I. Les échanges chez les Papous
Nombre d'anthropologistes ont tenté de classer mélho-
diquement les races humaines ; aucun d'eux n'y a complètement réussi ; car Tenserable du genre humain forme un tout des plus bigarrés ; l'action millénaire des milieux et des climats, surtout les mélanges entre diverses races ont créé entre les types principaux, d'une classification facile, des sous-races métissées à tous les degrés, inclinant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, réunissant parfois les caractères les plus disparates et auxquelles il est difficile d'assigner une place rigoureuse dans le casier hiérarchique des grands groupes humains. Il est presque inutile de dire, de répéter plutôt, que les seuls traits distinctifs à invoquer pour classer les races ou espèces humaines sont et doivent être d'ordre physique ; les caractères moraux, intellectuels, sociaux etc., varient, quelle que puisse être l'empreinte anatomique, avec les degrés delà civilisation ; or, ces degrés, tous les hommes les peuvent franchir moyennant un nombre suffisant de siècles et des circonstances favorables.
Dans ces études, je me suis contenté de la plus générale, de la plus banale des classifications, et, toujours j'interroge successivement les races noires, les races jaunes, les races blanches à propos de telle ou telle grande activité sociale. Prises en masse, ces trois grandes effigies du (jenushomo correspondent bien à trois grands degrés d'évolution morale et intellectuelle, ce qui m'empêche pas d'ailleurs qu'individuellement considérés, nombre de blancs ne soient très inférieurs à bien des jaunes et même à bien des noirs; au point de vue mental, la classification n'a donc qu'une valeur d'ensemble.
D'autre part, j'ai eu soin, dans le précédent chapitre, de mettre à part certains types singuliers, déjà en voie de disparition et offrant des caractères sui geneiHs^ quoique se rattachant par la couleur de la peau à l'un ou à l'autre des trois grands types blanc, jaune ou noir. Ainsi les Australiens, que nous avons étudiés dans le dernier chapitre, pour-
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raient à la rigueur constituer une division d'un sous-groupe noir de Mélanésiens, dont les Papous représenteraient une autre division. Au point de vue anatomique, la parenté peut s'admettre ; au point de vue sociologique, il existe aussi nombre de traits communs aux deux races ; mais le différences mentales sont si grandes, le Mélanésien d'Australie est si inférieur encore ou si dégradé, que j'ai cru devoir lui faire une piace distincte et le ranger dans une catégorie hors cadre.
Nous allons maintenant examiner quel est, au point de vue commercial, le degré de développement atteint par les Papous, c'est-à-dire par les noirs océaniens à cheveux crépus, physiquement très analogues aux nègres africains inférieurs et qui, au nord et à Test de l'Australie, occupent de nombreux archipels, dont les principaux sont : la Nouvelle- Calédonie, la Nouvelle-Guinée, les Nouvelles-Hébrides, les îles Salomon, etc., etc.
Au siècle dernier, quand, pour la première fois, les navigateurs européens abordèrent dans ces îles, les Papous n'avaient pas encore dépassé l'âge de la pierre polie, supérieurs au reste en cela aux Australiens, qui en étaient encore à la pierre taillée; mais ils possédaient déjà une certaine industrie, bien supérieure à celle des Australiens ; leurs canots à balancier étaient bien construits ; ils se servaient d'arcs, de flèches, qui paraissaient même empoisonnées(l) ; de véritables cases et non plus le simple paravent d'écorce des Australiens les abritaient ; ils étaient même potiers, par conséquent en possession de certaines valeurs d'échange ; néanmoins ils étaient encore très peu commerçants et facilement hostiles aux étrangers. Ceux des Mallicollo refusèrent de vendre au capitaine Cook une planchette de bois, large d'environ cinq pouces et proprement couverte de paille, dont ils se servaient pour empêcher la corde de leur arc de
(1) Gook (Deuxième voyage). Hist. univ, voy, t. X. 336.
cingler leur bras ; ils ne consentirent pas davantage à troquer leurs bracelets et autres ornements (1). Mais ils ne se refusaient nullement à donner et à recevoir des présents en signe de paix et de relations amicales. A Mallicollo, le capilaine Cook s'étant avancé, seul et sans armes, une branche verte à la main, vers un groupe d'insulaires, le chef de ceux-ci, après avoir au préalable confié à Tun des siens sonarc et ses flèches, se précipita au devant de l'étranger, en portant aussi un rameau, qu'il échangea contre celui qui lui était offert. Après ces préliminaires, un petit cochon fut amené, à titre de présent, et le donateur papou accepta en retour une pièce d'étoffe, dont il parut charmé, Les échanges d'ailleurs en restèrent là et il fut impossible aux Anglais d'obtenir des naturels d'autres provisions ; le porc avait été offert non point comme amorce commerciale, mais amplement comme un gage de paix (2).
De même, aux lies delà reine Charlotte, les indigènes avaient accepté du capitaine Carteret diverses quincailleries et lui avaient apporté en retour des noix de cocos avec de grandes démonstrations, mais simplement pour sceller un pacte d'amitié (3).
11 se peutau reste, que, dans ces occasions, les Papous ne se soient point souciés de commercer avec les Anglais surtout parce que ces étrangers leur étaient encore tout à fait inconnus. Aujourd'hui du moins, un actif commerce indigène existe entre les diverses îles de chaque groupe ; certaines petites îles même ne viventque de ce commerce ; ainsi les insulaires de Rocca^ petite île corallinede Tarchipelde Bank tirent tous leurs aliments, le poisson excepté, de Vanna-Leva et des îles Saddle, donnant en échange une monnaie pri-
(l) Cook. Loc. cit., 337.
(•2) Cook. Loc. cit., vol. VIII. 3%.
(3) Voy.dii cap. Carteret dems Relation des voy. entrepris par ordre de Sa Majesté Britannique, etc., t. I. 245.
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mitive, qu'ils fabriquent eux-mêmes et dont je parlerai bientôt. Ailleurs d'autres Papous, ceux des îles Alite, près Flo« rida, qui sont aussi de très petites îles, étant dépourvus de champs ou plutôt de jardins, achètent le plus clair de leurs aliments aux insulaires de Guadalcanar, qu'ils paient aussi en monnaie primitive et en outre avec divers ornements de leur fabrication (1). Or, il est vraisemblable qu^, de tout temps, les Papous flxés sur ces petites îles ont eu besoin, pour vivre, de recourir aux échanges : de bonne heure la nécessité en dû faire des commerçants.
Aujourd'hui les Malais d'un côté, les Européens de l'autre, ont inoculé à la plupart des insulaires papous la fièvre commerciale. A la Nouvelle-Guinée, les indigènes de Dorey s'embarquent et s'en vont plus ou moins loin le long des côtes vendre des statuettes de bois, des manches de couteau en cornes de cerf, qu'ils ont sculptés eux-mêmes (2). Ailleurs on troque volontiers des armes, notamment des lances à pointes de bois ou de pierre (3). En résumé, sur le littoral de la Nouvelle-Guinée, la métropole des Papous, les indigènes-contemporains sont presque tous commerçants. D'une tribu à l'autre on échange de la nacre, des coquillages, des écailles de tortue, de Técorce odoriférante Cmassoot), des peaux d'oiseaux de paradis, du trépang (Holoturies) contre des couteaux, des barres de fer, des haches, du fil de cuivre, du coton bleu, des sarangs^ des assiettes, des tasses et aussi des écus hollandais (Eyhsdoolders)^ d'une valeur de cinq francs, mais qui servent uniquement à faire des bracelets. Finalement les produits du pays, que les clans et tribus se repassent avec un petit bénéfice, arrivent entre les mains des marchands malais cabotant sur les côtes.
(i) Codringlon. The Melanesians 297-298.
(2) D'Albertis. La Nouvelle Guinée. 32.
(3) Ibid., 97.
S2 l'évolution du commerce
A la Nouvelle-Guinée, du moins dans les districls peu nombreux jusqu'ici explorés, le commerce se fait par simple Iroc. Aucun objet ne joue le rôle de notre monnaie, sauf peut-être, dans une certaine mesure, les peaux d'oiseaux de paradis (1). A la Nouvelle-Guinée, il n'y a pas non plus de marchés. Les échanges avec les négociants malais s'effectuent entre individus et avec une bonne foi singulièrement primitive. Le Malais donne ses marchandises (T avance et, longtemps après, vient recevoir les objets, qu'il désire en retour et qu'il a eu soin de demander. Si le correspondant papou ne réussit point à trouver ce qui lui était demandé, il rend simplement au Malais les objets à lui confiés. Dans ces transactions la loyauté est ordinaire et les abus de confiance rares (2). Quand les blancs ne l'ont point dépravé, le Papou est ordinairement d'une grande honnêteté : « Je n'ai jamais pu, dit un négociant français exerçant aux Nouvelles-Hébrides, me faire céder par un Canaque un objet appartenant à un de ses camarades absents, quelque minime qu'en fût la valeur et quelque prix que j'en offrisse (3). Jamais un vol n'a été commis dans notre goëlette où pourtant on n'exerçait aucune surveillance. Jamais une acquisition faite d'avance n'a manqué d'être exécutée à l'heure où le bateau levait l'ancre. Jamais une parcelle de terre n'a été vendue deux fois. 11 ne commettent de supercheries de ce genre qu'après avoir été corrompus par un long commerce avec les blancs. Ce sont ces derniers, qui les poussent à vendre deux fois la même chose afin de créer de profitables contestations (4j... J'ai toujours occupé des Canaques hébridais sans qu'ils m'aient dérobé ni un sou, ni un objet...
(1) Bink Réponses au Questionnaire, etc., — Bull. Soc. dWnihropologie. 1888.
(2) Ibid.
(3) Imhaus. Les Nouvelles-Hébrides, 72-73
(4) Imliaus. Loc.cit.. 75/-73.
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Ils ne deviennent déloyaux que par le contact avec la civilisation » (1).
A la Nouvelle-Calédonie, les indigènes sont également commerçants ; ils font des échanges soit entre eux, soit avec des étrangers. Ainsi ils apportaient aux missionnaires d'Arama des noix de cocos, dont ceux-ci extrayaient de Thuile, qu'ils revendaient ensuite à des caboteurs rôdani sans cesse le long des côtes (2) . On payait les Canaques parfois en denrées, parfois en argent. Entre eux, les Canaques Néo-Calédoniens ne connaissaient que le commerce par troc, denrées contre denrées, laros, ignames contre des crustacés, des coquillages, du poisson etc. Sur le littoral, il existe de véritables petits marchés indigènes, où les femmes, seules ordinairement, viennent faire des échanges. Dans ces transactions, la bonne foi est de règle à la Nouvelle-Calédonie, comme aux Nouvelles-Hébrides (3). Mais dans les deux archipels le commerce sans scrupule, tel que les blancs soit disant civilisés le pratiquent avec les sauvages, tend à dépraver ceux-ci^ ne fût-ce qu'en vulgarisant l'ivrognerie, comme il est arrivé aux Nouvelles-Hébrides, comme il arrive parmi les Canaques de la Nouvelle- Calédonie, dans le principe absolument réfractaires à l'usage des liqueurs fermentées. A la Nouvelle-Guinée aussi, où les échanges commerciaux ont ordinairement pour base la plus grande bonne foi, la moralité indigène fléchit parfois et d'Albertis, après avoir acheté la ceinture d'un Papou se la vit réclamer par le vendeur, qui prétendait en même temps n'en pas rendre le prix (4) .
En énumérant les principaux objets d'échange à la Nou-
(i) Imhaus. Loc, cit. y 74.
(2) Thiercelin. Journal d'un baleinier, i. 1, 300. •3) Moncelon. Réponses au Questionnaivey etc.. BuiL Sbc. d'Anthrop. (1886), p. 375.
(4) D'AIbertis. Nouvelle-Guinée, 252.
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velle Guinée, j'en ai omis un, le principal, Tesclave, que les négriers malais achètent beaucoup, d'où des conséquences horribles, identiques à celles qu'entraîne la traite des noirs en Afrique. Aussi n^y insisterai-je pas ; mais il me faut signaler un autre genre de commerce, très usité en Papouasie comme en Afrique, la vente des enfants par leurs parents. D'Albertis raconte, que, dans une petite île de la Nouvelle-Guinée, Tîle Dufaure, un gros morceau de fer ayant excité la convoitise générale des indigènes, on vint lui offrir en échange un petit garçon d'une dizaine d'années. Les vendeurs n'étaient probablement que des parents, des membres du clan ; car la mère, survenant ensuite et forte de son droit, réclama pour elle seule un morceau de fer équivalent au premier (1). Ces prétentions jugées excessives ayant été rejetées, le morceau de fer tant désiré fut donné à une autre femme en échange du cotillon de fibres, son unique vêlement ; avant de livrer la marchandise, la vendeuse, soucieuse de ménager sa pudeur, demanda un mouchoir pour s'en faire un caleçon improvisé (2) . Afin de retenir chez eux le voyageur italien, les pères néo-guinéens lui offraient leurs filles, or Pourquoi disaient-ils ne prendstu pas nos filles ? — Combien me les vendriez-vous ? — Eh bien ! pour chacune tu donneras à son père un cochon^ dix paires d'oiseaux de paradis, un collier de dents de chiens, un autre de dents de crocodile, un bracelet de cauris blancs » (3).
Il est bien curieux de retrouver dans les archipels delà Papouasie l'emploi monétaire des cauris, de coquillages analogues à ceux qui, pour le môme usage, ont cours dans toute l'Afrique tropicale. J'ai déjà signalé une petite île^. celle de Roua, comme fournissant chez les Papous la plus
(1) D'Albertis. Loc. ciL, 95.
(2) Ibid. 95.
{S)Ibid., 167.