I. Vhomme jaune et les Polynésiens
L'homme jaune ou mongolique, dont nous allons maintenant commencer Tétude au point de vue des mœurs et cou-
130 l'évolution du gomiierge
tûmes commerciales, est, des trois grands types humains, le plus largement représenté à la surface de la terre. Sa grande patrie est le continent asiatique ; il en occupe les trois quarts et y a constitué, entre autres groupes, l'agglomération chinoise avec ses quatre cent millions d'individus, la Chine qui a été le grand laboratoire, d'oîi sont sorties la plupart des civilisations raongoliques. Les Japonais, les nomades des steppes septentrionales de l'Asie, les Indo-Chinois, les Malais, etc., ont, tous,plusou moins directement subi l'influence et l'éducation de la vieille civilisation chinoise. A ces races jaunes de l'Asie, il faut rattacher, mais par un lien beaucoup plus lâche, d'abord les populations indigènes et mongoloïdes du continent américain ; puis d'autres mongoloïdes encore, ceux qui occupent un grand nombre d'îles de l'Océan Pacifique, notamment les Carolines, les Mariannes, nombre de petits archipels de la Micronésie ; enfin les insulaires de la Polynésie, tels qu'ils étaient lors de leur découverte par les navigateurs européens au xviii« siècle. Quelle est l'origine des Polynésiens ? C'est là un problème ethnologique ou plutôt elhnogénique, qui a reçu des solutions bien diverses. Pour ne pas sortir de mon sujet, je devrai me borner àl'effleurer.Pour les uns, les Polynésiens, sont des autochtones,habitant les débris d'un continent effondré ; mais les îles polynésiennes, sont, pour la plupart, des îles corallines qui lentement ont surgi deTocéan. On a répondu à l'objectionen prétendant que l'Adam ouïes Adams polynésiens s'étaient formés spontanément dans un des archipels, à la Nouvelle-Zélande, de beaucoup le plus grand archipel occupé par la race ; mais, en Polynésie, il n'y avait d'autres mammifères que des rats, des cochons, des chiens comestibles, plus une grande chauve-souris, la roussette, et, à la Nouvelle-Zélande particulièrement, le porc même était inconnu. Les premiers Polynésiens auraient donc dû naître par génération spontanée ; mais cesontlàdesmiracles,auxquelsnouscroyons difficilement aujourd'hui. Une première conclusion s'impose: Thorame n'est pas né en Polynésie ; il y est venu, mais
d'où ? Sur ce point les opinions sont encore bien diverses. Tous les pays, que baigne l'Océan Pacifique, ont été successivement mis à contribution. On est porté tout d'abord à exclure la Chine et le Japon, contrées trop civilisées, depuis trop longtemps surtout, et habitée par des races dont le type physique diffère grandement de celui des Polynésiens. L'opinion courante, adoptée d'emblée et sans examen trop rigoureux, est celle qui place en Malaisie la souche polynésienne. Quoique cette manière de voir soitaujourd'hui presque orthodoxe, elle est difficilement soutenable.
En effet, Malais et Polynésiens sont bien des Mongoloïdes, mais combien dissemblables ! La seule preuve ayant une apparence scientifique, que Ton puisse invoquer en faveur de cette théorie, repose sur certaines analogies linguistiques. Sans doute les langues malaise et polynésienne sont de même type, mais, à part un assez petit nombre de mots, le vocabulaire en est fort différent. Or, c'est ce dernier point qui importe ; car des langues de même type se peuvent constituer isolément et simplement en obéissant aux lois de l'évolution linguistique. De très sérieuses objections peuvent d'ailleurs être opposées à la théorie malayo-polynésienne. D'après cette théorie, tous les grands archipels au moins devraient être dotés des mêmes animaux domestiques. Or, le porc était inconnu à la Nouvelle-Zélande, pourtant bien plus voisine de la Malaisie que Taïti, par exemple, et qui constituait le principal archipel polynésien. Afin d'abréger, je passe sous silence nombre d'objections, que l'on pourrait tirer encore de la grande dissemblances des races et des civilisations, pour en retenir seulement une, qui est capitale. Dans la vaste zone du Pacifique, le long de laquelle s'échelonnent, à des distances souvent considérables, les archipels de la Polynésie, les vents régnants sont les vents alises, soufflant de l'est avec une constance que troublent assez rarement de passagères perturbations atmosphériques. Bien plus, les courants secondent les vents alises et roulent aussi
leurs flots de Test à Touest. Pour naviguer obstinément vers Test, les immigrants malais auraient donc dû vaincre et le vent et la marée ; mais c'est ce que, très récemment encore, nos bâtiments à voile ne réussissaient pas facilement à faire : « Avec des navires, tels que les nôtres, écrit l'amiral Jurien de la Gravière dans ses Souvenirs (1), nous ne pouvions songer à faire près de mille lieues contre le vent ». Or, ces vaisseaux de l'amiral naviguaient déjà presque hors de la zone alisée, au sud de la Nouvelle-Calédonie, où les vents régnants sont de caractère mixte.
Si l'on veut rester dans la vraisemblance, il faut donc admettre, que la Polynésie a reçu sa population de divers côtés et alors on est d'accord avec les faits. A la Nouvelle- Zélande, Marion a pu voir simultanément des indigènes noirs, sûrement d'origine papoue, des jaunes et enfin des blancs, d'aspect analogue à nos Européens du midi (2). Aux Sandwich, à côté de Mongoloïdes aux cheveux noirs et raides, on a rencontré des types plus blancs et à cheveux bouclés. Enfin le continent américain a certainement fourni un fort contingent, qui, lui, contrairement aux Malais, avait, pour se rendre en Polynésie, le vent et le courant en sa faveur. On savait déjà que des monuments identiques aux téocallis du Mexique existaient dans les îles polynésiennes concurremment avec des statues analogues à celles de Tîlede Pâques ; et ils avaient fait songera une origine américaine. Une récente expédition scientifique, envoyée à l'Ile de Pâques par le gouvernement des Etats-Unis a mis le fait hors de doute (3). Elle a fait découvrir, dans cette île, de curieuses tablettes gravées, évidemment d'origine américaine. Au dire des indigènes de l'île de Pâques, ces inscriptions idéo-
(1) Souvenirs d'un amiral, I. 126.
(2) HisLgén, voy, III. 439.
(3) W. Thomson Te pito te genua, or Eastern Island, Smithson ian Institution. — Report 1888-1889.
graphiques relataient des traditions polynésiennes. Or, parmi les signes employée, certains figuraient des singes inférieurs de r Amérique centrale. On est donc fondé à croire, qu'à une date impossible à préciser des Indiens de TAmérique centrale, montés sans doute sur leurs grands radeaux, les balzas, qui, au commencement de ce siècle, exécutaient encore dans le Pacifique des voyages de plusieurs centaines de lieues (1), ont été entraînés par le vent et le courant et ont apporté des immigrants à certains archipels occidentaux du Pacifique. De là, par esprit d'aventure ou par accident, comme on en a pu constater nombre d'exemples, des pirogues polynésiennes ont essaimé, en abordant parfois à d'autres îles, dont certaines étaient déjà occupées par des immigrants d'origine différente.
En Polynésie, ces très aventureuses expéditions étaient fréquentes, sans parler des voyages involontaires.Ainsi, aux Marquises, on se débarassait de l'excédent incommode de la population en le lançant à travers l'Océan. Les prêtres y poussaient ; à leur instigation, on contruisait de ces grandes pirogues accouplées, si solides à la mer, chef-d'œuvre de l'industrie polynésienne, et que tout le monde connaît ; après les avoir équipées et approvisionnées, des émigrants de tout sexe et de tout âge se lançaient sur elles à l'aventure. Un marin anglais, Jaissé aux Marquises au siècle dernier, vit partir ainsi, en différentes fois plus de huit cents personnes. Chacune de ces expéditions en déterminait d'autres ; car, quelques jours après le départ de l'une d'elles, les prêtres annonçaient à la population, dans un discours emphatique, que les voyageurs avaient abordé sur une terre nouvelle, riche en arbres à pain, en cocotiers, en cochons, ils indiquaient même la direction à prendre pour y arriver et conseillaient de nouveaux exodes. 11 est inutile de dire que
(1) Porter. Hist. univ. voy, T. XVI.
^40 l'évolution ou commerce
très habituellement on n'entendait plus parler des Argonautes disparus (1).