LE COMMERCE CHEZ LES PAPOUS ET LES NÈGRES D^FRIQLE
belle monnaie de coquillages, celle même qui sert d'ornements (1) ; mais on en tire d'ailleurs; ainsi^aux îles Salomon, la monnaie de coquillages est belle ; elle est au contraire grossière aux îles Banks ; car, avant de servir aux échanges, les coquillages sont travaillés, taillés en disques avec plus ou moins d'habileté (2) . Le même usage se retrouve à la Nouvelle-Calédonie. Les Canaques néo-calédoniens taillaient la dernière spire d'un petit coquillage de leur île et en fabriquaient des petits grains grisâtres, qu'ils enfilaient en chapelets. Cette monnaie néo-calédonienne avait une grande valeur ; moyennant un petit chapelet, long comme le doigt, on payait une pirogue ou Ton faisait construire deux ou trois cabanes. Le coquillage employé par les Canaques n'était pas rare ; mais il ne passait monnaie qu'après un travail difficile, qui seul lui donnait sa valeur. LesNéo-Calédoniens conservaient avec un soin jaloux cette précieuse monnaie, bien enveloppée, comme nous gardons l'or et les bijoux (3).
Le coquillage taillé est déjà une monnaie, qui, sauf la matière employée, est analogue à nos monnaies métalliques. Dans les archipels de la Papouasie, cette monnaie s'accumule, comme chez nous, entre, les mains de certains individus plus économes ou plus habiles que les autres, et même ces détenteurs, toujours comme chez nous, la prêtent à usure, à cent pour cent, quelle que puisse être la durée du prêt (4;.
Mais, chez les Papous, les coquillages ne sont pas les seul?? objets usités, comme monnaie. Laplupart des objets de parure semblent bien avoir une valeur monétaire : mais on en recueille ou on en fabrique d'autres qui sont uniquement des
(1) Codrington. T?ie Melanesians,d21 .
(2) Codrington. Loc. cit., 323.
(3) Rochas. Nouvelle-Calédonie. 187.
(4) Codrington. The Melanesians, 3Î6.
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tinés aux échanges, par exemple, des plumes rouges de perroquets et surtout des nattes. En Papouasie, ces nattes monétaires sontfabriquéesparles femmes, soit parles femmes de la famille, soit par des ouvrières louées à cette effet.On les conserve dans des petites cases spéciales où un feu est continuellement entretenu pour leur donner une couleur noire, qui est absolument requise. Elles sont longues et étroites, régulièrement pliées et le nombre de leurs plis détermine leur valeur : une natte comptant vingt plis , par exemple, vaut juste le double d'une natte de dix plis. Le village propriétaire d'un trésor de nattes, le prête sur gages, un peu comme le font nos monts-de- piété. Quiconque a besoin d'une certaine quantité de nattes monétaires envoie un cochon au village propriétaire du trésor et sur ce gage on lui prête une quantité de nattes inférieures à la valeur vénale du porc, qui est gardé en nantissement et rendu seulement contre restitution des nattes empruntées (1).
En tout pays, dès qu'il existe une monnaie mobile, pratique, pouvant se donner, se prêter, s'accumuler, elle donne lieu à des calculs, à des combinaisons plus ou moins variées touchant les dettes et les créances. C'est ce qui est arrivé en Papouasie, comme ailleurs. D'abord un homme riche, c'est-à-dire possesseur d'une grande quantité de nattes, de coquillages, etc., peut, si bon lui semble imposer à un ami, un prêt, auquel ce dernier doit se soumettre s'il veut conserver son crédit intact. En effet, la morale papoue condamne bien quiconque emprunte pour prêter à un autre ; mais on peut toujours demander à un ami de payer une dette que l'on a contractée^ de « servir de bouclier » contre les exigences du créancier. D'autre part, la coutume autorise les créanciers à employer contre un débiteur récalcitrant un moyen redouté de coercition, ce qu'on appelait jadis en France, « les garnisaires ». Ainsi
(1) Godrington. The MeîanesianSy 3i3.
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les créanciers papous s'en vont, en compagnie de leurs femmes et enfants, s'installer sur les terres du débiteur, qui est obligé de les nourrir et de les garder chez lui jusqu'au lendemain matin; après quoi, les intrus retournent chez eux, mais pour revenir, si ce premier avertissement, nous dirions ce premier « commandement », n'est pas suivi d'effet. Mais, en Papouasie Tindividualisme est moins excessif qu'en pays civilisé et le plus souvent les voisins et amis du débiteur insolvable touchés de sa triste situation se cotisent pour lui venir en aide et le libérer (1).
De pareilles coutumes supposent nécessairement l'existence d'une certaine propriété individuelle. Celle-ci en Papouasie est surtout mobilière ; elle consiste en monnaie, canots, armes, outils, et se transmet généralement aux enfants du défunt et àceuxde sa sœur. Lors d'un décès, les porcs sont emmenés par les frères et les parents, à moins qu'avant de mourir, le propriétaire ne les ait attribués à ses enfants par une sorte de testament oral. Mais cette transmission par héritage ne s'applique qu'aux objets mobiliers usuels, c'est-à-dire à ceux qu'un individu peut à la rigueur fabriquer ou se procurer lui-même ; ainsi les arbres sont aussi considérés comme appartenant à ceux qui les ont plantés ; parce qu alors ils résultent de leur travail personnel. Pour la même raison sans doute la terre n'est appropriée que si elle supporte l'habitation ou bien est cultivée en jardin, tandis que la brousse et la forêt sont propriété commune. Encore les parcelles cultivées ou habitées sont elles propriété commune de la famille et non susceptibles d'aliénation, sans le consentement de tous les intéressés; mais, avant la venue des Européens, ces ventes de terre étaient extrêmement rares (2) et Ton peut dire que la propriété foncière, si restreinte qu'elle fut, n'était pas encore mobilisable.
(1) CodriDgton. The Melanesians , 326.
(2) Godrington. Loccit 60-61.
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C'est seulement depuis peu d'années que le régime de la propriété en Papouasie nous est bien connu. Pour la sociologie générale, il est intéressant en ce qu'il confirme ce que nombre de faits recueillis un peu partout, dans le présent et dans le passée nous avaient appris sur l'évolution de la propriété. Partout cette évolution a été la même, au moins dans les grandes lignes ; elle a marché de la propriété commune du clan à la communauté seulement familiale, puis à la propriété individuelle, dans le principe limitée à celle des objets, que le propriétaire fabriquait ou produisait lui-même par son travail personnel. L'étude des Mélanésiens de l'Océan pacifique a donc été, pour notre but, fructueuse. 11 nous faut maintenant aller recueillir d'autres renseignements dans l'habitat par excellence de l'homme noir, dans le vaste continent africain.