I. Petits Etats musulmans
Peu à peu, région par région, en allant autant que possible des peuples les moins civilisés ou les moins civilisables aux autres, nous avons déjà étudié les mœurs comramerciales d'une grande partie de TAfrique noire. Pour achever notre enquête africaine, il nous reste à examiner une zone
toute spéciale s'étendant à travers l'Afrique, du Sénégal au Darfour et au Kordofan, en même temps qu'elle confine, d'une manière générale, au nord, avec la litaite méridionale du Sahara. Dans cette longue zone, dont la largeur moyenne peut être approximativement fixée k deux cents lieues, on trouve une population extrêmement mélangée et métissée, à la formation de laquelle toutes les grandes races africaines ont contribué. De Test et du nofd-estil est venu un fort contingent d'Ethiopiens ; du nord de nombreux immigrants touareg, c'est-à-dire Berbères, et enfin des Arabes. Dans cette région, l'immigration arabe remonte certainement à une très haute antiquité et toujours les immigrants se sont plus ou moins croisés avec les nègres, premiers occupants du pays. De ces mélanges, qui se continuent aujourd'hui encore, sont résultées des populations métisses ou chez lesquelles prédominent tantôt le sang blanc des Berbères, c'est-à-dire des Libyens de l'antiquité, tantôt le sang noir des races vraiment africaines.
De tout temps sans doute les Arabes ont dû s'immiscer aussi dans cette zone rétro-saharienne, surtout dans la partie orientale, mais c'e'st surtout après Mahomet, quand, fous de ferveur religieuse, ils entreprirent de convertir, de gré ou de force, le monde à l'Islamisme, qu'ils ont surtout envahi la région mitoyenne dont nous nous occupons, en lui imposant autant que possible leur religion et leur oi^anisation politique. Soit par leur influence directe, soit par Tîntermé- (liaire des Touareg devenus sectateurs de Mahomet, une civilisation grossièrement arabe s'est implantée au Sud du Sahara et une chaîne à peu près continue de petites monarchies musulmanes s'est organisée dans toute la région. A leur tour ces populations bigarrées sont devenues d'ardentes propagatrices du Mahométisme parmi les tribus des nègres fétichistes, qu'aujourd'hui encore elles se font un jeu et une profitable occupation de troquer, de tuer, de capturer et de tiendra comme esclaves. Ce sont même ces razzias
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qui alimeoteni le principal commerce des pillards bigots, celui des esclaves. Là même, où, les blancs, arabes et tou®, sont en petite minorité, comme chez les Foulbe, les Mandingues, ces derniers deviennent lout aussi zélateurs que les Musulmans de race blanche ou les Maures, et, par le fer et le feu, ils propagent Tlslamisme tout en le comprenant assez mal, d'autant plus acharnés à cette propagande» qu'ils en tirent de beaux bénéfices. Dans un précédent ouvrage sur Ja guerre (i), j'ai indiqué sommairement quels étaient leurs irrésistibles moyens de propagande (2).
Résultats de la conquête, les petits États ainsi constitués sont des monarchies absolues. Ainsi chez les Fellatahs, le prince gouverne selon son bon plaisir, et met tous les emplois aux enchères (2). Chez les Bambaras de Kaarta, le trésor du monarque s'alimente par les razzias, les tributs en chevaux, en or, en esclaves, que versent les voisins subjugués, parles énormes droits de passage imposés aux caravanes et qui absorbent la dixième partie des marchandises transitées, par des dîmes exigées des corporations industrielles. Ainsi chaque forgeron doit fournir annuellement vingt houes pour la culture et autant de lames de poignard ; aux ouvriers mégissiers on demande des chaussures, des sacs, des selles, des gibernes, etc. (3). De même, au Bondou, les marchands ne peuvent traverser le pays sans acquitter un lourd péage (4). Ne fussent-ils pas commerçants, tous les voyageurs doivent se plier à des exigences analogues. C'est l'équivalent, parfois amplifié, du hongo, qu'extorquent les chefs des tribus plus sauvages et encore fétichistes. Dans ces petites monarchies musulmanes de l'Afrique moyenne, le hongo a simplement changé de nom ; ils s'appelle le
(1) Barth. Voy. en Afrique. III, 36. 37.
(2) Letourneau. La guerre dans les diverses races hufnaines.
(3) RafTenel. Nouveau voyage au pays des nègres, t. I. 380.
(4) Graj et Dochard. Hist. univ. voy. Vol. XXVin.3;J8.
Salam] c'est l'hommage cérémonieusement rendu et payé au prince ; mais le Salam du prince ne suffit pas ; après lui, viennent les gouverneurs, même les sous-gouverneurs, réclamant aussi leur part de laubaine. Seules, l'importance et la nature des cadeaux varient avec la grandeur de l'État à traverser et le degré de sa civilisation. Les Européens s'en tirent avec quelques produits de Tindustrie européenne, qui sont des raretés dans la région. Le voyageur Barth nous a donné le détail de quelque-uns de ces Salam. A Koukaoua, le prince fut satisfait par le présent d'un rasoir angjais, d'un canif, d'un paquet de grosses aiguilles anglaises, d'une demi-livre de clous de girofle et d'un morceau de savon parfumé (1). Dans le Bornou, il suffit au voyageur d'offrir respectueusement un beau cordon de turban en soie, un sac de cuir apporté d'Europe, un joli petit exemplaire du Koran (2). — A Logone, le Sultan se contenta de quelques articles anglais et surtout d'un beau pantalon turc en drap brun, tiré de la garde-robe du voyageur (3), auquel il ne donna cependant audience que caché derrière un rideau, comme un monarque oriental. — A Massena, dans le Baghirmi, le vice-gouverneur envoya tout d'abord à Barth un esclave pour réclamer les présents d'usage, qui consistèrent, cette fois, en un coupon de coton imprimé assez grand pour faire une chemise, en un turban égyptien et en divers articles de parfumerie (4).
On voit que ces potentats métis sont encore assez nègres au moins par les goûts. Cependant leurs villes, leurs capitales, ne sont plus seulement des agglomérations de huttes coniques, comme en pays nègre. Elles renferment beaucoup de maisons en argile et de forme rectangulaire ; enfin toutes
(1) Barth. Voy/Afriq. T. II. 61.
(2) Ibid.^i. H. 91.
(3) Ibid,, t. IIL 76-77.
(4) Ibid., t. III. 108.
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ces petites cités sont protégées et fortifiées par des murs aussi d'argile desséchée, d'adobes. Koulfa, dans le Nyffé,. forme un rectangle ceint d'une muraille en terre, haute d'une vingtaine de pieds et percée de quatre portes (1). La capitale de TYaourie était, il y a une soixantaine d'années, unegrande cité, ayant vingt ou trente milles anglaisde tour et ceinte de murs très hauts et solides. On y accédait par huit grandes portes fortifiées h la manière du pays (2). Jen'insistepas davantage sur ces détails ; mais ils étaient nécessaires pour donner une idée générale de la constitution de cette zone africaine, mixte, où la barbarie des Berbères el des Sémites s'est amalgamée avec la sauvagerie des tribusnègres, en donnant naissance à des petits États grossiers sans doute, supérieurs cependant, surtout au point de vue de l'industrie et du commerce, aux tribus sauvages, quenous avons euà étudier jusqu'ici.
IL Industrie de la zone 7niœte.
Dans celte région moyenne un certain développement industriel s'observe en Sénégambie et cette industrie est indigène, n'a rien à voir avec celle d'Europe. A Badagry,. Clapperton fut étonné de voir une petite manufacture de tisseranderie, composée de huit ou dix métiers réunis dans une même maison et fabriquant une étoffe èi la fois forte et fine. Les gens de Badagry se servaient même pour tisser d'un métier à navette ; mais, suivant la coutume africaine,, les lais de leurs étoffes n'avaient guère plus de quatre pouces de largeur. Les tisserands étaient des jeunes gens ; mais la teinturerie était le lot des femmes, qui plongeaient la toile dans de grands pots en terre pleins de teinture d'in-
;1) Clapperton. Second voyfj. en Afrique. {. II, 263. (Paris 1829.). (t) Richard et John Lander. Hi$t. iiniv. voy. Vol. X\X. il2.
digo. Ces grands vases étaient aussi de fabrication indigène ; pourtant la poterie européenne était très estimée, mais mal connue encore et Ton faisait parfois de singulières méprises dans son emploi. Ainsi un cabocir, unchef de Labon, offrit à boire à des Anglais dans un joli vase de nuit, qu'il avait acheté Tannée précédente et soigneusement conservé depuis lors (i). Beaucoup plus commune, la poterie indigène est aussi une marchandise qui se fabrique en grand et s'exporte. Dourri, ville située à l'ouest de Tombouctou, est un centre relativement important de fabrication céramique ; les jarres de Dourri, non vernies mais très bien faites, se vendent dans le Bambara et plus à Touest encore (2).
Plusieurs autres industries fleurissent aussi dans cette zone mixte, que je me suis efforcé tout à l'heure de délimiter. Partout Tart du forgeron est plus ou moins habilement pratiqué et rien n'est plus naturel ; puisque l'Afrique est un continent extrêmement riche en minerais de fer et même en minerais faciles à réduire. Aussi, là-méme où il n'existe pas de gisements ferrugineux, on se procure aisément des lingots de fer par le commerce. Les Maures de la Sénégambie au dire de Mungo-Park, achetaient aux nègres le fer dont ils avaient besoin (3;, et ils en faisaient des couteaux, des sabres, des peignes, des pots, etc. Dans les districts où le fer abondait, comme dans le pays de Sackatou, les forgerons recueillaient eux-mêmes leur minerai dans les montagnes ; chose assez facile, car ce minerai affleure souvent le sol et il est inutile de creuser des galeries (4). A Mandara, où le fer abonde, on l'emploie largement , même à forger dés ferrures de portes, desgonds, des loquets, etc. (5).
Assez ordinairement d'ailleurs le nègre d'Afrique, dans
(1) Glapperton. Loc, cit. 29.
(2) Mungo-Park. Hist. univ. voy. Vol. XXV. 248.
(3) Ibid., 174.
(4) Glapperton (Second voy.) 228.
(5) Denham et Glapperton. Bist. univ. voy. Vol. XXVIII. 176.
LE GOHMEBGC INDUSTRIEL DE l'aFRIQUE 111
toute TéteDdue du coutinent, sait extraire le fer du minerai et par des procédés 1res simples, par exemple, en remplissant de charbon et de minerai un trou creusé dans le sol. Dans l'Afrique orientale, la roélallurgie est plus savante, comme j'ai déjà eu occasion de le dire ; on a même parfois des fourneaux fixes, à compartiments où les couches de minerai et de charbon sont judicieusement superposées . Dans le Foulah-Djallon certains villages ont un fourneau fixe servant à la communauté^ un fourneau banal (Sanderval,À''aAe/.) Ces procédés, d^une perfection relative, peuvent et même doivent être un legs de Tancienne Ethiopie. Ce qui est constant et particulier à l'Afrique, c'est la soufflerie employée pour activer et maintenir la combustion du charbon. Elle consiste invariablement en quelques tubes, souvent en fer, s' enfonçant dans le foyer même et à sa base. A ces tubes sont fixés des sacs de peau, servant de soufflets. A îlandara, on gonflait ces sacs de la façon la plus primitive ; un homme y soufflait tout simplement de lair par un trou ménagé à cet effet. Ordinairement pour gonfler et dégonfler les outres, on se sert de bâtons fixés à l'extérieur de chacune d'elle ; à l'aide de ces bâtons, un homme peut manœuvrer simultanément deux outres, en chassant Tair contenu dans Tune, tandis que par un mouvement en sens inverse il remplit au contraire l'autre ; l'alternance a pour résultat de produire dans le foyer un courant d'air continu. Avec quelques variantes, ce soufflet primitif se rencontre dans toute l'Afrique. D'habitude, el sans la moindre preuve sérieuse, on en attribue l'invention au Malais, qui par l'intermédiaire des Hovas madécasses. supposés malais d'origine, l'auraient introduite dans le continent africain. Mais l'origine malaise des Hovas est encore à établir et ces prétendus Malais, à peu près étrangers à l'art de la navigation, mettent rarement le pied en Afrique. Quoi qu'il en soit, la très simple métallurgie des nègres d'Afrique leur procure tout le fer dont ils ont besoin
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et dont ils forgent ensuite des lingots, souvent en les martelant avec de simples pierres, parfois avec un morceau de fer, tenu à lamain, comme une pierre : ces forgerons africains n'ont pas encore inventé le marteau (1).
Le travail du cuir, la mégisserie, est, dans l'Afrique moyenne, un art très cultivé et peut-être sa perfection relative doit-elle s'attribuer aux immigrants arabes ; les peuples pasteurs ont en effet, plus que les autres, occasion d'employer le cuir et de se perfectionner dans Tart de l'ouvrer. En général, l'art du mégissier est assez avancé dans les zones industrielles de l'Afrique ; il s'est même réparti en diverses spécialités. Ainsi, à Sackatou, il y a des cordonniers, des bottiers^ des selliers, des ouvriers en brides (2). A Jenna, on trouve divers métiers : des forgerons, des maçons, des cordonniers, des emballeurs, des portefaix, en somme une grande division du travail (3).
Il est à remarquer en passant que, dans nombre de pays de l'Afrique occidentale, le gros bétail est rare ou inconnu ; la chèvre, peut-être le mouton, sont les seuls ruminants domestiques et la chèvre doit avoir été le premier de tous. Les Maures de la Sénégambie ne se servaient, il n'y a pas bien longtemps encore, que de peaux de chèvres ; leur fil même, que préparait les femmes, était en poil de chèvre (4). Près de Sackatou, Glapperton ne trouva encore que des chèvres et des moutons (o).
Dans l'Afrique moyenne, l'art de travailler le cuir a certainement précédé l'art de tisser ; mais celui-ci a fini par prendre un grand développement et même par éclipser le premier. En effet, dans toute cette zone à demi civilisée, la fabrication des étoffes est active ; partout aussi elle se
(1) Denhain et Glapperton. Loc. cit., ilQ,
(2; Clapperlou. Loc. cit. T. II. 101.
{'A) Caille. Hfst. U7ih\ votj. Vol. XXIX 394
(4) Mungo-Park. Loc. cit., 17i.
(5) Glapperton. Loc. cit., '228.