‹ L'évolution du commerce dans les diverses races humainesChapitre 52 sur 145 · VI. Kano · texte numérisé non relu

VI. Kano

Kano est le vrai centre commercial du Soudan barbare ; cette ville nous représente aujourd'hui ce que Tombouctou a pu être jadis, au temps de sa prospérité passée. Comme toutes les villes du Soudan seulement barbare, Kano se compose d'une agglomération de maisons en adobes et de huttes à toits coniques, le tout entouré d'une enceinte fortifiée ; cette grande ville africaine a une population sédentaire d'environ trente mille habitants, que le flot incessant des étrangers, des nomades, des caravanes, porte ordinairement à un chiffre double ; or, il n'existe pas une seconde ville de cette importance dans toute l'Afrique noire.

En outre, Kano a sur Tombouctou un avantage de premier ordre ; la ville est située au centre d'une contrée extrêmement fertile et non pas, comme Tombouctou, dans nne succursale un peu améliorée du Sahara. Elle a des rues bordées de riches magasins, de boutiques regorgeant de comestibles, toute une population de marchands et d'acheteurs aflairés. Une foule toujours en mouvement anime ces rues et cette foule est des plus bigarrées ; par ses éléments très divers, elle atteste au premier coup d'œil une très grande inégalité des conditions et des fortunes ; le pauvre y coudoie le riche ; la ménagère modeste y marche à côté de la courtisane chargée de perles et parée de vêtements aux couleurs voyantes. Des personnages opulents, vêtus de soie éclatante, chevauchent dans la ville à la tête de bandes d'esclaves et se frayent un chemin au milieu de la foule affairée, etc., (^1). En somme Kano est une grande ville, essen-

i) Barth. Loc. cit. A- H- i'M4.

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tielle analogue à nos grandes cités, mais avec la couleur africaine et orientale en plus. La campagne environnante produit du blé en abondance, tout en étant riche en beaux pâturages ; Tagriculture et l'élève du bétail s'y font côte à côte et s'y entr'aident ("1). Aussi Kano n'est pas, comme Tombouctou, un simple entrepôt, un lieu de transit, dont la prospérité peut périr rien que par le déplacement d'un courant commercial. C'est un centre de production. La ville est pleine de petits ateliers où l'on tisse, où Ton travaille le fer, le cuir, le cuivre et l'argent, dont on fait des bijoux, des anneaux, des bracelets pour les mains et les jambes (2).

Par une exception rare en Afrique, les Kanoris savent tanner le cuir en se servant d'un suc laiteux, extrait d'une plante du pays. Avec ce cuir tanné on fabrique de grandes outres, façonnées en jarres sur des moules en terre et ayant l'avantage de n'être pas fragiles (3).

Ce qui est mieux encore, c'est que toute cette industrie, si active, est simplement familiale. Les esclaves, àpeuprès seuls, cultivent la terre : à la maison, dans la ville, tout le monde, hommes et femmes, travaille et s'entr aide (4j.

En somme, les Kanoris libres ne souffrent guère que des razzias pillardes de leurs voisins et des extorsions de leur prince. Celui-ci gouvernetrop, comme il est d'usage en pays monarchique, et se fait trop chèrement payer son ingérence dans les affaires de ses sujets. Les boutiques sont propriété du maître et un commissaire royal en perçoit les loyers; c'est le prince encore ou plutôt son représentant, qui tarife les denrées et prélève un impôt sur leur vente (o). Sur les dattes et autres fruits des arbres, le gouverneur royal s'ad-

(1) Barth. Loc. cit.. IL 32.

(2) ma,, 25-26.

'3) Denham et Glapperton. Loc. cit., vol XXVII. 389.

(4) Barth. Loc. cit., I. 11-15.

(5) DcDham et Glapperton. Loc. cit,, 379.

LSTOURNEAU

juge les deux tiers de toute quantité apportée au marché (1); c'est au gouverneur encore, que tout étranger^ pénétrant dans la ville, est obligé d'offrir des présents et ceux-ci doivent être beaux (2) ; il ne s'agit plus du hongo sauvage usité dans TAfrique orientale. Mais, à Kano, la vie est facile et 60.000 kourdi ou cauris suffisent aisément à l'entretien annuel d'une famille ; pourtant 2300 de ces coquillages n'équivalent qu'à la valeur d'un florin d'Autriche (3).

Or, lactivité industrielle et commerciale des Kanoris produit de beaux bénéfices. En effet les relations de Kano s'étendent jusqu'à Moursouk, Rhat, Tripoli, Tombouctou, même jusqu'à TAllantique. On y importe du cuivre duDarfour('4), du sel, que les caravanes y amènent par milliers de charges de chameaux. A lui seul, le sel est la contre partie d'une valeur d'échange, en coton et blé, représentant une soixantaine de millions. L'importation des vêtements arabes, venant de Tunis, etc., s'élève annuellement à une cinquantaine de millions. Les produits industriels d'Europeabondentaussi à Kano : cotonnades de Manchester, soieries françaises, toiles de Saxe et de Livourne, perles de Venise, glaces, aiguilles et mercerie de Nuremberg, lames d'épée de Solingen, sucre de Marseille, etc., etc. (5).

En retour Kano vend et exporte des tissus de coton, surtout de belles étoffes pour les tourkedi, ou tuniques des femmes, des voiles noirs pour les hommes, des draps indigènes, etc. (6). Enfin le grand commerce de l'Afrique centrale, celui des esclaves, est assez actif à Kano; on exporterait annuellement environ cinq mille esclaves pour le Bornou, le Fezzan, Rhât; mais la plupart d'entre eux se vendent dans le pays

(1) Glapperton. Loc, cit., IL 89.

(2) Barth. Loc, cit., II, 32.

(3; Ibid., 22.

(4) Ibid., 27-28.

(5) Ibid., Sd4.

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même ; car l'agriculture Kanori ne saurait s'en passer (1).

On importe aussi à Kano et en grande quantité la petite monnaie courante, les cauris, qui se recueillent sur le littoral d'Occident. Cette monnaie, de si mince valeur^ est fort encombrante et il est singulier que l'usage ait pu s'en conserver dans une grande cité commerciale, à demi-civilisée. En effet un chameau robuste ne peut porter que 150.000 Kourdi et cette charge ne vaut guère que soixante écus d'Espagne (2). Cependant les monnaies civilisées, les monnaies d'or et d'argent, sont bien connues à Kano, mais elles y sont rares ; l'or n'y est introduit qu'en très petite quantité par les pèlerins venant de Tombouclou. Le florin ou thaler de Marie-Thérèse, au millésime de 1788, y arrive de TAbyssinie et de la Nubie ; mais il est peu commun et recherché surtout par les femmes, seulement pour sa beauté (3).

La rareté des monnaies précieuses et portatives à Kano a nécessairement poussé à des opérations de crédit facilitant certaines transactions. Rarth raconte que, s'étant trouvé à court d'argent durant son séjour à Kano, le gouverneur {Ghaladùna) ordonna à des marchands de Ghadamès, détenteurs de marchandises appartenant à l'agent anglais de cette oasis, d'avancer au voyageur deux cents dollars ; mais en retour Barth, dut s'engager à rembourser la somme dans un délai de quatre mois, à Tripoli, en payant un énorme intérêt de 300 0/0. En outre un marchand du Fezzan prêta de son côté au voyageur et sans hésiter deux cents écus (4). Evidemment ces opérations de crédit n'étaient pas des nouveautés sur la place, et elles indiquent des gens rompus au commerce.

(1) Barth. Z.OC. cit., IL 27.

(2) Ibid., 28-29.

(3) ma.

(4) Ihid., t. IV. 206.

132 l/ÉVOLUTlON DU GOMMERCR

VU. Vévoliition commerciale chez les nègres.

Avec ce chapitre, se terraiae notre voyage d'exploration chez les races nègres et nous avons maintenant une idéegénérale de leur commerce, du moins au point de vue sociologique.

Tout d'abord il existe un âge précommercial, où Ton ne pense pas aux échanges. Chaque clan se suffit à lui-même ; la propriété y est plus ou moins commune ;avecles clans voisins, et rivaux, il n'y a guère de rapports pacifiques. A-t-on, par hasard, envie de ce qu'ils possèdent, et ce ne peut être que de leurs objets mobiliers, armes, outils, parures, on le leur enlève par la force. Les Australiens, les Papous les plus sauvages en étaient encore à cette phase première.

Puis on fait quelques pas en avant, en acquérant du superflu et en créant une certaine propriété individuelle : on a des esclaves, des femmes en plus grand nombre qu'il n'est nécessaire, des parures à revendre, des produits agricoles, des animaux domestiques Alors on se familiarise avec les échanges. Après avoir débuté par le commerce par dépôts, à la fois si craintif et si confiant, on s'accoutume à troquer les marchandises à visage découvert. Comme il arrive encore en Nubiô, les premiers trafics un peu développésont dû se faire à jour fixe, sous la surveillance d'hommes armés appartenant aux clans et tribus des parties contractantes. Alors le mouvement commercial est encore fort restreint ; il ne prend vraiment une grande extension que tardivement, quand l'industrie a grandi, quand ses produits peuvent dépasser de beaucoup les besoins de la consommation.

Par la seule évolution sociologique, tous les peuples, à la condition de durer suffisamment, en arriveraient sans doute à cet âge vraiment commercial ; mais les races attar-

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dées sont habituellement sollicitées aux échanges par des races ou peuples plus ou moins avancés, qui viennent les tenter, secouer leur torpeur commerciale, en leur offrant d'abord des objets de parure, de genre nouveau pour eux, -et bientôt des boissons enivrantes, le tout contre certains produits naturels ou contre des esclaves. Nous avons vu ■combien, dans l'Afrique noire,ont été affreux les résultats du trafic ainsi surexcité de Tivoire et de celui des esclaves.

La phase suivante, phase véritablement commerciale et industrielle, ne se rencontre en pays noir que dans la zone rétro-saharienne : c'est celle que nous venons d'examiner. Là, rindustrie et le commerce se sont spécialisés et ils Tout pu faire, parce que l^esclavage a pris dans la région une extension considérable. Le fardeau du labeur agricole, de rélève du bétail, les grosses besognes qui nourrissent directement, ont été imposés à des troupeaux d'esclaves et toute la population libre s'est mise à forger, à tisser, à teindre, etc., à créer en quantité surabondante des produits industriels, dont la vente lui procure une richesse relative.

Dans la zone rétro-saharienne, cet épanouissement de l'industrie et du commerce s'est produit sous Tinfluence de races étrangères, depuis longtemps dressées au trafic et qui ont, de gré ou de force, singulièrement abrégé l'évolution commerciale des indigènes.

Mais, dès que le commerce a pris un certain développement, le troc direct des marchandises est devenu difficile, <i surtout semblé trop lent et Ton a cherché et vite trouvé des valeurs-types, des valeurs-étalons, auxquelles on rapportait toutes les marchandises, en résumé, des monnaies primitives. Je ne reprendrai pas Ténuméralion des substances variées, qui ont joué, qui jouent encore ce rôle en pays nègre, et me contenterai de rappeler que les plus usitées sont des objets de luxe, surtout de parure. La plus primitive de ces substances monétaires a été le coquillage travaillé, le cauri, que nous avons vu employer en Papouasie

et en Afrique et qui, dans les deux pays, a servi et sert encore à fabriquer des colliers, des ornements divers. Les étoffes monétaires elles-mêmes, du moins celles qui jouent le rôle de valeurs-étalons, sont aussi des objets de luxe ; puisqu'on s'efforce de leur donner des teintes éclatantes, de les rendre propres à faire des vêtements, qui soient beaux. D'ailleurs ces monnaies, capables d'être converties en parure, sont recherchées surtout par la moitié féminine des populations.

Remarquons, pour finir, que, nulle part dans l'Afrique noire explorée par nous, on ne frappe de monnaies réelles,, en argent ou en or, analogues à celles des civilisés. Celles,, qui y sont introduites, viennent du dehors ; elles ont un cours très restreint et parfois sont recherchées surtout par les femmes, qui les apprécient, exactement comme les monnaies indigènes, au point de vue de la parure et se font, par exemple, des colliers, etc. avec les thalers de Marie- Thérèse importés dans le pays.

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