; il faut vendre ; aussi, depuis lors, tous les États industriels se sont mis à la recherche de débouchés nouveaux. En Europe, ce genre de trouvaille est
(4) Marx. Capital, eh. XXX, 339.
(2) Villiaumé. Economie politiqvs, t, 1, 194.
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devenu déplus en plus difficile ; car le protectionnisme des ■vieux âges est sorti tout rajeuni de son tombeau. A Tenvi les uns des autres, les États européens se sont hérissés de tarifs protecteurs, faisant office de muraille chinoise, et se sont mis à élever chez eux, à la brochette, des usines sans utilité, « à fabriquer des fabricants » (l). Par contrecoup nécessaire on a vu sévir de nouveau la fièvre coloniale et l'accès ne le cède en rien à celui du xvi' siècle. Bon gré mal gré, et sous peine de mort, les noirs africains devront s'habiller avec nos cotonnades et s'enivrer avec nos alcools industriels. Les Etats soi-disant civilisés se sont mis avec une hâte fébrile à dépecer l'Afrique, afin d'en exploiter les indigènes et le sol.
Cela s'appelle « ouvrir à la civilisation » des contrées nouvelles ; mais les beaux prétextes n'ont jamais manqué pour colorer les vilaines actions. Ainsi Pline affirme, avec emphase, que si Rome a ensanglanté le vieux monde, ce fut pour son bien, pour lui donner la paix et marier les nations: la (( mission historique » était déjà inventée. Si Cortez, Pizarre et leurs émules ont dépeuplé l'Amérique centrale, ce fut à bonne intention, pour procurer aux Indiens les joies du paradis catholique. Aussi devons-nous être moins surpris qu'affligés, quand, de temps à autre, un écho d'Afrique nous -apprend que tels ou tels « civilisateurs » européens t^e sont conduits beaucoup plus mal que des sauvages.
A titre de forfaits isolés, ces abominations ne seraient que regrettables ; mais nous leur trouvons un caractère bien autrement inquiétant, quand nous voyons qu'elles symptomatisent un état d'esprit général ; quand nous constatons qu'elles ne choquent, pour ainsi dire, personne et qu'en les blâmant on devient presque ridicule. C'est que trop souvent, «même dans nos pays d'Europe, l'argent excuse quantité de laides choses ; c'est que la morale et parfois même la justice
(1) Marx. Capital, ch. XXXI, 339.
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deviennent assez bonnes personnes, quand il s'agit de grosses fortunes un peu trop rapidement acquises ; Tune alors ne blâme qu'à regret ; Tautrc ne sévit qu'avec peine. Certes, il y a bien longtemps que les méfaits de l'argent ont commencé à indigner les moralistes. Sophocle lui attribue, plus qu'à loute autre cause, les mauvaises lois et les mauvaises mœurs (1). Shakespeare en fait un magicien dépravé, qui sait blanchir les noirceurs, embellir la laideur justifier l'injustice, et, qui, sansdifficulté,installeles voleui*s mêmes dans les chaises curules des sénateurs (2). Mais du temps de Shakespeare, l'âge d'argent était jeune encore. Depuis lors, il a atteint sa maturité et nous le voyons s'épanouir à l'aise. Jamais en effet le goût et le crédit de Tindustrie^ du commerce et de tout ce qui s'y rapporte n'ont été aussi répandus ; jamais surtout la spéculation industrielle n'a été aussi souvent que de nos jours pressée entre la ruine d'un côté et la surproduction de l'autre ; jamais non plus les capitaux mobiliers n'ont été aussi multipliés ; jamais ils n'ont été accumulés en masses aussi considérables en si petit nombre de mains. Or, le capital, surtout le capital facilement mobilisable, n'est pas malthusien : il aime à se reproduire. Comme l'a dit avec humour un économiste anglais, la moralité du capital se subordonne exactement à la grandeur des gains à réaliser : « Le capital abhorre Tabsencede profit ou un profit minime, comme la nature a horreur du vide. Il est timide ; mais, à 10 0/0, on peut l'employer partout ; à 20 0/0, il s'échauffe ; à 50 0/0, il est d'une témérité folle ; à 100 0/0, il foule aux pieds toutes les lois humaines ; à 300 0/0, il n'est pas de crime qu'il ne puisse commettre, même au risque de la potence (3). »
(1) A7itigone.
(2) r/mon. Scène XIII.
(3) P. J. Dunning. Trades Unions and StrikeSj p. 436 (London, 1861). Cité par Marx. Capital, cli. XXXI, p 340.
l'éVOLCTION du COMMEriCE
Mais ce capital industriel et commercial, si exempt de scrupules, est aujourd'hui colossal ; en France, où pourtant rindustrie est moins développée qu'ailleurs, sa valeur nominale se rapproche de celle du capital foncier ; mais il jouit d'une extrême mobilité, que jusqu'ici les législations de la plupart des États ont refusé au capital immobilier. Les sociétés industrielles sont devenues des êtres abstraits, sans conscience ni entrailles, et leurs actions anonymes peuvent passer de main en main, comme une pièce de monnaie. Est-ce un progrès ? Oui, certes, au point de vue du libre essor de la spéculation ; mais l'intérêt de la moralité générale est tout autre, et les États seront bien malades, quand leurs citoyens seront devenus, en majorité, de simples machines à gagner le plus d'argent possible avec le moins d'efforts possible. Or, la spéculation pure, le trafic des valeurs mobilières^ l'agiotage, ont d'autant plus beau jeu que les papiers de crédit et de bourse abondent davantage ; mais ces valeurs sont aujourd'hui en nombre immense ainsi que les opérations auxquelles elles donnent lieu. A Londres, la seule banque de virements, dite Clearing- House^ de Lombard-Streety compense annuellement pour cinquante milliards de chèques (i) ; car le commerce de l'argent, celui des banques, s'est développé corrélativement à l'autre, ainsi qu'il arrive toujours. En même temps, les emprunts d'État créent incessamment de vraies valeurs fiduciares, représentées par des coupures de plus en plus petites et soumises aux fluctuations journalières de la Bourse^ aux manœuvres de la spéculation. Or, tout a contribué depuis des siècles à développer le goût du jeu, déjà très commun chez les sauvages ; et, si l'on considère que de colossales fortunes ont poussé, comme des champignons, sur le fumier de la spéculation véreuse et ont ainsi constitué de très pernicieux exemples, on est en droit de dire que le seul fiait
(1) Ch. Vogel. Loc. cit., t. I, 287.
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de posséder une parcelle, même minime, de notre énorme capital mobilier doit souvent suffire à donner aux gens des préoccupations financières, à leur inoculer dans une certaine mesure Tesprit du jeu, à les faire rêver de grosses fortunes acquises sans effort.
Mais que cette dépravation mercantile grandisse davantage encore, devienne universelle et Thumanité civilisée ne méritera plus guère de vivre. Dès aujourd'hui, on est fondé à dire, que, s'il nous reste un certain fonds de désintéressement, de noblesse morale, d'altruisme, ce n'est presque plus qu'une survivance des âges anciens, souvent grossiers, féroces même, mais où pourtant ce vaste ensemble d'assez tristes choses, que, pour abréger, nous appelons « l'argent », était encore subordonné à des mobiles plus désintéressés.
S'ensuit-il qu'U faille stigmatiser en eux-mômes le commerce et l'industrie ? Nullement ; on les doit au contraire classer parmi les grands modes nécessaires de l'activité sociale. S'ils deviennent pernicieux, c'est seulement alors qu'on les détourne de leur véritable but. Quoi de plus utile, de plus humanitaire même, que de façonner industriellement les matières premières fournies par la nature, que de les transformer en produits ouvrés, qui centuplent les forces et les jouissances de l'homme ! Quoi de plus désirable que de répandre ces produits utiles par toute la terre habitée et habitable, que d'échanger ceux d'un pays contre ceux d'un autre ayant des utilités diverses et de s'enrichir ainsi mutuellement ! Car, ainsi que l'a dit un philosophe du siècle dernier : « L'échange est éminemment social : il implique deux gains ; puisque chacune des parties contractantes estime plus ce qu'elle reçoit que ce qu'elle donne (i) ». Oui, mais à condition que le mercantilisme tienne aussi peu de place que possible dans ces marchés, qu'il y ait surtout
(1) Condillac, cité par Villiaumé, t. I, eh. III, 170.
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échange de services et aussi peu que possible de spéculation .
Sans doute, à prendre les résultats en gros, la découverte de TAmérique et ses conséquences ont été plus profitables que nuisibles au genre humain. Je dis « genre humain », ne voulant pas me servir du mot « civilisation » dont on a tant abusé. Le gain matériel a été considérable ; le nouveau monde est devenu pour l'ancien un vaste champ d'expansion ; mais le bénéfice moral et social a été singulièrement réduit par les horreurs commises. Il y avait en Amérique des races à élever ; on ne sVst soucié que de les exploiter jusqu'à les détruire. « Combien il eut esté aysé, s'écrie à ce propos Montaigne, de faire son proufit d'âmes si neufves, si affamées d'apprentissage, ayant pour la pluspart de si beaux commencements naturels ! Au rebours, nous nous sommes servis de leur ignorance et inexpérience à les plier plus facilement vers la trahison, luxure, avarice et vers toute sorte d'inhumanité et de cruauté, à l'exemple et patron de nos mœurs (l) », — Certes, on ne saurait sans injustice accuser de sensiblerie les armées et les généraux de l'ancienne Rome. En particulier le trop célèbre conquérant des Gaules, J. César, a versé à flots et avec une parfaite sérénité le sang de nos ancêtres gaulois ; pourtant en cruauté, perfidie, rapacité, il a été de beaucoup surpassé par les Pizarre, Cortez et leurs émules ; surtout, une fois achevée l'œuvre violente de la conquête, Rome n'a point fait peser sur la Gaule la tyrannie bigote et sans scrupule» que l'Espagne a imposée à TAmérique centrale. A un tel traitement la Gaule n'aurait sans doute pas mieux résisté que les royaumes de Montézuma et d'Atahualpa. Les résultats économiques ont été d'accord avec la diversité morale des procédés : l'Amérique, saignée à blanc et exploitée sans merci, a fini, par cela même, par ruiner ses envahis-
(1) Essais, Liv. III, ch. VL
LE PASSÉ ET l'avenir DU COMMERCE S49
seurs ; au contraire, la pacifique organisation de la Gaule a guéri les maux de la guerre en même temps qu'elle doublait la richesse et la puissance de Rome. C'est que l'économie politique, dont les théories abstraites prêtent trop souvent à la critique, a dit vrai cependant, en affirmant qu'un pays supporte, pour une part, la ruine qu'il est allé porter dans un autre. Incontestablement, la proposition est juste, alors qu'il s'agit de la richesse proprement dite, de la richesse matérielle; mais combien l'est-elle plus encore, si l'on fait entrer en ligne de compte la déchéance morale, qui frappe ordinairement les auteurs des grands forfaits internatio-
naux
Quelle est donc la conclusion à tirer relativement au commerce en général ? Personne, à coup sûr, ne saurait rêver l'abolition des échanges industriels ; ils sont essentiels au développement du progrès international. Ce qui est désirable, c'est de réformer moralement le commerce, de le corriger, en lui donnant pour but autre chose que le lucre quand même : il faut que Mercure cesse d'être le dieu des marchands ; mais une telle réforme est-elle possible ?