VI PREFACE
Fantiquité l'ont toléré sans Teslimer et ont assigné à la classe des marchands le dernier rang dans leur hiérarchie, sociale. Mais peu à peu le commerce s'est fait une place de plus en plus grande et, dans nos États contemporains, où il est alimenté par une industrie fébrilement active, sa réhabilitation est devenue une glorification. Les moralistes l'ont vanté; les poètes Tout souvent chanté; les hommes d'État se sont constitués ses humbles serviteurs. On ne veut plus reconnaître au commerce que des qualités et des avantages. A en croire le chœur de ses apologistes, le commerce est un impeccable bienfaiteur: il civilise la sauvagerie, adoucit les mœurs, rapproche les nations, fraie la voie à tous les progrès, etc, etc. D'ordinaire les sociologistes théoriciens font leur partie dans ce concert d'éloges; toujours, prétendent-ils, le commerce a substitué les relations pacifiques aux conflits guerriers ; toujours il a été le missionnaire des idées fécondes et des inventions utiles ; c'est grâce h lui que d'intrépides explorateurs ont fouillé tous les coins de notre planète et ouvert ainsi de larges horizons à la science, etc.
Cette apothéose du commerce renferme, on ne le saurait nier, une grande part de vérité, mais non la vérité tout entière. C'est que, pour être moins évidents, les méfaits du commerce ne sont pas moins incontestables que ses bienfaits: à son choix et sans injustice, on le peut bénir ou maudire. Ses origines sont peu recommandables ; il n'a d'abord été qu'un succédané de la razzia et longtemps il y est volontiers revenu. Ce n'est pas sans raison que les Grecs avaient donné un même dieu aux voleurs et aux commerçants. Même de nos jours, la différence morale est
PREFACE Vil
légère entre la razzia primitive et telle spéculation commerciale, étrangère au scrupule. Mais cette poursuite trop ardente des bonnes affaires ne va pas sans quelque déchéance morale et même intellectuelle. Elle estincompa- 4ible avec les sentiments de solidarité sociale ; elle pousse même à un égoïsme sans mesure. Dès que les hommes ont pu disposer d'une valeur-étalon, d'une substance monétaire quelconque, représentant de la force sociale en puissance et pouvant s'accumuler par toute sorte de moyens entre les mains non des meilleurs, mais des plus chanceux et des plus rapaces, la moralité a fléchi ; l'argent ou ce qui en tenait lieu est devenu, pour la plupart, le but suprême, la justification de tous les méfaits, l'excuse de toutes les bassesses : en même temps Fart, la littérature^ la science, la spéculation philosophique, etc., tout ce qui constitue la parure des civilisations se mercantilisait peu à peu et aujourd'hui nous assistons au plein épanouissement de cet âge d'or, au pire sens de l'expression. Il imporle extrêmement d'enrayer cette dégénérescence ; c'est pour Tavenir de nos sociétés, une question d'être ou de ne pas être.
L'étude contenue dans ce volume vient donc bien à son heure. Elle est simplement un tableau documenté des origines, de l'évolution du commerce, de son influence sur la moralité sociale. On y peut suivre pas à pas les phases du développement commercial à partir des clans primitifs. C'est un spectacle sociologique des plus attachants que d'assister à la graduelle croissance de la vie industrielle et commerciale depuis l'origine des sociétés jusqu'à nos jours, où cette activité menace d'absorber toutes les forces vives des collectivités humaines.
vin PREFACE
En retraçant cet intéressant tableau, je me suis efforcé d'être impartial, de dresser un bilan du bien et du mal que rhumanité doit à ce que Montaigne appelait dédaigneusement « la mercadence ». Pour conclure, j'ai essayé de préjuger la métamorphose, que devra subir le commerce pour se corriger de ses défauts et devenir Tagent de véritable civilisation et de sérieux progrès, qu'il devrait être. Mais plonger le regard dans l'avenir est chose malaisée, aussi n'ai-je entendu formuler que des aperçus possibles, non des prophéties. Pourtant la nécessité d'une transformation s'impose ; si ce modeste travail pouvait y concourir, ne fûtce que pour une part très minime, j'en éprouverais une satisfaction profonde.
Cii. Letourneau.