Le commerce dans les petites monarchies. de Vest
Dans le précédent chapitre, en étudiant le commerce chez les nègres de l'Afrique orientale, je me suis attaché à ne parler, autant que possible, que des noirs les moins développés, vivant seulement en petites tribus monarchiques.
82 l'éyolutio?! du commerce
Or, pour la plupart, ces noirs sont très comparables, physiquement et intellectuellement, à leur congénères de l'Afrique occidentale. Certains pourtant résultent de mélanges entre le nègre de race inférieure et le noir plus civilisé ou plus civilisable, originaire de l'ancienne Ethiopie . Tel est le cas, par exemple, pour les Massai', que j'ai mentionnés à la fin du dernier chapitre. Les ancien? Éthiopiens, dont les écrivains de l'antiquité nous parlent avec un certain respect, avaient en effet, atteint un niveau assez avancé de civilisation et aujourd'hui encore, leurs descendants de la Nubie, de rÂi)ysfiinie, se distinguent avantageusement <de& types noirs inférieurs.
Ces Ethiopiens du nord-est sont les seuls que l'antiquité ait connus ; mais À diverses époques, âoui certaines sont certainement fort lointaines, des hommes d^ la même race ont essaimé à travers le continent africain, où, aujourd'hui encore, on les retrouve, à des degrés fort inégaux de civilisation. Certains ont conservé de très sauvages coutumes, par exemple, les Bongos, les Mombouttous du Haut-Nil, les Fans du Gabon, etc. Dans Je sud-est africain, les Massai ne sont guère plus développés, et on en peut dire autant des Cafres de l'Afrique méridionale.
Autour des grands lacs de l'Afrique orientale, les indigènes appartiennent aussi, du moins -en majorité, à la race éthiopienne ; là, tout en étant fort sauvages encore, à une époque récente, quand les voyageurs contemporains les ont découverts, ils n'étaient plus cepeadant cannibales, comme les Mombouttous et les Fans ; en outre, ils s'étaient ou avaient été groupés en Etats monarchiques d'une certaine importance et surtout faisaient souvent montre d'une intelligence moins engourdie que celle des nègres inférieurs. J'ai décrit ailleurs ces curieux petits royaumes ; qui aujourd'hui nous intéressent uniquement au point de vue de leur commerce.
Le goût, l'avidité mercantile y étaient fort aiguisés ;
mais les moyens ordinaires d'échange étaient ceux usités dans toute la région ; les perles, par exemple, y étaient fort appréciées. Dans TOnnyoro, chez le roi Kamrasi, on recherchait surtout les grains de verroterie de teinte opale blanche, ou de porcelaine rouge, précisément les petites espèces qui servent en Angleterre h faire des écrans. Avec ces perles, les gens de lOunyoro confectionnaient de jolis ornements, gros comme des noix et qu'ils suspendaient à leurs coUiers (1). D'autres objets ou substances servaient aussi de valeurs d'échange, comme l'indiquaient les cris des marchands ambulants parcourant, le matin, les villages : Les uns disaient : « Du tabac ! Du tabac ! Deux paquets de tabac pour des perles ou des stmbès (des cauris) ». Ou bien : « Du lait à vendre pour des perles ou du sel! ». — « Du beurre à cinq /ene^tos (perles rouges) le paquet! » (2) — « Du sel contre des fers de lance !». — Rien que cette pratique du commerce à la criée, cette habitude d'aller solliciter l'acheteur suffirait à indiquer des gens rompus au négoce ; aussi ces noirs en étaient-ils arrivés à pratiquer couramment la fraude, à tromper sur la marchandise. Ainsi les indigènes de l'Ounyoro savent faire du beurre, science assez rare en Afrique, là même oîi le bétail est nombreux ; mais, ayant le goût peu délicat, ils avaient imaginé, pour protéger leur beurre contre le contact de l'air, de Tenvelopper d'un enduit de bouse de vache et d'argile. White Baker et sa femme, à qui j'emprunte ce trait de mœurs, refusaient toujours ce beurre devenu, pour eux, immangeable ; mais on le leur faisait accepter, en recourant à la ruse. Le marchand, d'abord repoussé, revenait avec une autre qualité de beurre, du beurre frais cette fois, soigneusement enveloppé dans une feuille verte, sauf à l'extrémité du paquet. On achetait ce beurre d'apparence irréprochable, après quoi l'on s'apercevait que
(1) W.'Bsiker. V Albert Nyanza. 394.
(2) Ibid,
c'était l'ancien beurre nauséabond, d'abord rejeté, dont le vendeur avait habilement recouvert d'une mince couche de beurre frais la partie visible (1). En outre les marchands, ayant remarqué que le commerce au détail permettait, plus que le commerce en gros, de majorer les prix, ne montraient jamais à la fois à l'acheteur qu'un petit paquet de leur denrée à vendre, déclarant qu'ils n'en possédaient pas davantage ; mais, aussitôt leur petit lot placé, ils en exhibaient un second (2).
Les noirs Ethiopiens avaient aussi conservé soigneusement la fructueuse coutume du droit de passage, du honyo. et l'énuraération des objets que les voyageurs devaient offrir aux petits monarques, montre assez combien les goûts de ces populations étaient encore enfantins. A Kamrasi, roi de l'Ounyoro, Baker donna en cadeau : ua manteau de cachemire, un ceinturon de soie rouge, des souliers turcs de couleur écarlate, plusieurs paires dechaussettes, quantité de verroteries disposées en colliers et en ceintures, enfin, un fusil à deux coups avec ses munitions (3). Un autre, Roumanika, le plus intelligenL de ces roitelets, accepta du capitaine Speke : une boîte de fer blanc, un paletot dit Raglan, cinq gants de drap écarlate, deux paquets de fil de cuivre, cent grosses perles de porcelaine bleue du volume d'un œuf de pigeon, cinq paquets de rassades variées, trois paquets de menues verroteries, roses, bleues et blanches (4j. A M'tésa, roi de l'Ouganda, prince relativement très puissant, Speke offrit surtout des armes, un revolver, des carabines, delà poudre, des balles, un chronomètre, qu'une des femmes du harem crut être une divinité vivante, des couteaux, cuillers et
(1) W. Baker. Xoc. Ci7., 394.
(CZ) fbid.y 395.
(3) Ibid., Si6.
(4) J.-H. Speke. Sources du Nil, 182.
fourchettes, enfin, des verroteries (!).Ce dernier roi n'avait pas la plus légère idée de nos monnaies d'Europe : « je crus l'intéresser, dit Speke, en lui donnant une bourse contenant diverses pièces de monnaie, dont je tâchai de lui faire connaître la valeur relative, mais il y prit à peine garde et bientôt il les posa de côté » (2).
Baker se plaint de l'avidité de toutes ces populations; partout on cherchait à accaparer les plus précieux des objets» que possédait le voyageur (3). Dans l'Ouganda, les parents du roi, les grands fonctionnaires, étaient avides de cadeaux et il fallait leur en octroyer. Même quand. le hongo^ le droit de passage, eut été réglé, les sœurs du monarque réclamèrent pour elles, un supplément d'étoffes ; c'était, disaient-elles, (( pour se vêtir )) (4). Le roi Kamrasi songea, lui, à un commerce d'un autre ordre ; il demanda à Bake^ de lui céder sa femme en lui en offrant une autre en retour et il ne parvint pas à comprendre pourquoi le voyageur se mit en colère à cette proposition à ses yeux toute simple : « Ne vous fâchez pas pour si peu, lui dit-il ; si cela ne vous plaît pas, il n'en sera plus question » (3).
L'industrie de cette Afrique éthiopienne, mais encore sauvage, ne diffère pas sensiblement de celle des régions et tribus déjàénumérées. Il est à noter pourtant que, môme dans le grand royaume de l'Ouganda, chez leroi*M'tésa, les tissus étaient encore inconnus ; les Vouaganda nobles avaient pour premier vêtement un fin manteau de cette écorce ouvrée, rouie et battue, que nous avons irouvée en usage chez les Massaï ; par dessus, ils portaient un manteau de peaux d'antilope, tombant en longs plis. Leur coiffure était une sorte de couronne végétale, en tiges ^ahrus^
(1) Speke. Loc. cit., 259.
(2; Ibid., 319.
(3) W. Baker. Loc. cit. y 316.
(4) Speke. Loc. cit., U6.
(5) Baker. Loc. cit., 320.
tressées (1). Dans ce pays, les produits industriels ne sauraient donc alimenter un commerce sérieux ; ce dont on trafique surtout, c'est du bétail, de Tivoire et des esclaves et c'est là ce que vont chercher dans cette région les caravanes du Soudan.