I. La répartition des races africaines
Avant de continuer notre enquête au sujet des aptitudes et pratiques commerciales dans l'Afrique noire, il ne sera pas inutile, pour bien savoir où nous allons, de rappeler très sommairement quelle est, dans cet ancien continent, la répartition des races humaines. Tout d'abord il importe de distinguer l'Afrique méditerranéenne, antésaharienne du
38 l'évolutioîn du commerce
contiaenl rélrosaharien, domaine propre des races de couleur.
Par son climat, sa flore, sa faune, ses habitants, TAfrique présaharienne, de TEgyp te au Maroc, se rattache à l'Europe méridionale et à l'Asie des races blanches. Au contraire, un autre monde commence à la lisière méridionale du Sahara. Pourtant la frontière n'est pas bien tranchée. Depuis qu'il y a des hommes sur la terre, le Sahara n'a probablement jamais été une région bien fertile ; mais il n'a pas toujours été « le pays de la soif )^, qu'il est aujourd'hui. A une époque, dont on ne saurait préciser la date, \esoueds, les fleuves souterrains actuels du Sahara, ont coulé à sa surface ; alors une flore et une faune suftisantes rendaient habitable cette vaste zone aujourd'hui déserte et de nombreux centres de population y subsistaient. Nous en pouvons encore retrouver les traces, et de nombreux gisements de pierres ouvrées, identiques à celles de l'Algérie et de l'Europe, nous permettent de supposer que les anciens habitants du Sahara appartenaient à la grande race berbère dont les épigones errent encore aujourd'hui dans le désert. Nous aurons même à nous en occuper dans peu. On peut supposer, que. comme tous leurs descendants actuels et sans doute bien davantage, les Berbères préhistoriques, ont dû essaimer vers le sud et se croiser sans cesse avec les populations de race nègre. Plus récemment, les Arabes ont imité les Berbères ; enfui les races éthiopiennes, venant du bassin du Haut-Nil ont aussi fourni à TAfrique équaloriale de fortes colonnes d'émigrants. De tous ces mélanges est résultée dans la zone tropicale, intermédiaire au Sahara et à Téquateur, une population métissée à des degrés divers et formant des petits Etals où prédominent tantôt le sang nègre, tantôt le sang berbère, tantôt l'éthiopien, tantôt l'arabe. Cette population bigarrée, nous Tétudierons un peu plus tard.
Quant aux races noires proprement dites, elles sont plus méridionales et occupent le reste du continent ; tout en
différant aussi très notablement suivant les régions. A Test dans le bassin du Haut-Nil, l'ancienne Ethiopie est encore habitée par des nègres de race supérieure, dont les Abyssins et les Nubiens nous représentent les types les plus développés. De ce foyer, de nombreux émigrants ont essaimé ; les uns vers Pest, comme je le disais tout à Theure ; les autres vers le sud, le long du littoral de l'Océan indien jusqu'à la Gafrerie, C'est donc principalement autour du golfe de Guinée que se concentrent les noirs de race inférieure: mais il en^ existe néanmoins encore de nombreux groupes disséminés dans la zone tropicale et dans la zone orientale de l'Afrique. Ce sont ces restes d'Africains primitifs, subsista nt encore dans l'Afrique orientale, en dépit des invasions conquérantes, qu'il nous faut maintenant étudier, comme nous l'avons fait pour leurs grossiers congénères de r\frique occidentale.
II. Le co7nmérce chez les noirs inférieurs de l'est africain.
Dans TAfrique occidentale, tous les noirs sont des commerçants souvent rapaces et rusés ; or il en est le plus souvent de même pour les nègres de Test africain. Pourtant, nous trouvons, dans la vallée du Haut-Nil, un groupe, celui des Dinkas, vivant encore dans un état d'indifférence commerciale à peu près complète. Tandis que les Bongos et les Niam-Niam, voisins des Dinkas, recherchent avidement les objets que leur offrent les caravanes des marchands arabes ou nubiens, les Dinkas ne s'en soucient en aucune manière; aussi, échappent-ils dans une large mesure aux calamités que le commerce d'esclaves déchaîne sur les autres groupes de la région (1). Les désirs des
(1) G. Schweinfurth. Au cœur de V Afrique, T. I. 167.
Dinkas sont bornés ; avant tout, ils sont pasteurs et amateurs passionnés de bétail, de bêtes à cornes ; quoiqu'ils aient aussi des moutons et des chèvres. C'est que le pays des Dinkas abonde en pâturages si vastes, que parfois i\ faut une journée pour traverser certains d'entre eux. Les troupeaux des Dinkas sont immenses, comptant quelque fois jusqu'à dix mille têtes et les razzias annuelles des Nubiens ne suffisent pas à les épuiser (1). Acquérir du bétail, le soigner ; c'est l'idée fixe, la passion des Dinkas, Pour la vache, ils ont une sorte de respect religieux , avec son urine ils se lavent, et ils se barbouillent le corps avec la cendre de bouse brûlée. Une vache tombe-t-elle malade? Les Dinkas la séparent du troupeau et la soignent avec zèle dans une grande hutte construite à cet effet : une infirmerie bovine. Les seules vaches mangées sont celles qui meurent de mort naturelle ; jamais ils ne tuent une vache ; seules les chèvres servent à leur alimentation et la valeur d'une chèvre est chez eux à peine le trentième de celle d'une vache (2). Cette ferveur bovine nous reporte aux âges lointains où le bétail, de domestication relativement récente, inspirait aux hommes des sentiments religieux, vivants encore aujourd'hui dans l'Inde.
Comme toutes les passions exclusives, l'amour du bétail se suffit à lui-même, et rend, nous l'avons vu, les Dinkas rebelles aux tentations commerciales; mais cette indifférence leur est particulière . En effet, tous leurs congénères ont été mordus au cœur par l'amour du gain ou le goût des frivolités de la parure, que savent si bien exploiter les marchands étrangers. Cet amour du négoce est si vif que les nègres de l'Afrique orientale n'arrivent pas même à concevoir que des étrangers puissent venir dans leur pays pour autre chose que pour commercer. Leur déclarer que
(1) G. Schweinfurth. The heart of Africa. T. I. 141. (2} Scliweinfurlh. The heart of Afnca. T. I. 164, etc.
l'on n'est pas marchand, c'est s'exposer à être chassé sur l'heure ; cat on éveille alors loute sorte de soupçons fâcheux. Chez les Vouajiji, Burton, ayant dit à un chef qu'il ne voyageait pas pour commercer, fut à l'instant prié de déguerpir. Comment, disaient les nègres, se fier à des gens « qui vivent à rien faire »?Burton dut transiger,et, par un cadeau, dédommager le chef pour le profit qu'il aurait pu faire, si le voyageur anglais avait été un commerçant (l) .
Hantés par cette constante préoccupation du commerce et surtout par celle des gains à réaliser, les indigènes vendent aux voyageurs tout ce dont ceux-ci peuvent avoirbesoin, même le droit de puiser de l'eau. Qui s'abreuve sans payer, commet un vol et joue sa vie ; car, pour le punir, les nègres vont jusqu'à empoisonner les citernes avec des euphorbes, de l'asclépiasoudes solanées. Ladeviseestpartout« Rienpour rien » et, fût-on même dans l'abondance, on laissera impitoyablement mourir de faim tout voyageur dépourvu de perles et d'étoffes, « sans le sou », comme on dit chez nous. Il n'y a pas à attendre le moindre secours gratuit et, s'il n'est pas payé pour le faire, l'indigène n'étendra même pas la main pour sauver de la destruction le bagage du voyageur,quelle qu'en puisse être la valeur (2). Burton ne trouva, dans l'est africain, qu'un seul village où on lui permit de s'installer avec sa caravane, d'emblée et sans encombre ; or ce n'était pas par bonté d'âme, mais par calcul ; on avait supputé d'avance l'avantage indirect qui résulterait forcément du séjour des étrangers (3).
Dans ces tribus, la première chose qui se vend, c'est le droit de passage. Les villages les plus voisins de la côte se contentent encore de quelques menus cadeaux à la volonté des voyageurs, mais, dès qu'on avance dans l'intérieur le
(1) Burton. Voyage axcx Grands Lacs, 429.
(2) Ibid., 632.
(3) Ibid., 25:S.
droit de passage devient un péage imposé et aussi lourd que possible. Le chef l'exige impérieusement et, avant de pénétrer sur son petit territoire, il faut débattre ftprement et longuement avec lui le montant du droit à acquitter. Les exigences vont d'ailleurs croissant avec le rang présumé de l'étranger :« Ce territoire est-il le vôtre ou le mien, disait à Burton un chef impatienté » ? Au reste, ces contributions forcées n'entrent pas en totalité dans le trésor royal. Le chef doit souventen distribuer une partie à sa famille, à ses serviteurs, à son conseil, et même aux anciens du village (1).
Pour les Africains, comme pour les anciens Romains, l'étranger se confond un peu avec l'ennemi ; toujours et jusqu'à preuve du contraire, on lui suppose des intentions hostiles. Dans l'Oujiji, les caravanes sont astreintes à s'arrêter d'abord pendant quelques jours dans les bourgades les plus extérieures. Dans le Somal, chez les Gallas, chez les Vouamasaï et les Vouakouafi, il faut que le voyageur commence par s'asseoir au dehors du village sous un arbre jusqu'à ce qu'une députation d'anciens l'introduise en cérémonie. Dans l'Oujiji, les caravanes doivent d'abord camper sur un terrain neutre, en attendant que les chefs des territoires voisins leur envoient divers présents, en ivoire, en étoffe, en denrées, comme témoignage de leur désir de trafiquer. Les émissaires des chefs rivalisent ensuite de belles paroles pour décider le conducteur de la caravane, à choisir leur mattre de préférence aux autres. Quand le chef de la caravane apris sur ce point une décision, le roitelet,qu'il a préféré, loge chez lui les étrangers; puis il s'indemnise en exigeant les cadeaux d'usage (2), le hongo ou kouhonga. c'est-à-dire le prix de droit du séjour ou de passage qui a été accordé.
Ce prix est toujours onéreux et l'on n'arrive à en fixer la
[1) Biiviou, Loc. cit., 223-22i.
(2) làid., 402-403.
].E COMMKItCE CHEZ LES I^ÉGRES 63^
valeur qu'après d'interminables débats. Le chef demande, par exemple, soixante paquets de fil d'archal, cent soixante yards de merkani (calicot de ménage), cinq milles perles blanches, trois cents cordons d'autres perles (nsizima), Après force palabres, on finit par tomber d accord à cinquante paquets de fil de fer, vingt morceaux d'étoffes choisies, cent cordons de nzizima et quatre mille cordons de petites perles en verre transparent appelées koutmiamnazi (1).
Les cotonnades, les fils de fer ou de laiton, les perles enfilées en cordon, qu'elles soient de verre ou de corail^ sont les objets ordinairement offerts et demandés et nous verrons bienlèl, qu^ils sont considérés comme ayant une valeur monétaire. Comme il faut acquitter un kongo nouveau à chaque changement de territoire, il résulte de ce droit, pour les caravanes, une dépense considérable. Rien que pour passer une rivière, Burton dut céder en étoffes, perles, fils de laiton, etc., une valeur déplus de douze cents ifrancs (â). En outre le hongo payé au chef ne suffit pas toujours ; il faut en outre gratifier de bonnes ma ms particulières, les grands officiers de la couronne (3). Tout réglé et payé, l'étranger n'est pas quitte encore ; il est bien admis à passer ou à commercer, mais en acquittant divers autres droits régaliens. Ainsi le chef prélève un droit sur le louage des canots, si Ton en a besoin, sur Tachât des denrées , sur la vente ou Tachât de Tivoire, surtout sur la vente des esclaves, dont la moitié du prix est confisquée (4) et force est bien de subir toutes ces extorsions, si Ton ne veut rencontrer à charpie pas sur son chemin des embuscades où Ton sera criblé de flèches, parfois empoisonnées (5).
(1) Speke. Sources du Nil, 167.
(2) Burlon. Loc. cit., 352.
(3; Idid., 159.
(4; Ibid., 417.
(5) Ilnd.y 101.
Ces mœurs protectionnistes sont générales non seule ment dans l'est africain, mais dans tout le continent. Il est pourtant quelques honorables exceptions ; ainsi, chez les Vouagogo, l'étranger est accueilli comme un frère. Le chef de famille l'admet dans sa case, lui donne son escabeau, s'assied par terre auprès de lui, lui apporte du laitage, lui prépare de la bouillie et, au moment de son'départ, lui offre une chèvre, même une vache, s'il est assez riche pour cela (1). Il est peut-être permis de considérer ces mœurs hospitalières, comme une survivance des vieux âges, de la période évanouie du clan républicain, du temps où, le commerce étant à peu près nul, Tamour effréné du gain sommeillait encore. Cet âge est fort loin dans le passé, comme l'atteste rensemble des mœurs commerciales. Le simple troc des primitifs n'est plus en usage ; on s'est efforcé de déterminer des valeurs-étalons , des monnaies pour nous -étranges, et ce sont ces ébauches de monnaie, dont les caravanes doivent se munir ; car elles leur sont indispensables pour payer les- droits de passage, pour acheter des vivres, pour commercer. Ces monnaies sont ordinairement des pro duits industriels et j'en ai, il n'y a qu'un moment, énuméré les principaux types. Les plus usitées sont des étoffes, des verroteries, des fils d'archal ou de laiton. Dans Test africain, lors des voyages de Burton, Speke, Baker, les étoffes monétaires étaient surtout des cotonnades importées, le merkani (Américain) ou calicot de ménage, le kamki colonnade bleue des Indes ; puis venaient les étoffes spéciales, celles (( qui ont un nom », comme disent les nègres, c'est-àdire des tissus de diverses couleurs, des quadrillés arabes ou indiens en coton parfois mélangé de soie, comme le harsahi, indienne bleu-foncée à larges raies rouges, qui s'emploie souvent en cadeaux pour les chefs ; puis le dahoitaniy d'une valeur double, à petits carreaux blancs et
(1) BuHon. Loc, cit., -GO.
UNIVKRSITY LE COMMERCE CHEZ LES NÉGinSS" '^
bleus, avec lignes rouges, croisées de raies blanches et jaunes ; c'est une étoffe de luxe à Tusage des chefs et de leurs femmes (1). 11 faut citer encore la shoukkah des Arabes, sorte d'écharpe longue de quatre coudées, qui entoure les hanches ; celle qui est à Tusage des femmes a près de quatre mètres de longueur et s appelle doti. Elle semble avoir été jadis l'unique vêtement dans la région de Test et aussi en Ethiopie, même dans lancienne Egypte (2).
Toutes ces étoffes monétaires doivent tirer l'œil, être très voyantes, séduisantes ; on termine souvent un marché en exhibant subitement un morceau d'étoffe écarlate. à laquelle l'indigène ne résiste pas (3). Les verroteries sont d'un usage plus grand encore que les étoffes. Il en existe une grande variété, pas moins de quatre cents espèces. Les plus communes sont toutes en porcelaine blanche ; les plus prisées sont rouges et émaillées, c'est le samsa7n, et elle» portent des noms significatifs, le « qui rassasie », les « ravageuses de villes » ; parce que l'homme, qui en est nanti, ne meurt pas de faim et ne trouve pas de cruelles. Les verroteries s'enfilent et chaque espèce de fil a une longueur à peu près déterminée suivant sa valeur; Tune va du bout de l'index au poignet, c'est la coudée des anciens ; l'autre fait deux fois le tour du pouce et remonte jusqu'au coude, ou bien fait le tour du cou.
Ces perles constituent la monnaie par excellence, celle dont la demande excède toujours l'offre, et après cette rassade vient, comme valeur monétaire, le fil métallique, surtoutlefil de laiton. Comme les perles,il se transforme aussi en objets de parure ; on le roule en spirales pour faire de lourds brassards ou des anneaux de jambe pour les femmes (4) Mais celles-ci préfèrent pourtant beaucoup la verroterie,
(1) Burton. Loc. cit., 134.
2) Ibid.y 135.
(3) Ibid.y 688.
(4) Ibid., 435.
66 l'lvoixtio.^ dl' commerce
sans laquelle tout marché où elles interviennenl ne saurait se conclure(l). La valeur de ces monnaies, leur valeur libératoire, comme diseot les économistes, subit naturellement des fluctuations, suivant l'abondance de Tofifre ou de la demande ; elle est ordinairement grande. Ainsi quelques perles bleues peuvent payer deux cabris (2). Avec dix perles de porcelaine blanche et bleue, on se procure une livre de bœuf (3) . Avec deux mètres de calicot, soit la valeur d'un franc vingt-cinq centimes, on paye un mouton ou deux volailles ; ou bien encore, pour le même prix, on achète huit rations de sorgho, cinq gâteaux de tabac pesant environ trois livres et quatre mesures de riz. (Burton, Loc. cit. 88.)
Telles sont les monnaies les plus usitées dans l'Afrique orientale. Il en est quelques autres encore. Je citerai d'abord les coquillages, les cauris (Cyprea moneta) ; employés jadis, ils n'ont plus guère cours dans l'Afrique orientale, quoique toujours en usage dans l'Afrique centrale et occidentale (4). On peut supposer que le cauri a précédé de beaucoup les perles et les fils de métal.
Le cauri, le coquillage travaillé, façonné pour Tusage monétaire se rapproche assez, sauf la matière, employée, de nos monnaies métalliques. D'ailleurs celles-ci, sous une forme grossière, ne sont pas entièrement étrangères aux Africains. Ainsi, on trouve une monnaie de fer chez les Bongo^ du Haut-Nil, constituant d'ailleurs une race distincte, puisque, par une exception qui semble unique dans le continent noir, ils sont, au dire de Schweinfurth, sous-brachycéphales. Ces indigènes auraientméme pleinement conscience de cette originalité crâniologique ; puisque Schweinfurth a assisté k une discussion où un enfant d'origine douteuse fut déclaré
(1) Burton. Loc. cit., 134.
(2) W. Baker. Albert-Nyanza, 339.
(3) Burton. Loc. cit. 343.
(A, Burton. Grands Lacs, 709. — Baker. Loc. cit., 2i2.
LE COMBiSnCE CHEZ LES IfÈGAES 67
Bc»igo et noa Dînka à cause de la largeur de sa tête (1). Ajouioas que les Boogos sont d'kabiles artisans et savent travailler le fer et le bois avec une grande supériorité relative; ils peuvent donc avoir une origine distincte des autres races africaines.
Dans tous les cas, ils possèdent une monnaie originale, le loggo kollouti^ monnaie de fer constituée par un disque large de vingt-cinq à trente centimètres et de mince épaisseur. Ce disque est muni d'appendices situés aux extrémités de son diamètre longitudinal, savoir, d'une poignée d'un côté , de crochets de l'autre. C'est, en pays Bongo, l'équivalent de notre monnaie d'or. Les riches l'entassent, l'emmagasinent en trésors; c'est avec le loggo kollouti, que Ton se procure aisément une ou plusieurs femmes (2).
On doit rapprocher de cette monnaie courante des Bongos leurs fers de bêche, qui ont une forme analogue et ont cours aussi comme monnaie, enfin, leurs fers de lance, employés pour le môme usage (3). Quel est le sens de ces mots « loggo kollouti » ? Ce pourrait être « monnaie d^ Loggo» ; car en 1824, Denham trouva aussi des monnaies de fer ayant cours dans le pays de Loggou ; maiî^, cette monnaie métallique avait disparu, en 1851, lors du passage de Barth dans la même localité (4). Décider lequel des deux pays Ta importée dans Tautre est difficile. Quoi qu'il en soit, la houe indigène, si voisine par la forme de ces disques monétaires, est usitée comme monnaie dans une grande partie de Test africain ; ces houes sont utiles comme appoint et, à la limite de la région où elles se fabriquent, dans rOugogo, dans TOusagara^ leur valeur augmente jusqu'à doubler (5).
(1) Schweinfurth- Cœur de l'Afrique. I. 254.
(3) /ôid.,268.
(4) Ibid., I. 268.
(5) Burton. Loc, cit., 547.
Parmi les substances pouvant jouer à peu près le rôle de notre monnaie chez les nègres orientaux, il faut encore citer le sel, condiment et aliment rare dans Tintérieur de r Afrique. Baker a vu un chef latouka manger avidement, comme une friandise, une poignée de sel et, dans le pays, on préférait le sel même à la verroterie. Dans cette région, le sel est si rare et par suite si nécessaire, qu'on s'est ingénié à en tirer un succédané d abord du crottin de chèvre incinéré, dilué, filtré et évaporé ; puis des cendres d'une plante spéciale, dont la lige rappelle celle de la canne à sucre (1).
Enfin, pour clore Ténuraération des monnaies primitives de l'Afrique orientale, il me reste à signaler la vache, qui semble aussi avoir été l'une des premières monnaies des Romains. Chez les Bari, chez les Latoukas, surtout chez les Dinkas, etc., la vache est la valeur par excellence, préférable à tout et permettant d'acheter tout. C'est que le lait fait le fond de l'alimentation indigène ;*sans vaches, on ne saurait donc vivre ; ces populations sont avant tout galactophages ; chez elles, pour du bétail, on obtient tout ; c'est avec des vaches qu'on achète des femmes ; la vache est la monnaie la plus prisée ; elle éclipse même les verroteries (2) . Un chef du pays de l'Obbo, durement razzié par une caravane de Nubiens, d'Arabes. d'Egyptiens, de « Turcs », comme on dit dans la contrée, caravane venue de Khartoum pour se procurer des esclaves, se lamentait devant le voyageur Baker. Son peuple, disait-il, avait mollement défendu ses femmes et ses enfants emmenés en captivité par les « Turcs » ; mais si les ravisseurs revenaient pour s'attaquer aux troupeaux, alors la résistance serait beaucoup plus vigoureuse, parce que, ajoutait-il, tant qu'on a du bétail, rien n'est perdu ; avec lui, on peut toujours
(1) \V. Baker. Albert Nyanza.fÂS.
(2) Baker. Loc. cit., 93-244.
se procurer une famille nouvelle ; tandis qu'une fois les troupeaux enlevés, il n'y a plus de ressource (1).
Sans m'appesantir ici sur la traite africaine, la grande plaie du pays, je rappellerai en passant que cet odieux commerce de chair humaine est le grand obstacle aux progrès de la civilisation indigène dans l'Afrique centrale. Sans cesse, il arme les unes contre les autres les petites sociétés nègres ; c'est par de sanglantes razzias, que Ton se procure la marchandise humaine à échanger contre les monnaies grossières, que je viens d'énumérer ; c'est pour vendre leurs sujets aux traitants, que les chefs multiplient contre eux les accusations de sorcellerie ; c'est pour le même motif que les parents font de leurs enfants une marchandise (2) ; que le créancier saisit son débiteur ; que les chefs s'emparent quelquefois de malheureux appartenant à une tribu voisine, soi-disant pour venger tel ou tel délit commis par des membres de cette tribu (3).
En fait et d'une mer à l'autre, le commerce des esclaves est le grand négoce de l'Afrique moyenne. Actuellement le nègre de l'Afrique orientale ne veut plus travailler ; ce qu'il ambitionne, c'est d'acheter des esclaves, qui travailleront, sèmeront et récolteront pour lui (4). Incessamment des caravanes de captifs parcourent l'Afrique centrale, jalonnant leur route de leurs cadavres avant d'encombrer les marchés. Le prix moyen de Tesclave varie considérablement et sans cesse au hasard de l'offre et de la demande. En général, il est très bas dans les contrées de l'intérieur où la marchandise humaine afflue ; il s'élève beaucoup au contraire sur les marchés du littoral.|A Zanzibar, il y a peu d'années encore, quand le pays était indépendant, un enfant mâle coûtait 13 à 30 dollars ; un adolescent, un peu
(1) Baker. Loc, cit. y 263.
(-2) Burton. Loc. ci^, 268.
(3) Speke. Loc. cit., 61.
(4) BurtoD. Xoc. ci^, 674.
70 1 ÉVOLUTION DU COIWEIIÇE
moins ; ua homme fait, de 13 à âO dollars et un homme audessus de quarante ans seulement dix à douze. Toujours et partout le prix des femmes, des jeunes femmes, est d'un tiers plus élevé qu-e celui des hommes (1),
Le trafic des esclaves est si considérable qu'il a créé des ittdustries connexes. Ainsi ks Bongos, forgerons particulièrement habiles, fabriquent polir les stations, les zéribas, des chasseurs d'esclaves des chaînes et menottes à l'usage de leur marchandise (2).
En général, l'industrie des noirs orientaux est plus développée qu'on ne le suppose en Europe, et ils n'en sont pas réduits à ne vendre que des esclaves ou des vaches. Ainsi, les Bongos forgent artistement des fers de flèche et de lance (3). Leurs fers ouvrés sont comparables à ce que pourrait faire un bon ouvrier anglais . Leur fourneau pour la fonte du minerai de fer est ingénieusement construit. Il a environ cinq pieds de hauteur et est intérieurement divisé en trois compartiments, dont celui du milieu est rempli de couches alternées de minerai et de combustibles ; les deux autres de charbon seulement (4) . Tout en n'ayant pour marteau qu'une petite pyramide en fer, quelquefois même qu'un simple caillou roulé, ils façonnent le fer à leur gré et travaillent même pour l'exportation, en fabriquant des fers de lance, des fers de flèche (loggo, molotes) destinés à seiv vir de monnaie, etc (S), ils savent aussi se faire desfilets, des lignes, des engins de pêche, façonner et cuire des vases d'argile, ayant parfois près d'un mètre de largeur, mais, toujours dépourvus d'anses, comme nos anciennes poteries préhistoriques. A l'extéri-eur, ces vases sont ornés de lignes en zig-zag, de triangles, de cercles concentriques,
(1) Burton. Loc. cîL, 673-674.
(2) Schweinfurth Heart of Africa. I. 290.
(3) Ibid.
(4) Scliweinfurlh. Cœur de V Afrique, L 267.
(5) Schweinfurth. Cœwr cie V Afrique, î. ^67-^68.
LE COMMERCE CHEZ LES NÈGRES 7i
de spires, qui rappellent aussi beaucoup l'orneraentation des Poteries préhistoriques. Ce sont les femmes, qui sont surtout chargées de ce travail de potier et elles ne boudent pas à la tâche (4). Les voisins des Bongos, les Niam-Niam, façonnent aussi, comme eux, ces énormes récipients (2) et en outre des fourneaux de pipe, etc.
Dans toute l'Afrique indigène, Tartde préparer les peaux, qui pourtant a dû être de première nécessité, quand on ignorait encore la tisseranderie, est resté dans Tenfance. Nulle part l'usage du tan n'est connu. Les peaux ne se travaillent que par des procédés mécaniques ; on les foule, on les saupoudre de cendre, on les enduit avec de l'huile ou de la graisse . Récemment néanmoins les Nubiens ont introduit chez les Bongos l'usage du tan (3).
Tous les Africains sont plus ou moins forgerons et potiers, mais avec une inégale habileté, puisque certaines tribus traitent simplement le minerai de fer en le chauffant dans un trou rempli de charbon (4). Mais l'art de tisser est loin d'être universellement répandu ; il est donc vraisemblablement de date plus récente. Les Mombouttous y sont complètement étrangers et leurs vêtements ordinaires sont simplement en écorce. Les peaux ne s'emploient chez eux que pour les costumes de fantaisie, par exemple pour celui des danseurs (5). Au contraire, les Mombouttous sont forgerons experts ; leurs colliers en métal sont des chefsd'œuvre et ils fabriquent habilement ces curieuses et terribles armes de jet, aux formes contournées et hérissées de pointes, connues sous le nom de tncmbaches (6) .
Les Vouajiji, riverains du lac Tanganika, travaillent ingé-
(1) Schweiûfurth. The Ueart of Africa.T . I. 291. (2; Ibid, IL 25.
(3) Ibid. L 292,
(4) Barton. Zoo. ci/., 619.
(5) Schweinfurth. Cœur de V Afrique. T. II. 80.
(6) Ibid., lî. 79.
nîeusement les écorces ; ils en tirent même des étoffes très analogues à celles des Polynésiens. Une fois Técorce détachée de l'arbre, ils la font rouir, puis la pétrissent, la frappent au battoir, Tarrosentavec de l'huile de palme, qu'ils lancent sur elle avec leur bouche. Enfin, ils y piquent des mouchetures noires, imitant la robe du chat sauvage ou du léopard. Avec cette étoffe, ainsi préparée, on fait surtout des jupes, qu'on ne lave jamais et qui coûtent seulement quelques rangs de perles en verre, six à douze (1). Ces étoffes en écorce, presque transformées en papier, sont rares chez les primitifs. Les deux seuls exemples jusqu'ici authentiques sont celui que je viens de citer et les étoffes polynésiennes, tant de fois décrites. Dans Tignorance complète où nous sommcî^ encore des lieux d'origine des diverses races et de leurs migrations anciennes, c'est là un fait à retenir.
Chez les Vouanyamouezi, le tissage est connu, mais il est très rudimentaire encore. Le coton à demi sauvage est recueilli et nettoyé à la main . La quenouille n'a pas encore élé inventée, mais on a des fuseaux, même des fuseaux de deux sortes ; l'un de ces fuseaux est une espèce de toton constitué par une petite baguette passée dans un morceau de métal ou de terre cuite, rappelant nos fusaioles préhistoriques. Le métier à tisser est formé par xleux perches horizontalement fixées, chacune, sur deux supports verticaux. Deux barres placées à angle droit sur ces perches, portent les fils de la chaîne, qui s'enroulent autour d'elles. Une latte écarte les brins de cette chaîne ; car il n'y a pas de navette. Ghaquepetite pièce de cotonnade ainsi fabriquée est large d'un à deux mètres età peu près aussi longue. Elle coûte à l'ouvrier une semaine de travail, mais d'un travail très modéré. Elle est quadrillée de raies noires, brunes, rouges, résultant, non d'une teinture après coup, mais de la dispo-
(1) Burton. Loc. ci^ 412.
sition des fils diverseraent colorés (1). La valeur commerciale de chacune de ces petites pièces est de deux houes du pays ou de deux mètres de calicot d'Amérique (2).
La marchandise industrielle à échanger ne fait donc pas défaut aux noirs de TAfrique orientale; et il en est de même des denrées échangeables. La plupart des indigènes sont agriculteurs ou éleveurs de bétail, non pas tous cependant. Ainsi, dans le région du Haut-Nil, les Mombouttous, les Niam- Niam, les Bongos ne sont pas encore pasteurs. A l'exception des volailles et d'un petit chien-renard, les Mombouttous n'ont pas d'animaux domestiques : la chasse et au besoin le cannibalisme suffisent à les pourvoir de viandes comestibles. Ils chassent et mangent l'éléphant, le buffle, le sanglier, les grandes espèces d'antilope (3) ; mais ils ne sont que de médiocres agriculteurs (4) .
Chez les Bongos, pas de gros bétail non plus ; seulement des chiens, des poules, des chèvres. A cette absence de vaches, les Bongos doivent une tranquillité relative ; les soi-disant « Turcs », chasseurs d'esclaves, les laissent à peu près en repos (3).
Autant et même plus en peut-on dire des Niam-Niam, qui ne connaissent d'autres animaux domestiques que la poule et le chien et n'ont même pas de mots dans leur langue pour désigner le cheval, le chameau, le mouton (6). Il faut citer encore l'indigène de l'Ouzararno, agriculteur sans bétail, élevant cependant quelques chèvres, dont il fait commerce. Lâchasse aux esclaves, habilement et fructueusement exercée par lui, suffit amplement, le commerce
(i) Burton. Loc. cit. y 617.
(2) /ôid., 618.
(3) Schweinfurth. Heart of Afriça. IL 89.
(4) Schweinfurth. Cœur de V Afrique. H. 79.
(5) G. Schweinfurth. Heart of Africa, h 270.
(6) Ibid., IL 15.
74 L'ÉVOLimOlS D€ COMMERCE
aidant, à défrayer ses besoins de luxe et son goût poar la parure (1).
De même dans l'Afrique occidentale, le bétail est généralement inconnu et même bien plus encore que dans l'est ; c'est vraisemblablement de la Nubie ou plutôt de Tancienne Ethiopie et de l'Egypte qu'il s'est plus ou moins introduit dans certaines régions de l'Afrique sauvage. Pris en masse, le nègre d'Afrique est surtout agriculteur et chasseur. Cela seul suffirait à ruiner, si elle se tenait encore debout, l'ancienne théorie sociologique, suivant laquelle l'homme aurait été partout et nécessairement d'abord chasseur, puis pasteur, enfin agriculteur.
En Afrique l'alimentation principale, surtout celle du pauvre, est végétale; elle consiste en bouillie de sorgho, de millet ou du maïs (2). Les animaux domestiques constituent un peu des ressources de luxe, là où ils existent. On les utilise même imparfaitement. Le plus souvent on ne les tue pas pour les manger, les poules exceptées ; en revanche les noirs^ du moins ceux de l'est, ne consentiraient pour rien au monde à manger les œufs des poules et des pigeons (3) : il faut sans doute attribuer au souci de la reproduction d'animaux considérés comme très utiles cette abstinence générale de la viande de boucherie et des œufs.
Mais, quel que soit son régime, le nègre d'Afrique est ordinairement très commerçant et des marchés actifs, bien approvisionnés existent au pays noir partout oîi la population a quelque densité. Sur les rives du Haut-Nil, les €hillouks, riverains du fleuve, affluent sur ses bords par milliers afin de commercer ; ils sont bruyants, extrêmement aflairés et apportent dans des paniers du grain, des œufs, du beurre (denrée assez rare en Afrique), des haricots, des paquets
(1) Speke. Sources du Nil. 43.
(2) Burton. Loc. cit., .094.
(3) fbicL, 59i.
LE CORTMERCe CHEZ LES NtGRES 75
de volailles, des plumes d'autruche. Le mouvement, le bruit de cette foule noire égalent ceux des marchés de nos grandes villes d'Europe (1).
Dans l'intérieur du continent, sur les bords du lac Tanganika, chez les Oujiji, les marchés sont quotidiens ; ils se tiennent à heure fixe, entre dix et trois heures. On y trouve du poisson, des légumes, des bananes, des melons d'eau, du vin de palme, parfois des chèvres, des moutons, des volailles, plus souvent des esclaves et de l'ivoire. Les indigènes, debout ou assis, troquent leurs produits, criaillent, vendent ou achètent, se querellent, parfois échangent des coups de dague. Les plus laborieux utilisent les heures qui passent et, en attendant les chalands, filent du coton ou Tépluchent (2).
Quand les marchés de l'Oujiji sont bien appro\nsionnés, on y trouve, des esclaves, branche importante de commerce, des chèvres, des moutons à longue queue, du poisson toujours vidé, de la volaille et des œufs, des crevettes, du laitage, des bananes, des ignames, des patates douces, des aubergines, des arachides, des légumes sauvages, du miel, du beurre, de l'huile de palme ; puis divers produits industriels : des jupes d'écoroe-papier, des clochettes pour la parure, des anneaux' de fil de laiton pour orner les chevilles, des houes de fer, des <50utelas, des faucilles indigènes, etc. (3).
De telles relations comïaerciales, bien réglées, fréquentes, sont le signe indubitable d'une certaine probité, d'un certain respect de la propriété d'autrui. Dans les pays où la sécurité est douteuse, par exemple, dans certains districts de la Nubie, les marchés ont un tout autre caractère, un caractère guerrier. A jour fixe et convenu, on se rend de
(1) G. Schweinfurth. Cwurdr T Afrique. L 90-97.
(2) Burton. Loc. cit. 397.
(3) Ibicl.y 407-418.
part et d'autre en un lieu déterminé. Une fois en présence, des hommes sans armes se détachent de chaque côté et se rapprochent pour procéder aux achats ou aux échanges ; mais, de chaque côté aussi, leurs compagnons en armes surveillent les transactions, prêts à intervenir et à protéger au besoin les leurs. Ajoutons que parfois, quand les deux partis se sont séparés, après les affaires faites, Tun des deux s'en va tendre une embuscade à l'autre et lui reprendre à peu de frais les marchandises qu'il lui a vendues (1).
Pour parer à ces dangers et maintenir autant que possible 4a paix, les Massai, noirs de race éthiopienne, ont abandonné à leurs femmes le soin des opérations commerciales, et celles-ci s'y livrent tranquillement, même en temps de guerre, confiantes dans le respect dont habituellement elles jouissent (2). Rencontrent-elles une caravane étrangère? Elles Tabordent, sanshésiter, mais suivant un rite convenu, à petits pas, en sautillant, faisant onduler leur corps et entonnant une cantilène. En outre, elles tiennent à la main une touffe d'herbes et tout cela signifie « paix et amitié» (3). Môme quand deux tribus se font une guerre à mort, les femmes circulent entre les belligérants, paisiblement, isolément, chassant parfois un âne devant elles, et s'en allant acheter des grains et des légumes pour les leurs (4). Les hommes n'interviennent guère que pour les marchés importants, quand il s'agit d'un bœuf, par exemple, et alors la vente ne se conclut qu'après une heure de discussion animée. Quel que soit leur sexe, les Massaï ont une manière étrange de conclure un marché, c'est de cracher sur la marchandise, ou môme de demander à l'acheteur de cra-
(1) Clî. Letourneau. Sicbiens du ja7*din d\\ccli7natatio7i , — Bull. Soc. anthrop. (1878).
(2) Thompson. Au pays des Massaï. 56.
(/j) Ibid., 107.
cher sur eux. Un Massai, qui a vendu un bœuf par exemple, . crache sursabête avant de la livrer; il exige, en retour que l'acheteur crache, de son côté, sur les fils de métal ou sur les perles, qui lui sont livrés en paiement . Aux yeux des Massai, cracher est un acte flatteur, honorable, peut-être religieux; c'est aussi une marque d'estime et d'affection: un visiteur, même une visiteuse, sont extrêmement flattés,, quand on veut bien leur faire la faveur de cracher sur eux(l). L'habitude de respecter le beau sexe a. donné à celui-ci, en pays massaï, une hardiesse tranquille, qui parfois le rend importun. Les jeunes filles assaillent l'étranger, furètent dans ses bagages, se couchent dans sa tente, même s'inslailentsur ses genoux (2): ne craignant rien, elles se permettent tout, comme le font les enfants, dont on n'a pas yéfréné la familiarité trop grande. Ces coutumes en rappellent d'autres analogues en vigueur chez les Kabyles ; elles peuvent dater de l'époque fort lointaine oii les Libyens berbères frayaient avec les Ethiopiens noirs ; car les Massaï appartiennent à la grande race éthiopienne, dont nous étudierons bientôt les descendants encore sauvages.
111. Les résultats "iuoraux et sociaux du commerce chez les noirs africains.
En résumant les faits d'observation, que j'ai énumérés dans ce chapitre et dans le précédent, il est possible d'en déduire quelques données générales relativement au commerce et à ses effets chez les noirs les moins civilisés et c'est surtout ce degré de civilisation qui importe ; car, par plusieurs côtés de leurs mœurs commerciales, certains noirs occidentaux, par exemple ceux du Foulah-Djallon, se rap-
(1) TKompsoiî. Loc. cit, 188.
m Ibid, 296.
prochenl beaucoup des nègres du Gabon, quoique, par leur race, ils leur soient supérieurs.
Nous avons vu combien le sel est recherché dans TAfrique centrale. Le sucre rivalise quelquefois avec lui ; et dans le Foulah-Djallon, il fait sortir les vivres de leur cachette, quand les perles et les objets de parure n'éveillent plus de convoitises (1); c'est que bien souvent le nègre n'achète les verroteries, les perles, etc., que pour parer ses femmes, et cela même explique pourquoi le& perles de verre ou d'ambre, les étoffes voyantes, etc., jouent habituellement le rôle de monnaies dans l'Afrique sauvage. Dès qu'un nègre a suffisamment paxé ses femmes, il n'a plus guère envie d'acheter ni de vendre ; c'est alors que les var leurs monétaires simplement utiles peuvent quelquefois trouver leur emploi ; mais souvent le noir se ^désintéresse de tout commerce, simplement parce que ses femmes sont pourvues ; qu'alors le voyageur étranger meure de faim ou non. cela ne l'intéresse en rien (2) .
Loin des grands marchés ou des grandes voies commerciales de l'Afrique, là où le nègre n'est qu'assez rarement sollicité par des trafiquants étrangers, le commerce n'est pas pour lui un besoin ; c'est plutôt un caprice. Sans doute le très primitif commerce par dépôts ne s'est tardivement conservé que chez les Maures du Cap Blanc ; mais il a dû exister bien ailleurs en Afrique, puisqu'on le retrouve encore à l'état de survivance dans la manière dont se concluent les échanges sur certains marchés du Bas-Niger : « Les vendeurs d'ignames, dit Lander, mettent à terre par tas séparés leurs marchandises et se retirent ; les acheteurs arrivent, inspectent les différents tas et déposent auprès de celui qui leur convient quelqu autre objet. Le vendeur revient et, si l'affaire lui va, prend cet objet. Ne le trouve-t-il pas assez
(1) Sanderval. Kahel.^S.
(2) Ibid., 225.
LE COMMEHCE CHEZ LES ?IÉGRES 79
rémunérateur? Il s'arrête, ua instant et attend que l'offre soit augmentée. En cas d'insuccès^ il emporte son paquet d'ignames » (1).
Les temporisations, les formalités, les interminables discussions, que le moindre achat nécessite chez les nègres sauvages, montrent assez le cas médiocre qu'ils font des échanges, alors du moins que leurs désirs n'ont pas été éveillés. Dans le Foutah-Djallon, pour ameuer un indigène à vendre quelque chose, il est besoin d'y mettre des formes diplomatiques ; il faut l'aborder, non comme acheteur, mais, comme si Ton désirait seulement faire sa connaissance, lui demander amicalementde ses nouvelles, lui témoigner et lui inspirer de la sympathie ; alors, et alors seulement, ses prétentions ne sont plus exagérées et le marché devient possible (2). Nous avons vu que, dans l'Afrique orientale, on impose aussi une sorte de stage au trafiquant étranger avant de commercer avec lui. Pourtant, dans cette région, les caravanes ont depuis longtemps familiarisé les indigènes avec le négoce ; elles les ont même rendus avides. Le nègre a-t-il gagné ou perdu à être ainsi mercantiUsé ? Il y a eu gain d'un côté, perte de l'autre. Lequel l'emporte ? Certains avantages généraux paraissent vraisemblables. Par le commerce, les peuplades sont devenues d'abord moins farouches ; elles se sont plus aisément mélangées ; surtout les procédés industriels se sont diffusés. Mais aussi, par le commerce, le régime et le goût de la propriété individuelle se sont développés et en même temps Tégoïsme. J*entends parler de la propriété mobilière, la seule sérieuse en pays sauvage et spécialement chezlesnègres inférieurs. Pour eux, en effet, la terre arable est sans valeur, quand elle est inculte, et elle appartient temporairement à celui qui peut la faire défricher par ses esclaves (3). Mais par le commerce
(1) Lander. Journal d'une expédition au Niger, t. III, 180.
(2) Sanderval. Kahel. 195.
(3) Ibid.