II. L'industrie Polynésienne
En Polynésie, les petites pirogues creusées et munies d'un balancier ne servaient que pour la pêche. Pour les grands voyages et pour la guerre, on construisait de longues pirogues, dont les bordages étaient consues entre eux et fixés sur une maîtresse pièce de bois, servant de base et de quille ; puis on accouplait ces pirogues par des traverses sur lesquelles on établissait une plate-forme. Sur ce plancher les guerriers se groupaient dans les batailles navales, et Ton y construisait un abri, quand il s'agissait de longs voyages. Ces doubles pirogues, que Cook compare aux gros bâtiments de mer de son temps, mesuraient de 40 à 50 pieds de longueur et pouvaient porter, chacune, environ 40 personnes. Elles étaient munies d'un ou deux mâts, avec des voiles de nattes, mais ne pouvaient naviguer à. la voile que vent arrière. Pour marcher contre le vent et le courant, leur seul moyen de propulsion était le travail des pagayeurs.
Ces grandes embarcations polynésiennes ont toujours excité Tadmiration des Européens, surtout, quand ils pensaient aux outils qui avaient servi à leur construction. En effet, pour abattre les gros arbres nécessaires, les indigènes n'avaient que des haches en basalte et, pour tomber, chaque arbre exigeait le travail de plusieurs hommes pendant plusieurs jours. Cette hache, un ciseau ou tarière généralement tiré d'un radius ou d'un cubitus humain, une râpe de corail, du sable de corail, la peau d'une espèce de raie pour polir et aiguiser, étaient les seuls outils des insulaires. Les bordages des pirogues, parfaitement aplanis, étaient
(i) Porter. Loc. ciL, 245-216.
LE COMMERCE EN POLYNÉSIE i4l
fixés à l'aide de cordages tressés et si bien unis que Ton n'en calfatait pas les coutures (1). Au siècle dernier, les Taïtiens, moins sauvages et plus amollis que leurs congénères des autres archipels, ne quittaient plus volontairement les côtes de leur île ; mais leurs pirogues étaient parfois entraînées malgré eux ettoujours, nous dit le capitaine Cook, qui en cite un remarquable exemple, elles étaient emportées vers l'ouest, sans aucun respect pour la théorie malayo-polynésienne. (2). Dans les autres archipels, on était plus hardi qu'aux îles de la Société. Ainsi les Tongans entreprenaient assez souvent un voyage aux îles Fidji ou Viti, c'est-à-dire une traversée de cent-cinquante lieues environ, qu'ils nccomplissaient ordinairement en trois jours, soit avec une vitesse moyenne de cinquante lieues par jour (3). Le jour^ dans leurs longs voyages, les Polynésiens se guidaient sur le soleil ; la nuit, sur les étoiles ; car ils savaient distinguer les principalesconstellations ; ilsles avaient même nommées et avaient observé leurs déplacements apparents suivant les saisons. A défaut des constellations, par un temps nébuleux, ils réglaient leur course d'après la direction des vagues et le vent, Talisé, leur servait alors de boussole (4).
Entre Tonga et Viti, les voyages dont je parle avaient souvent un but commercial. Ainsi Tonga, où l'art du potier était inconnu comme dans le reste de la Polynésie, tirait de Viti des vases en terre et divers autres objets, savoir des plumes rouges de perroquet, valeurs précieuses, quasi-monétaires en Polynésie ; puis du bois de sandal, des pierres dures pour confectionner les haches (5), même des animaux .
(1) Cook (Premier voyage). HisL univ. voy. T. V. 287-294. — T. VIII (Deuxième voyage). 230-235. ~ Wallis. Ibid., t. XVIII. 371.
(2) Cook (Troisième voyage), t. X. 255.
(3) D'Entrecasteaux. Hist. tmiv. voy. T. XV, 180.
(4) Cook (Premier voyage). Loc, cit., t. V. 295. Ibid. — (Troisième voyage), vol. X. 50.
(5) D'Entrecasteaux. Loc. cit., 183
Ainsi, quaud le capitaine Gook aborda, pour la première fois, à Tonga, les insulaires avaient bien des cochons, mais pas de chiens. Quand il y revînt, lors de son troisième voyage, il y vit des chiens, provenant, dit-il, pour une part, de quelques animaux laissés par lui en 1773, mais aussi d'autres spécimens apportés de Viti. Pourtant une seule des îles Tonga en possédait alors et tous ces animaux appartenaient aux chefs (1).
Mais ces exemples de longs voyages entrepris dans un but commercial sont rares en Polynésie. Chaque archipel, chaque île même, avait son industrie, très analogue à celle des autres, et suffisante pour ses besoins : les échanges étaient donc d'une utilité médiocre.
Pour une industrie primitive, cette industrie des Polynésiens était déjà intelligente, bien adaptée aux buts à atteindre et aux moyens d'action. L'adresse des insulaires à se servir de leurs outils de basalte, de jaspe ou de serpentine était extrême. Les Néo-Zélandais étaient spécialement doués pour la sculpture d'ornement sur bois ; ils en avaient même la passion ; certaines grandes pièces sculptées à jour, dont ils ornaient le proue de leurs pirogues de guerre, sont originales et feraient honneur à nos ouvriers ornemanistes. Dans tous les archipels d'ailleurs, les ustensiles en bois, vases , appuie-têtes pour dormir, sièges, etc., étaient souvent d'un fini achevé. Les vases, admirablement polis, semblaient faits au tour (2) ; de grands plats en bois de trois pieds de diamètre émerveillèrent La Pérouse (3). Les étoffes-papier, tirées ordinairement du morw5 papyrifera^ que les Polynésiens avaient soin de multiplier, étaient bien adaptées au dimat et en outre teintes, ornées, parfois même parfumées avec goût (4j. Pour leur donner la nuance désirée,
(1) Cook. Zoc. cit., 458.
(2) Mœrenhout Voy, aux îles, t. II. 88-91, etc.
(3) Rist. xmiv. voy. Vol. XIIL 119. — Gook. Ibid., X. 318.
(4) Gook (Deuxième voyage). Hist. vrâv. voy, T. VIL 416.
rouge, rose, jaune, on utilisait divers sucs végétaux, parfois mélangés et appliqués soit à la main, soit avec des baguettes de bambou (1).
De fines nattes servaient de voiles pour les pirogues et de manteaux dans les temps humides ; les plus grossières, de lit (2). La vannerie polynésienne était très variée ; les filets souvent énormes étaient habilement travaillés ; les hameçons, divers et ordinairement barbelés, étaient le plus souvent en nacre (3), parfois en os, en écaille de tortue, en bois ; on en façonnait parfois d'assez grands pour pêcher des requins (4). L'industrie polynésienne avait pourtant des lacunes singulières ; ainsi les Polynésiens ne soupçonnaient pas la poterie, familière pourtant aux Papous de la Mélanésie qui leur étaient fort inférieurs. En revanche, ils possédaient un art généralement inconnu des primitifs, celui d'extraire le sel marin, et ils le faisaient par un procédé identique à celui des Européens. Aux îles Sandwich, Cook vit des salines, de forme carrée, ayantsix à huit pieds de large et huit pouces environ de profondeur. Elles étaient soigneusement revêtues d'argile (5).Pourexpliquer cesanomaliesindustrielles, il faut supposer que les premiers immigrants polynésiens avaient[été instruits dans quelque foyer, encore ignoré, d'une civilisation barbare, mais relativement avancée, à laquelle ils avaient fait des emprunts fragmentaires.
Leur culture était surtout arboricole : Tarbre à pain, le bananier, le cocotier étaient leurs principales plantes alimentaires, auxquelles il faut joindre Tigname, le fruit du papayer, etc. ; encore les Néo-Zélandais en étaient-ils réduits au patates douces, aux ignames, aux cocos et aux racines de fougères.
(1) Cook (Premier voyage). Loc. cit., t. V. 278.
(2) /6id.,282.
(3) Voyage de Bougainville. Hisl. univ> voy, T. ÏV. 246.
(4) Cook (Troisième vov.) Loc. cit., vol. XI. 284.
(5) Cook (Troisième voyage). Uist. unlv, voy. Vol. XI. 286.
Les animaux domestiques étaient peu nombreux ; en Polynésie, pas d'autres mammifères que le chien et le porc. Encore avons-nous vu que le chien était inconnu à Tonga et il en était de même du porc à la Nouvelle-Zélande (1). En somme, pour les aliments animaux, la mer était le grand garde-manger ; aussi le chien était-il en Polynésie un simple animal de boucherie, assimilé au porc, traité et nourri comme lui, sans relations affectueuses avec l'homme et n'ayant pas acquis ou ayant perdu l'aboiement, qui est le langage du seul chien civilisé (2). A ces animaux, il faut joinla volaille^ dans la plupart des archipels. La mer était donc forcément l'élément favori des Polynésiens et ils auraient pu avoir un commerce maritime assez étendu, soit entre les îles voisines, soi^ d'un pointa un autre, sur les îles d'une certaine dimension. Or il ne semble pas qu'il en ait été ainsi.
^ Pfr Le
commerce.
Les échanges entre Tonga et Viti constituaient bien un commerce avec l'étranger d'une autre race et possesseur d'une industrie assez différente ; mais le fait est exceptionnel. C'est sans doute, au moins pour une grande part, la quasiidentité des coutumes industrielles etdes besoins, qui s'était opposée au développement du commerce entre les diverses petites sociétés polynésiennes. Presque partout les ressources et les besoins étaient les mêmes et la spécialisation industrielle n'était pas encore née, cependant chaque sexe avait ses occupations particulières : aux hommes, la fabrication de leurs armes et des engins de pêche, la construction des canots, des habitations, si légères que Cook les a comparées à
(1) Cook. Zoc.c/^, vl^rcmier voyage). T. VI. 145. (2 Cook (Deuxième voyage). Hisl. icniv. voy. Vol. VII. 448. — Ibid., (Troisième voyage). Vol. XI. 2^i9.
<ie grandes volières. Chaque famille polynésienne pouvait aisément se suffire à elle-même, et à Toccasion l'aide du voisin ne lui faisait pas défaut.
En eiîet, quoique la société polynésienne fût en régime féodal avec princes, aristocrates et serfs, nombre de survivances communautaires y subsistaient encore. Le sol, réparti en fiefs et lenures, était à peu près inaliénable, si ce n'est par voie de conquête ; la propriété mobilisable ne se composait donc que des arbres qu'on avait plantés et des objets, armes, ustensiles, ornements, produits alimentaires ; encore, surtout cela, le droit du propriétaire était assez pré- <;aire. Le domaine éminent appartenait au roi, propriétaire en principe de tout ce qui était sur ses terres. Aux Marquises, une station de missionnaires anglais étant tombée en déconfiture, quelques bœufs furent abandonnés et un Anglais, qui essaya de les. vendre pour le compte de la mission, faillit être mis à mort par les indigènes pour avoir entrepris contre le droit du souverain (1).
Quand un chef polynésien daignait visiter un pays, des •crieurs l'annonçaient la veille, en disant « Tirez les présents » et chacun apportait au maître une offrande selon ses moyen« (2). Puis venait le droit de copropriété inhérent au seul fait d'appartenir à la communauté. Pans chaque case^ la pâte de fruits, la popoï, était à la disposition de tout venant (3j. La plupart des maisons abritaient plusieurs familles ; aussi avaient-elles ordinairement une soixantaine de pieds de longueur et celles des chefs atteignaient parfois une longueur de deux ou trois cents pieds (4). Chaque district avait ses ateliers publics ; dans les uns, les femmes fabriquaient en commun des pièces d'étoffes-papier longues
(1) Max. Radiguet. Lerniers sauvages. 21.
(2) Ibid., 157.
(3) Mœrenhout. Yoy. aux îles, etc., IL 105. <4) Ibid., 88.
parfois de six à sept cents pieds et destinées à servir dans les occasions solennelles : fêtes communes, visite d'un chef^ d'une troupe d'aréois^elc. Ailleurs, tous les hommes d'un district travaillaient à fabriquer d'immenses sennes, en pièces isolées, que l'on apportait pour les réunir dans la demeure du chef (1).
Une autre coutume, celle de pactes d'amitié extrêmement intimes, mais très légèrement conclus, ne permettait guère aux particuliers d'amasser du superflu. Avec l'ami en titre,, le tayo, Vikoa, tout était en commun sans en excepter lesfemmes (2) et même la vanité de celles-ci aurait été gravement froissée, si l'ami, le tayo^ n'avait pas usé des prérogatives qui lui étaient consenties .
Toutes ces coutumes indiquent une conception de la propriété très spéciale, fort éloignée à coup sûr de celle du Droit Romain. Et en effet, les insulaires étaient également enclins à donner et à prendre. Aux îles des Amis, Cook en fut frappé : « Ils semblaient, dit-il, plus empressés à donner qu'à recevoir ; car ceux qui ne pouvaient pas s'approcher assez nous jetaient par-dessus les têtes des autres des ballesentières d'étoffes sans rien demander ou rien attendre » (3). Ces donsétaientaccompagnés d'effusions amicales :« Les vieillards etles jeunes, les hommes et les femmes nous embrassaient, baisaient nos mains avec l'effusion la plus cordiale^ les mettaient sur leur sein, en jetant sur nous des regards d'affection, qui nous attendrissaient » (4). Partout en Polynésie régnait la coutume de faire des présents ; tantôt c'était une collation offerte avec toute la générosité et la bonne grâce possibles (5) ; tantôt c'était des pyramides de
(1) Mœrenhout. Loc. cit. il3«
(2) Max. Radiguet. Derniers sauvages» 20-21. — Wake EvoU of. Morality.l, 94.
(3) Cook (Deuxième voyage). Hist, univ. voy. T. VIII. 40.
(4) Ibid., 43.
(5) Cook (Deuxième voyage). Loc. cit., VII. 374-375.
fruits apportés en présent durant une fête donnée en l'honneur des étrangers (4). Cependant tout généreux qu'ils fussent, les Polynésiens refusaient de donner et même de vendre certains objets, qui étaient des souvenirs, des présents reçus d'amis (2).
Également habitués à recevoir et à donner, ils accablaient les Anglais de Cook de leurs demandes de cadeaux. Sans le moindre embarras, à Taïti, les membres de la famille royale, oncles, tantes, etc., en grand nombre, car c'était sans doute des parents par classes, mendiaient des grains de verroterie, des clous, etc, mais ils le faisaient d'une façon charmante, avec des regards de tendresse, des paroles amicales : Une vieille femme disait : « N'avez-vous pas quelque petite chose pour votre bonne mère ? ». De belles personnes demandaient des cadeaux, en donnant aux étrangers le titre de « Frères » ; mais, comme elles appartenaient à la classe aristocratique de l'île, elles ne voulurent pas demeurer en reste de générosité et, après avoir reçu divers présents, elles envoyèrent chercher, pour les offrir aux Anglais, de belles étoffes indigènes, parfumées et teintes en écarlate, en rose, en nuance paille (3).
Si les Polynésiens donnaient volontiers, ils prenaient de même et souvent sans le moindre scrupule ; car ils distinguaient mal entre « le tien et le mien ». Dans la plupart des archipels, le vol, même entre insulaires, n'était qu'une peccadille ; on blâmait et on punissait surtout la maladresse du voleur (4). Du reste, les maisons n'avaient pour parois que de simples nattes mobiles (5). Pourtant à la Nouvelle- Zélande, où les mœurs étaient plus sauvages qu'ailleurs, le voleur était mis à mort et ensuite sa tête était exposée
(1) Cook (Troisième vojage). Loc. cit., IX. 357.
(2) Dûment d'Urville. Astrolabe. 172.
(3) Cook (Deuxième voyage). Hist, univ. voy. T. VII. 414-415.
(4) Max. Radiguet. Derniers sauvages. 466.
(5) Cook. Deuxième voyage. T. VII, 426.
148 l'évolution du cohmehce
sur une croix déforme latine (1). D'ailleurs pour rendre tabou, c'est-à-dire inviolables, sa case, sa pirogue, ses arbres, etc., il suffisait à chacun d'y attacher des bouquets, des banderoles symboliques. La violation de ce tabou, comme de tous les autres, entraînait la peine capitale (2). On respectait aussi particulièrement les objets, sur lesquels le roi avait étendu sa sauvegarde (3). Mais en dépit de ces exceptions, les Polynésiens étaient très enclins au vol, et surtout, comme nous Talions voir, dans les marchés avec les étrangers. D'ailleurs les échanges commerciaux ne leur étaient guère familiers.
Entre eux, les Polynésiens n'avaient guère besoin du commerce : tant leur genre de vie était simple, facile, uniforme même pour toutes les classes, sans excepter ni les nobles, ni les rois. En compulsant diverses relations de voyage en Polynésie, on trouve très peu d'exemples d'échanges entre indigènes ; pourtant il en existait. Ainsi, à la Nouvelle-Zélande, un chef voulut acheter, pour sa femme, une fort belle natte, propriété d'une autre femme maori ; mais celle-ci refusait de se défaire de Tobjet convoité. Pour Ty amener, le chef dut se livrer à une véritable séduction. 11 ouvrit une botte contenant de belles plumes, dont il tira deux ou trois, qu'il disposa artistement dans la chevelure de de plusieurs autres femmes présentes. Vivement tentée, la propriétaire de la natte hésita longtemps ; enfin, n^y tenant plus, elle consentit à l'échange et l'acquéreur offrit sur le champ à sa femme la natte tant désirée. (4).
On n'achetait pas seulement des objets, du moins à la Nouvelle-Zélande où l'esclavage était déjà institué, et S. Marsden assista à la vente d'un beau jeune esclave, qu'un chef
(I; Diimont d'Urville. Astrolabe. (Pièces justificatives. 189-190.)
(2) Max. Radiguet. Lac. Ci7.,163.
(3) Gook (Troisième voyage). Loc. cU.,i. IX. 437.
(4) Duniont d'Urville. Astrolabe (.Journal de Marsden. Pièces justificatives. 179-180).
paya vingt corbeilles de patates douces (1). Au reste l'habitude d'échanger des présents doit aisément donner l'idée du commerce. Or, les Polynésiens rendaient ordinairement et rigoureusement cadeau pour cadeau. Quand le premier navire européen, la Zeira de l'Espagnol Quiros, aborda aux îles de la Société, un indigène ayant été amené de force près du navire, puis habillé et reconduit à terre par les matelots, donna en retour et très spontanément une coiffure en plumes, qui ornait sa tête (2). Plus tard, tous les navires d'Europe trouvaient lesPolynésiens généralement disposés à faire des échanges ; tantôt ils montraient une probité scrupuleuse ; tantôt au contraire ils étaient très enclins à substituer le vol au marché débattu.
Un fait observé par Wallis semble indiquer qu'avec les étrangers les Polynésiens pratiquaient parfois le commerce par dépôts en usage chez certains primitifs. C'était à Taïti ; une brouille avait éclaté entre les Anglais et les insulaires ; les relations amicales étaient rompues, et une rivière séparait les deux camps. Pour rétablir la paix, les Taïtiens apportèrent, sur leur rive, des cochons^ des chiens, dont les pattes étaient attachées au-dessus de la tête, et en outre plusieurs paquets de leurs étofTes-papier ; puis ils se retirèrent. Les Anglais vinrent en bateau prendre les animaux offerts ; mais ils laissèrent l'étoffe, en déposant à côté des haches, des clous, etc. ; puis ils regagnèrent l'autre bord. Alors les indigènes revinrent; mais, voyant qu'on n'avait pas touché à leurs étoffes, ils y joignirent deux nouveaux cochons et s'éloignèrent encore (8). En temps ordinaire, ils faisaient moins defaçons, surtout quand ils étaient vivement tentés.
Certains insulaires de l'archipel des Navigateurs, visités
(1) Dumontd'Urville. Zoc.ct^ 365.
(2) Mœrenhout. Yoy, aux îles. T. II. 381.
(3) Wallis. Relat. voy. pour S, M, Britannique. II. lU.
150 l'évolution du gomuerge
par LaPérouse, n'avaient sans doute jamais vu d'Européens, puisque le fer leur était inconnu ; ils n'en voulaient même pas ; mais les grains de verroterie leur plaisaient fort (i). Aux Sandwich, à Taïti, à la Nouvelle-Zélande, etc., Cook trouva les Polynésiens très avides d'objets en fer et toujours prêts à s'en procurer par des échanges ou par des larcins, comme nous Talions voir en explorant rapidement les principaux archipels.
A la Nouvelle-Zélande, les indigènes désiraient si fortement posséder du fer, que n'ayant pas la patience de s'en procurer par voie d'échanges commerciaux, ils en volaient ou essayaient d'en voler, sans réfléchir aux conséquences de leurs actes. Lors du voyage de Cook, ils emportaient les futailles débarquées pour faire de l'eau, uniquement parce qu'elles étaient cerclées de fer (2). Plus tard, quand Vancouver visita leur archipel, ils arrachaient brutalement les objets en fer des mains des matelots (3). Dumont d'Urville raconte des vols du même genre (4).
Avec empressement, ils achetaient les objets ou ustensiles en fer, donnant, en échange des poissons, leurs haches de jaspe, des statuettes de même matière, avec des yeux de coquillage ou de nacre (5).
Les clous étaient la monnaie ordinaire, dont Cook se servit d'abord en Polynésie. Plus tard^ il fallut donner des haches, des couteaux et même des fusils. Les étoffes européennes eurent aussi un notable succès . Lors du voyage de Dumont d'Urville, un Néo-Zélandais, après avoir refusé, pour une très belle natte, des haches et même un sabre, la céda pçur une mauvaise chemise de toile bleue (6). Certains insulaires
(1) La Pérouse. Hist. univ, voy. Vol. XIIL 112.
(2) Cook. Deuxième voyage. Loc, cit., vol. VIII. 108.
(3) Vancouver. Hist, univ. voy, T. XIV. 59.
(4) Astrolabe (Pièces justificatif es). 189.
(5) Cook. Loc. cit., t. VU. 3^333. — Ihid,, (Premier vovage).
(6) Dumont d'Urville. Astrolabe, 26.
ne voulaient accepter, en échange de leurs nattes, que des étoffes ou des couvertures (1). Les bouteilles de verre et les verroteries, objets absolument nouveaux, eurent aussi un <;ertain succès (2). Parfois, après avoir commercé honnêtetemcnt, les Polynésiens se mettaient à voler, avec pleine conscience de l'improbité de leurs actes et en se sauvant au plus vite : ou bien ils essayaient de ruser et demandaient deux fois et même trois fois le prix d'un même objet (3).
Parfois les femmes intervenaient dans les marchés et «'était surtout leur influence directe ou indirecte, qui pous- ■sait les hommes à préférer, dans les échanges, les objets de luxe aux choses utiles. Un chef Néo-Zélandais, à qui Ton voulait acheter une de ces têtes d'hommes, conservées et préparées comme trophée (Moko mohaï) ne voulut d'abord la céder que contre un mousquet ; puis, il la donna pour une robe chamarrée, que désirait vivement sa femme (4) .
Les Taïtiens étaient plus voleurs que les Néo-Zélandais, •c'est-à-dire qu'ils savaient moins résister aux désirs violents, suscités chez eux par la vue d'objets nouveaux. Lors -du voyage de Wallis, certains d'entre eux n'avaient qu'une vague idée du commerce ; sans cesse ils cherchaient à prendre quelque chose. L'un d'eux décoiffa rapidement un officier anglais et sauta dans la mer avec le chapeau «nlevé (o). A bord, ils dérobaient tout ce qui était facile à cacher (6). Comme les Néo-Zélandais, ils étaient avides de fer, mais, leur caractère étant plus enfantin, les verroteries les séduisirent d'abord ; pourtant les clous, lors du premier voyage de Cook, restèrent longtemps la valeur la
(i) Dumont d'Urville. Loc, cit., 113.
(2) Cook (Premier voyage)
(3) Cook. Ibid,, passim.
<4) Dumont. d'Urville. As^ro/aôe 209.
<5) Wallis. Relai. voy. pour Sa Majesté Britannique , T. IL 94.
(6) /ôiVZ.,339.
plus demandée (1). Mais, au deuxième voyage du même , navigateur, les clous furent totalement éclipsés par une valeur nouvelle, les plumes rouges, qui excitèrent à Taïli une sorte de folie. Il faut dire que ces précieuses plume» étaient les ornements favoris des chefs et en môme temps des symboles religieux (2). Le mode des échange» avec les Anglais en fut totalement révolulionné. Une seule plume avait une grande valeur ; le plus petit morceau d'étoffe revêtu de plumes rouges excitait une admiration délirante. Les verroteries, les clous tombèrent dans un profond dédain ; mais les plus précieuses plumes é'^ient celles provenant de la tête de certains perroquets et les Taïtiens distinguaient fort bien les plumes simplement teintes des plumes naturelles. Avec des plumes rouges, les Anglais achetaient tout et surtout des femmes, qui se prostituèrent à eux à l'envi ; la classe noble ellemême ne résista point à la tentation et, quoique les femmes de cette classe eussent d'ordinaire plus de retenue que les autres, un chef vint, pour obtenir de ces précieuses plumes, offrir sa femme au capitaine Cook et celle-ci appuyait Toffre en étalant ses charmes avec une grande impudeur (3). Grâce aux plumes rouges, les fruits, les cochons, les haches de pierre, les parures, les boucliers passèrent en masse aux mains des Anglais.
Mais de toutes les marchandises, dont les Polynésiens pouvaient disposer, il y en avait une, dont l'ofFre aux étrangers était toujours considérable ; c'était les femmes.
Aux yeux des Polynésiens, ce commerce, que nous appelons du vilain nom de prostitution, n'avait rien du tout de blâmable ; puisque, dès l'enfance, la population était habituée au libre amour et que, comme en beaucoup d'autres
(1) Cook. Loc. cit., t. II. 332.
(2) Cook (Deuxième voyage). Hist. univ. voy, T. VIII. 239-264.
le; commerce en Polynésie 153
pays sauvages, les maris avaient le droit incontesté de prêter ou de louer leurs femmes.
Même à la Nouvelle-Zélande, où la retenue des femmes était relativement plus grande, on les obtenait en achetant par un présent convenable le consentement de leurs familles (1). Pour les chefs néo-zélandais, rien n'était plus simple que. d'offrir leurs sujettes aux Européens et même ils trouvaient très légitime de leur prendre ensuite le prix dont on avait payé leurs faveurs : les femmes offertes ne gardaient pour elles que ce qu'elles avaient pu se procurer par dessus le marché, par exemple, des biscuits, des vivres. Bien plus, elles profitaient de Toccasion pour voler au profit de leurs chefs. « Dans les instants mêmes, dit Dumont d'Urville, où Ton ne fait guère attention à ce qui se passe autour de soi, elles s'occupaient à désenfîler les boucles des rideaux pour les emporter, à prendre tout ce qui était près d'elles, des serviettes, des bonnets, des draps de lit, jusqu'à un énorme oreiller de plumes, que lune d'elles cherchait kdissiniuler sous son bras... Or, tout finissait par arriver entre les mains des chefs > (2). Ces femmes, ainsi louées, étaient ordinairement des esclaves ou des filles libres mais sans maris. Pour les femmes mariées, le consentement de l'époux était habituellement requis (3) ; car l'adultère non autorisé se punissait de mort.
A Taïti, le commerce des femmes était bien autrement libre et plus général ; Tîle méritait bien alors le nom de Nouvelle Cythère, qui lui fut donné par les Français, Wallis raconte qu'on lui souhaita la bienvenue en envoyant à son navire des pirogues chargées de femmes nues^ qui prenaientles postures les plus lascives, tandis qu'un homme jouait de la
(1) Gook (Premier voyage) . Hist. iiniv. voy, T. VI. 163.
(2) Dumont d'Urville. AsU^olahe. 104-*>66-26"/.
(3) Duperrey. HisL univ. voy. T. XVIII. 157. — Dumont d'Urville. Hist. univ. voy. Vol. XVllI. 263.
154 l'évolution au commerce
flûte indigène, du vivo, en soufflant dans son instrument par une de ses narines. A terre, les femmes s'offraient d'elles-mêmes pour des clous et en tel nombre que les marins se mirent à voler à bord tous les objets en fer, même à déclouer les planches du navire et que le prix des cochons s'éleva sur le marché par l'avilissement de la monnaie ; bien vite il fallut des clous de plus en plus gros pour acheter, tant les clous ordinaires étaient devenus communs. Les femmes étaient toujours prêtes à tirer profit de leurs charmes, quand les hommes ne se chargeaient pas de les vendre ; mais ceux-ci le faisaient très volontiers. On voyait les pères offrir leurs filles en ayant soin d'indiquer, au moyen d'un morceau de bois, la longueur et la grosseur exacte du clou demandé en échange (1).
Quand Cook fît relâche à Taïti, durant son deuxième voyage, le roi lui ayant demandé, si l'on avait des femmes à bord et ayant reçu une réponse négative, engagea libéralement les Anglais à choisir à leur convenance parmi ses sujettes (2) ; pourtant les mœurs des Taïtiennes de haut rang étaient moins libres ; elles ne se donnaient ou on ne les donnait qu'assez rarement (3).
L'arrivée de chaque navire donnait lieu à un commerce erotique, provoquant des scènes singulières. Souvent des femmes nues venaient nager autour du vaisseau (3). Celui de Bougainville fut accosté par des pirogues remplies de femmes et amenées par des hommes, qui leur étaient leurs pagnes afin de les bien montrer aux étrangers (4). Aux îles Marquises, le laisser aller était peut-être plus grand encore. Là les femmes semblaient communes ; chaque homme
(1) Voj. du cap. Wallis in Reiat. voy . pour Sa Maj, Britannique. T. 11, 105-123-151.
(2) Cook. Slst. univ. voy. Vol. VII. 367.
(3) Ibid., 378. T. VIII. 32-225.
(4) Bougainville. Loc. cit.,
en faisait indistinctement les honneurs aux étrangers (1) et elles passaient sans la moindre difficulté de l^m à l'autre . On en offrait du reste à titre de présents et même beaucoup de parents se trouvaient très flattés qu'on voulût bien accueillir leurs filles, à ce point qu'ils témoignaient leur reconnaissance par des présents de cochons et de fruits (2). Les femmes se rendaient au navire soit à la nage, soit en pirogue. Elles grimpaient lestement non seulement sur le pont, mais même dans la mâture (Marchand. Hist, Univ. voy. t. XV. 328) et elles passaient la nuit à bord. Le lendemain matin, les pères, les frères, les maris venaient au devant d'elles pour leur prendre les cadeaux que leurs avaient faits les matelots (3). Avant leur départ, la veille, au moment oîi, dans un état de complète nudité, elles se jetaient à Teau, les hommes leur avaient fait des recommandations très précises. On entendait alors des exclamations comme celles-ci : « Tima, n'oublie pas le namou ! — Demande pour moi de la poudre, Tahio! — Oiï, souviens-toi du poisson salé ! — Manu, rapporte-moi de la tapa rouge, des colliers, des dents de cachalot ! » De leur côté, les nageuses, pleines d'ardeur, luttaient de vitesse à qui arriverait la première au bâtiment ; car les retardataires, trouvant la place prise, devaient regagner le rivage au milieu des huées et des quolibets de leurs compagnes plus heureuses (4 . Mêmes mœurs à Tonga (oj, aux Sandwich (6), dans toute la Polynésie.
Il serait aussi facile qu'inutile de multiplier les faits de ce genre ; je m'arrête pour dire quelques mots à propos d'un commerce d'un tout autre ordre et qui était inconnu avant
(1) Marchand. Hist. univ. voy. T. XV. 405.
(2) Porter. Hist. univ. voy. Vol. XIV. 229-231,
(3) Ki'usenstern. Hisl. univ. voy. T. XVII. 6.
(4) Max. Radiguet. Derniers sauvages. 192-193.
(5) Gook (Deuxième voyage). Hist. univ. voy. T. VIII. G5.
(6) Vancouver. Hist. univ. voy. T XIV. 134.
la venue des Européens ; j'entends parler de la vente des terres. En principe, le sol polynésien appartenait au roi, qui en rétrocédait la jouissance à titre de fiefs, de tenures, ordinairement inviolables, hors les cas de conquête ou de très longue absence du vassal ; caria possession ininterrompue était de rigueur (1).
Quand les premiers colons européens proposèrentaux Néo- Zélandaisde leur acheter des terres, ceux -ci. n'avaient certainement aucune idée de noire droit de propriété foncière et individuelle ; pourtant le premier marché ne fut conclu qu'après délibération de tous les chefs de district réunis en conseil. Pendant que les Européens dressaient le contrat d'acquisition, les chefs se préparèrent à le signer à leur manière. Ils se firent tracer sur leur visage un «. moko », c'està-dire un dessin tatoué d'une forme spéciale; puis ils dessinèrent ce moko, en guise de signature au bas de Tacte conclu (2). Il va sans dire que ces marchés solennels étaient, pour les indigènes, des marchés de dupes. Ainsi, le 24 janvier 1815, le révérend Marsden acquit ainsi pour la Société anglaisedes Missionnaires deV Eglise tnVwoii deux cents acres de terre moyennant douze haches et il entendait bien avoir acheté le droit de propriété pour toute l'éternité .
A ce moment les Maoris avaient un accès de fièvre civilisatrice ; ils voulaient cultiver les plantes apportées par les étrangers et éprouvaient un urgent besoin de bêches, de pioches, de haches, etc. Jusqu'alors, leurs seules plantes alimentaires avaient été la patate douce et la racine comestible d'une fougère ; aussi se mirent-ils avec ardeur à cultiver les céréales d'Europe et surtout la pomme de terre. Entre les chefs, on rivalisait à qui attirerait les missionnaires sur son territoire afin de commercer avec eux (3).
(1) Dumont d'Urville. Astrolabe, 228.
(2) Dumont d'Urville Loc, cit., 227. — Pièces justificatives. 133.
(3) Ibid., Pièces justificalivcs. 366.
LE COMMERCE EN POLYNÉSIE i 57
Dans tous les archipels, dès que le fer fut connu, les anciens outils en pierre et en os tombèrent dans un profond discrédit. Cookdit qu'àTaïti, lors de son troisième voyage, c'est-à-dire huit ans seulement après le premier, on ne voyait plus un seul ciseau d'os ou de pierre ; les clous de fiche les avaient remplacés et, avec leur imprévoyance enfantine, les indigènes, croyant ces nouveaux outils inusables, n'en demandaient pas d'autres (1). En même temps, ils perdirent l'art de fabriquer leurs anciens ustensiles. Bien vite, ils n'en façonnèrent plus que pour les vendre aux étrangers et d'une qualité très inférieure (2).
Ils eurent plus de peine à s'accoutumer aux monnaies d'Europe ; d'abord les pièces d'argent ne leur parurent remarquables que parleur éclat et ils échangeaient ;volontiers deux dollars ternis contre un seul dollar neuf, luisant et éclatant ; mais ils n'en appréciaient nullement la valeur monétaire exacte et, pour un dollar, ils cédaient des objets de valeur extrêmement différente (3).
Il va de soi qu on abusa souvent de leur simplicité, par exemple, en essayant de leur faire accepter de faux clous en plomb au lieu de clous en fer (4) et de cent autres manières. Il est même curieux de constater que l'état mental des matelots anglais ne différait pas extrêmement de celui des Polynésiens. Comme ces derniers, ils faisaient des marchés d'enfant et donnaient, par exemple, leurs habits pour des bagatelles (ij) ; parfois ils volaient les insulaires en trouvant la chose toute naturelle. Un matelot anglais, fustigé pour avo H' dérobé des patates aux indigènes, soutenait qu'un Anglais avait le droit de piller une plantation in-
(1) Gook. Troisième voyage. Hist. univ. voy. Vol. X.
(2) Vancouver. Loc, cit., vol. XIV. lit.
(3) Beechey. Hist. univ. voy. Vol. XIX. 205.
(4) Wallis in Relat. voy. pour S. Jf. Bvitamiique , T. II. 124.
(5) Gook. Deuxième voyage. Hist. luiiv. voy. T. VII. 323.
dienne (1), simplement en sa qualité de civilisé. C'est que, quels que soient sa couleur et le lieu de sa naissance, l'homme peu ou point cultivé s'éloigne de l'état primitif plus en apparence qu'en réalité.
JC£- I^^^ origines du commerce en Polynésie,
La manière, dont les Polynésiens entendaient l'industrie et le commerce, peut doimer lieu à quelques considérations intéressantes. Dans tous ces archipels, l'industrie était encore familiale et communautaire et il est à retenir que les familles ressemblaient encore beaucoup à des clans ; puisque les maisons étaient de« longues maisons» et abritaient plus d'un ménage . Chacun de ces petits groupes fabriquait luimôme les objets industriels qui lui étaient nécessaires et apportait son concours à tous les autres petits clans de la communauté pour confectionner dans des ateliers publics tout ce qui dépassait la puissance de production d'un clan familial et pouvait être nécessaire ou agréable à l'ensemble des groupes associés ou au chef, savoir des pièces d'étoffe d'une énorme longueur, des filets de très grande dimension, etc. Dans cette industrie, la seule division du travail était de caractère sexuel. La fabrication de certains objets, par exemple, celle des armes, des engins de pèche, des pirogues, etc., incombait aux hommes ; celle des étoffes^ au contraire était le lot des femmes ; mais chaque homme et chaque femme étaient propres à exécuter tous les travaux imposés à leur sexe. Enfin, dans tous les archipels, l'industrie était essentiellement la môme. On n'avait donc guèr^ de T-aisons pour se livrer à des échanges industriels ; aussi n'avons-nous trouvé de véritable commerce qu'entre Tonga
(1) Cook. Premier voy. in Rel. voy. pour S. M. Britannique. III. 73.
etViti, c'est-à-dire entre des gens dissemblables par la race, les mœurs, l'industrie, bien plus, ne possédant pas les mêmes animaux domestiques; puisque les insulaires de Tonga n'avaient pas de chiens.
Partout ailleurs en Polynésie, le commerce était encore dans l'enfance et diverses particularités de la pratique des échanges sont propres à éclairer les origines de ce commerce. Ainsi, plusieurs fois déjà, nous avons rencontré chez les primitifs de toute race des exemples de commerce par dépôts. Force est donc que ce curieux mode d'échange ait, chez tous, une raison commune. Or, il peut avoir pour origine le fait très simple d'offrir des présents à un voisin, envers lequel on se reconnaît des torts et dont on veut désarmer la colère. Rien n'est plus naturel alors que de ne pas s'exposer aux coups d'un ennemi, mais de dép^oserà une distance et en un lieu convenables des dons expiatoires pour obtenir la paix. Si ces dons sont bien accueillis et si l'on y répond par des présents analogues, tout dissentiment est apaisé et personne n'a couru de risque. C'est exactement ce que firent les Taïtiens pour se réconcilier avec le capitaine Wallis et ce devait être une de leurs coutumes ; mais de là au commerce par dépôts avec des étrangers, dont on se méfie, il n'y a guère loin.
L'habitude d'échanger des présents était d'ailleurs générale dans toutes ces îles. Or, elle a dû donner l'idée du commerce primitif ; elle a môme pu en tenir lieu pendant longtemps, en le rendant inutile. Cette coutume était commune à tous les Polynésiens, qui passaient leur vie à donner et à recevoir. Mais rien n^estplus propre que ces mœurs à dresser un peuple aux échanges. Il est en effet presque impossible qu'à force de se faire de mutuels présents on n'en vienne pas à calculer plus ou moins, à se demander, si le résultat de l'échange a été avantageux ou non ; mais, quand on en est arrivé là, on est devenu commerçant et il suffira d'une occasion favorable pour éveiller le désir de se procurer
par des trocs divers objets, que Ton trouve désirables, soit à cause de leur utilité, soit à cause de leur beauté. La subite arrivée de navires européens en Polynésie fit éclore ce goût des échanges ; elle l'exaspéra même jusqu'à la passion ; car les insulaires, qui étaient de grands enfants, furent comme aCfolés par la vue des objets absolument nouveaux, qu'on leur mettait sous les yeux. — Dans leurs relations commerciales, les Européens les trouvèrent très enclins au vol ; mais entre eux, ils n étaient nullement voleurs; puisque leurs maisons n'étaient guère que des cages ouvertes. Avec des étrangers, ils ne se piquèrent pas de scrupule ; d'ailleurs, môme avec des gens de leur race, pourvu que ceux-ci appartinssent à une autre tribu, ils respectaient mal la propriété. Ainsi, aux Marquises, où il y avait -des tribus de plaine et des tribus de montagne, les unes et les autres se razziaient fréquemment. Les montagnards voulaient voler aux habitants de la plaine les fruits de leurs arbres à pain et ceux-ci, à leur tour, escaladaient les montagnes pour s'emparer des bananes, du féhi (Musa /eViô, qui poussait sur les hauteurs (1). Sans doute il eut été plus simple de se procurer par de pacifiques échanges ce dont, de part et d'autre, on avait besoin ; mais on en n'avait pas même l'idée,
(1) Mœrenhout. Voy. au.vileSy etc., II. 3M93.